Les messies du judéo-christianisme

Le messianisme, âme de l’occident

S’il fallait résumer en un seul mot l’inspiration fondamentale qui guide l’histoire des deux premiers millénaires en occident ce serait : l’espérance messianique. Le refus de la situation présente, l’espoir d’un monde meilleur, la volonté que la justice s’établisse un jour, voilà l’âme de l’occident. Celle-ci nous conduit spontanément à croire que l’histoire a un sens, que nous avons une vocation d’humanité à accomplir sur cette terre, que la vie surpasse les pulsions de mort dans l’histoire. Le messianisme, impatience de Dieu, exige la réalisation de l’espérance. Courant apocalyptique, il exige de Dieu la réalisation immédiate de sa promesse face à un surcroît de malheur insupportable. Ainsi le messianisme qui habite toute la culture occidentale est une exacerbation du désir individuel et collectif d’exister. Un refus du statu quo, violent pour les faibles, sans pitié pour les étrangers, et amnésique des oubliés de l’histoire. Dans toute la Bible c’est Dieu lui-même qui prend le parti de l’innocent. Il se fait étranger « Rappelle toi que toi aussi tu as été en exil sur une terre étrangère… », nu « J’étais nu et vous m’avez couvert », malade : « J’étais malade et vous m’avez soigné », prisonnier… prophète lapidé et qui vient rappeler à Israël que Dieu seul a pris l’initiative d’accomplir son humanité. Le Messie est l’homme qui vient, l’humanité vraiment humaine de Dieu qui révèle à l’homme son incapacité fondamentale à exister en vérité. Assez curieusement, alors qu’Israël est exilé en Babylonie, si l’on en croit le prophète Isaïe, c’est un païen du nom de Cyrus, roi de Perse qui est une des figures du Messie: « Ainsi parle l’Eternel, à son Messie, à Cyrus » (Esaïe 45,1).

Le messianisme judéo-chrétien explique la relation très particulière que l’occident a entretenu avec les autres civilisations : empire gréco-romain, civilisations musulmanes au moyen âge, Nouveau monde, colonisation. Parler du messianisme revient à parler de l’universalisme occidental. Car les messies du judéo-christianisme, à commencer par Jésus, témoignent de la tension entre l’identité juive et les cultures des nations avec lesquelles elle entre en conflit et compose de nouvelles synthèses. Des idéologies contemporaines banales comme celle de la globalisation ou du progrès sont d’inspiration messianique : les catégories d’espace (terre d’Israël et diaspora juive puis chrétienne), et de temps (histoire du salut : création, révélation, rédemption) structurent le messianisme religieux judéo-chrétien.

Les messies du Judéo -christianisme

La liste est donc longue des messies connus ou inconnus, en période d’oppression au cours de l’histoire d’Israël :

Messie royal ? Messie sacerdotal (grand prêtre) d’Aaron ? Messie souffrant (Isaïe 52) ou Messie royal victorieux ?… à l’aube de notre ère, la conscience juive hésite sur l’identité du messie. Le Messie, grand prêtre des ascètes de Qoumrân, fait l’objet d’un livre entier du Nouveau Testament, l’épître aux hébreux ; cette conception est celle des lettres de Paul. De son coté, le fils de David est invoqué par l’aveugle au bord du chemin dans les évangiles : « Jésus, Fils de David, aïe pitié de moi ! ». Messie victorieux, messie vainqueur.

Jésus figure par excellence du messie souffrant, cristallise le messianisme du premier siècle et l’espérance juive alors qu’Israël vit sous le glaive romain. Le mot même « christianisme », la nouvelle religion, n’est autre que la traduction grecque de « messianisme », l’oint, le christos, le mashiah.

Lors de la guerre judéo-romaine de 135,  une révolte messianique, Bar Kohba, leader de la révolte contre Rome est proclamé « Etoile de Jessée », messie d’Israël par rabbi Aqiba et on frappe une monnaie gravée « An 1 de la Rédemption d’Israël par Simon Bar Kosiba, Prince d’Israël » (photo). Bar Kosiba est alors phonétisé « Bar Kokheba, le fils de l’étoile, selon l’oracle messianique de Nb 24,7 repris dans les évangiles dans l’épisode des rois mages « Une étoile s’élève de Jacob ». La révolte mènera au massacre. S’ensuivent la dispersion du peuple juif et son interdiction d’entrer dans Jérusalem devenue Aelia Capitolina.

Avec Constantin et l’empereur chrétien, le modèle royal de l’Ancien Testament s’incarnera à nouveau dans l’Empire romain devenu chrétien. Les rois de France seront oints à Reims. Charles Quint (ou ses propagandistes ?) se rêvera en nouveau David expulsant les maures de Grenade en 1492 dans la joie et la ferveur messianique.

