« Comment peut-on vivre si on ne fait jamais confiance à personne ? »

Gérard Haddad : Lumière des astres éteints, la psychanalyse face aux camps, Grasset, 2011. 

Tous les genres littéraires ont témoigné des camps de concentration nazis: des ‘rouleaux sacrés’ exhumés de la terre au pied des cheminées d’Auschwitz du sonderkommando Zalman Gradowski (publiés sous le titre : Au cœur de l’enfer), au témoignage de Primo Levi et des orphelins des disparus recueillis par Claudine Vegh dans Je ne lui ai pas dit au revoir. Les historiens ont précisément documenté l’Holocauste : La destruction des Juifs d’Europe de Raul Hilberg et les deux tomes de L’Allemagne nazie et les Juifs de Saul Friedlander. Dans Le coeur conscient, Bettelheim racontait comment la psychanalyse lui avait inspiré des stratégies pour survivre et sauver sa propre raison à travers Dachau et Buchenwald. La parole de ceux que l’industrie de la mort nazie avait voulu anéantir continue de parler un demi-siècle plus tard. La production littéraire et artistique sans cesse renouvelée témoigne de la lumière noire des camps, ces astres éteints qui continuent de bruler nous dit Gérard Haddad.

Mais le livre de Gérard Haddad franchit une nouvelle étape de cette écriture, une forme de récit originale : à partir de sa pratique clinique, Haddad analyse la mutation irréversible produite par l’expérience des camps dans la conscience occidentale.

Car la mémoire du camp résonne dans le cabinet du psychanalyste : une femme raconte une histoire fausse sur un père et une mère imaginaires et finit par s’avouer la réalité : la honte infinie qui la traverse d’avoir vu sa mère mourir sous ses yeux à quatre ans dans le camp, elle n’arrive littéralement pas à en « fermer les yeux » ; un autre vit dans l’hypermnésie du camp à en compter les herbes et les pierres des décennies plus tard ; « Comment peut-on vivre si on ne fait jamais confiance à personne ?» répète Tzipi, un mantra qu’elle oppose au conseil mortifère de son père fruit de son expérience du camp : «  N’aies jamais confiance en personne, chacun ne cherche qu’à profiter des autres, à les rouler !». Tzipi, comme Primo Levi finira par se jeter dans le vide.

Qu’est ce qui réunit ces personnes ? Tous ces imaginaires souffrants ont été comme « irradiés » par les camps de concentration.

 La « lumière des astres éteints » continue de briller aujourd’hui dans le ciel nocturne occidental, selon Gérard Haddad, « le camp, son ombre, ses effets sont toujours là », sa monstruosité habite chacun de nous. Le camp est une bombe à retardement qui n’en finit pas d’irradier notre quotidien ;  en témoigne « le refus de cette confiance en l’autre devenu universel à l’origine de l’effritement de nos sociétés ». Le malaise dans la civilisation plonge ses racines dans le camp. Celui-ci a irrémédiablement blessé la confiance fondamentale à la base de toute société. Haddad montre que ces chuchotements de souffrances qui résonnent sur les murs de son petit cabinet, à partir d’une pratique clinique modeste, sont ceux de toute une civilisation, la nôtre. « nous sommes confrontés à une Europe qui semble comme frappée d’une pesante langueur, d’un indéfinissable vague à l’âme, d’un voile de mélancolie qui entrave sa marche aussi bien dans son économie que dans sa vie culturelle, en contraste avec des peuples hier misérables, aux milliards d’individus soudain animés d’énergie et d’inventivité ».

Gérard Haddad risque une hypothèse : Et si la lumière éteinte des astres du camp, la voix des disparus, continuait de briller et de chuchoter au creux de nos inconscients ? On se souvient des mots du poète Aharon Appelfeld dans Histoire d’une vie : «  Plus de cinquante ans ont passé depuis la fin de la Seconde guerre mondiale. Le cœur a beaucoup oublié, principalement des lieux, des dates, des noms de gens, et pourtant je ressens ces jours-là dans tout mon corps. Chaque fois qu’il pleut, qu’il fait froid ou que souffle un vent violent, je suis de nouveau dans le ghetto, dans le camp, ou dans les forêts qui m’ont abrité longtemps. La mémoire, s’avère-t-il, a des racines profondément ancrées dans le corps. Il suffit parfois de l’odeur de la paille pourrie ou du cri d’un oiseau pour me transporter loin et à l’intérieur ».

Qui n’a pas fait l’expérience étrange en parlant avec un rescapé des camps d’extermination nazis, avec cette hypermnésie qui caractérise le discours, qu’il parlait avec quelqu’un qui semblait ne pas avoir quitté le camp ? Ce que Haddad nous dit c’est que l’expérience du camp est désormais tatouée sur l’âme de l’occident. Selon la sentence de Lacan au fronton de l’Ecole dont il avait rêvé : « Le camp est le réel de notre temps ».

Que croire ? A qui peut-on faire confiance ? Ces questions de base que tout enfant demande à son père fondent toute humanité. Ne sont-elles pas définitivement blessées après l’Holocauste? Selon Haddad « Notre tâche est l’écriture d’une nouvelle page, celle qui s’attellerait à la guérison des structures malades du camp, à la reconstruction du nœud brisé de notre psychisme ». « Comment peut-on vivre si on ne fait jamais confiance à personne ?». Le Kaddish de Tzipi murmure en chacun de nous.  

Gérard Haddad, Né à Tunis en 1940, ingénieur agronome entame une psychanalyse avec Jacques Lacan en 1969 qui durera onze ans qu’il raconte dans son livre Le jour où Lacan m’a adopté  (Grasset, 2002). Onze ans qui vont ramener celui qui était alors marxiste à retrouver le judaïsme. Il est désormais psychanalyste. C’est ainsi qu’Haddad publie de nombreux livres au croisement du talmud et de la psychanalyse dont Les Folies millénaristes, Manger le livre… qui sont des sortes de méditations au croisement de la Bible et de la psychanalyse.
Disciple en Israël de Yeshayahou Leibowitz Gérard Haddad a traduit en français  ses livres, où plutôt ses conversations, car Leibowitz était surtout un homme de parole :
Israël et le judaïsme, ma part de vérité ; Brèves leçons bibliques ; Peuple, Terre, État ; Science et valeurs, Les Fondements du Judaïsme

 

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