L’année de la chute de Grenade est celle où Colomb part vers l’Ouest. Cet évènement signe la naissance de la Globalisation occidentale. Partant vers l’Amérique Colomb espère rien moins qu’hâter la Rédemption. Il se croit le prophète annonciateur du Nouveau Monde. Mais cette année 1492, apothéose de la reconquista des rois catholiques, messianique, est aussi celle où les juifs sont chassés d’Espagne, provoquant un nouvel exil. Les expulsions des juifs d’Espagne (1492) et du Portugal (1497) vont engendrer de multiples diasporas ibériques au XVIIème siècle : Amsterdam est la deuxième Jérusalem, mais aussi Londres… destins marranes. Des expulsions, de l’humiliation juive, de la déportation et des destins brisés naît un autre ‘messie’ qui va enflammer l’espoir de tout le monde juif. C’est à Smyrne que nait Sabbataï Tsevi qui sera reconnu par l’ensemble du monde juif d’Angleterre à Gaza en passant par la Pologne et l’Allemagne comme le messie attendu par Israël. Là encore, comme Paul l’a fait pour Jésus, un théologien, Nathan de Gaza, théorisera les conséquences de cet avènement messianique : le salut par la foi, l’enseignement de la torah aux femmes, la rupture des interdits fondamentaux du judaïsme, une forme de salut dans la transgression… Il s’agissait de fonder une religion nouvelle. Les foules juives enthousiastes accueillirent ce nouveau Messie. La conversion de Sabbataï Tsevi à l’Islam, quelques années plus tard, sera vécue par ses disciples, non pas comme la fin d’une illusion mais comme l’apothéose du destin marrane qui cache le judaïsme sous des identités musulmanes ou chrétiennes d’emprunt pour survivre à l’expulsion. C’est ainsi, qu’un autre messie sabbatéen polonais, Jacob Franck au XVIIIème siècle, se convertira au christianisme.  Les héritiers directs de la Kabbale espagnole puis polonaise reviendront à l’institution talmudique et éluderont la parenthèse destructrice du messianisme sabbatéen grâce au hassidisme d’un Baal Chem Tov, un sabbataïste modéré, bon connaisseur de la Kabbale, prêchant non pas l’étude institutionnelle du talmud mais une dévotion simple, vivante et sincère alliant les prières, aux chansons, à la danse, aux paraboles et aux contes merveilleux. Des « messies » nés en temps de crise donc.

La dernière grande persécution en date que vivra Israël après celle de Rome, des croisades de la chrétienté en Allemagne avant la réforme protestante au XVème siècle est celle du nazisme. Une persécution athée d’un antisémitisme commun mais d’un genre nouveau dans sa radicalité et sa syntaxe : la « solution finale ». Il était ‘logique’ qu’en réponse à cette oppression ‘finale’ Dieu établisse enfin Israël sur sa terre afin qu’y règne un roi exemplaire et juste, un « rejeton de David ». On peut envisager le sionisme et sa volonté de réalisation d’une vie juive concrète sur la terre d’Israël comme une forme de messianisme rêvée rendue possible par la Shoah. On ne peut comprendre l’avènement de l’Etat d’Israël en 1947 sans cette volonté messianique qui habite les psaumes, résumé de la Torah, dés l’ouverture du psautier : « Pourquoi les rois de la terre se soulèvent-ils Et les princes se liguent-ils avec eux Contre l’Éternel et contre son messie ? » (Ps 2). La face guerrière d’Israël et de ses armées contemporaines fait, elle-aussi, partie du tableau biblique, filant la « métaphore » belliqueuse.

Pour paraphraser la blague juive : « le christianisme est une secte juive qui a réussi » on peut dire que le sionisme est… un messianisme qui a réussi. Une autre blague dit qu’Israël a eu trois problèmes messianiques : le christianisme, le sabbataïsme… et les colons !

Plus profondément c’est toute l’histoire occidentale qui peut être lue comme une tension entre institution et  messianisme, Terre d’Israël et diaspora, Talmud et Kabbale, institution ecclésiale et sainteté, spiritualité de l’attente raisonnable et  exacerbation apocalyptique, enseignement ankylosé et mystique vivifiante, ‘tradition’ et ‘progrès’, particularisme ethnique et universalisme fraternel, identité et diversité…

Es-tu celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ?

Quel est le nom du Messie ? Josué, Jésus, y ehôšua (Dieu sauve) ; ou bien encore Menahem (le consolateur), comme dit Lévinas, celui qui souffre de la souffrance d’autrui ? Selon le mot du Baal Shem Tov’ : « Dans tout faux-messie se cache une étincelle du vrai ».

Le messianisme juif comme le messianisme chrétien vivent de l’attente, de l’exacerbation du désir de Dieu, de l’espoir en nous d’une humanité enfin humaine. Il me semble que la réponse à la question messianique : « qui est le messie ? » ne résous rien car juif comme chrétiens n’attendent pas le messie mais la délivrance de Dieu. Peut-être avons-nous tort d’attendre, car chacun de nous est pour autrui le Messie promis. Chacun de nous est donc responsable dés aujourd’hui d’hâter l’éternité.

Evangile selon saint Matthieu, 11, 2-11

Jean le Baptiste, dans sa prison, avait appris ce que faisait le Christ. Il lui envoya demander par ses disciples : « Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? » Jésus leur répondit : « Allez rapporter à Jean ce que vous entendez et voyez : les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts ressuscitent, la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres. Heureux celui qui ne tombera pas à cause de moi ! »

Tandis que les envoyés de Jean se retiraient, Jésus se mit à dire aux foules à propos de Jean : « Qu’êtes-vous allés voir au désert ? Un roseau agité par le vent ?… Alors qu’êtes vous donc allés voir ? Un homme aux vêtements luxueux ? Mais ceux qui portent de tels vêtements vivent dans les palais des rois.

« Qu’êtes vous donc allés voir ? Un prophète ? Oui, je vous le dis, et bien plus qu’un prophète. C’est de lui qu’il est écrit : Voici que j’envoie mon messager en avant de moi, pour qu’il prépare le chemin devant toi. Amen, je vous le dis : Parmi les hommes, il n’en a pas existé de plus grand que Jean Baptiste ; et cependant le plus petit dans le Royaume des cieux est plus grand que lui. »

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