Crise de foi : managers et salariés frappés d’acédie

Dans le quotidien La Tribune  22/12/2011, un article de Sophie Péters

Pour Didier Long, moine bénédictin pendant dix ans à La Pierre qui Vire, puis consultant chez McKinsey et aujourd’hui dirigeant fondateur du cabinet de conseil en stratégie Internet Euclyd, l’acédie est le nouveau mal qui ronge les entreprises et l’économie

Sophie Péters

Le concept est ancien, très ancien : Au IVe siècle, des moines partis vivre dans le désert d’Égypte diagnostiquèrent l’acédie comme une maladie de l’âme. Une maladie extrêmement dangereuse qui détruit la volonté même d’exister et donc la communauté. Pour Didier Long, moine bénédictin pendant dix ans à La Pierre qui Vire, puis consultant chez McKinsey et aujourd’hui dirigeant fondateur du cabinet de conseil Euclyd, l’acédie est le nouveau mal qui ronge les entreprises et l’économie : « Beaucoup ont l’impression que poussés par les vagues des marchés financiers, des flux et reflux économiques mondiaux incontrôlables, les destins individuels et ceux des entreprises sont devenus les jouets de forces obscures imprévisibles. L’impuissance, l’impression de ne pas pouvoir s’approprier sa trajectoire, l’absence de visibilité long terme, les paroles creuses qu’il ne faut surtout pas croire si on ne veut pas devenir dindon de la farce, le sentiment d’être baladé, la perte de goût dans l’avenir en sont les symptômes ». Docteur, c’est donc grave ! Cette forme de dépression qui traverse notre civilisation et le capitalisme occidental ne se manifeste d’ailleurs pas seulement par un abattement teinté de tristesse. Evrage le Pontique le décrit au IVe siècle comme étant paradoxalement un état de suractivité, d’agitation, de fébrilité physique et mentale. Ambiguïté du tableau donc pleinement assumée qui ne fait que refléter selon Evrage les contradictions de l’acédie : entrelacement de dynamiques contraires, « où le premier étant furieux de ce qui est à sa disposition et le dernier languissant après ce qui ne l’est pas ».

Ici la personnalité abattue côtoie l’hyper-actif dans le même bateau. Le premier est irrémédiablement triste, inquiet et son esprit vagabonde vers des ruminations obsessionnelles. Il est indécis et incapable d’idées neuves. Le second est fébrile, agité par le besoin de donner du sens à sa vie et vagabonde, lui, de projet en projet, sans jamais concrétiser quoi que ce soit. Seul le mouvement lui est salutaire et lui donne le sentiment de progresser. Cette boulimie laborieuse qui permet de fuir la confrontation avec soi-même évite toute question existentielle et compense la mise en sommeil des idéaux par des combats à l’extérieur de soi-même.

Alain de Lille au XIIe siècle en fit donc un mal pas seulement spirituel mais aussi économique nuisant au progrès de l’humanité car gangrénant la capacité d’entreprendre. L’expérience de l’acédie ne révèle donc nullement de la paresse comme on l’a souvent défini ou de quelque négligence de ses obligations et de ses devoirs mais d’une faillite des espérances, d’un excès d’attente. L’acédiaque est touché par un sentiment intense de déprise sur le monde, dont le processus décisionnel est en panne. Nous y sommes. Le philosophe et théologien franciscain, Bernard Forthomme, dans son livre « de l’acédie monastique à l’anxio-dépression » établit ainsi une relation entre les deux en définissant la personne sujette à l’acédie comme quelqu’un qui a perdu la foi dans son Dieu, dans ses croyances, dans l’économie, la politique, l’entreprise, le travail, le métier, ou le collectif de travail. Faute d’avoir réussi comme il l’aurait souhaité, l’acédiaque ne trouve pas la volonté et l’endurance pour atteindre son but.

Seule bonne nouvelle de ce sombre constat : la crise d’acédie est souvent liée au processus d’individuation au sens jungien du terme dont le but est l’édification du Soi. C’est donc à une renaissance qu’est invité l’acédiaque dans l’épreuve de soi, dans une mutation brutale. Elle réclame donc une reconstruction de nos édifices mentaux. « Quelle que soit l’époque, le groupe humain, il n’y a pas de civilisation sans croyance. Celle-ci agit au coeur des individus comme le moteur qui maintient en vie l’espoir. Elle fédère le groupe autour de paroles vraies et claires et annoncent son avenir. Il nous faut donc retrouver cet esprit de découvreurs, de « croyants » qui est l’âme du capitalisme et de l’Occident, si nous voulons quitter la mer d’huile du pessimisme ambiant pour de nouveaux horizons. Chacun de nous, chefs d’entreprise, dirigeants, responsable de RH ou salarié doit donc se demander non pas ce que cette civilisation peut faire pour lui, mais ce qu’il peut faire pour qu’elle ne périsse pas » estime l’ancien moine devenu consultant. Dans l’urgence, première règle que donnait Cassien dans ses institutions monastiques : « Ne pas fuir, mais résister pour surmonter l’acédie ». Quant à Saint-Ignace de Loyola, il recommandait patience et fermeté pour « s’opposer aux vexations qui adviennent » et ne jamais « oublier les biens au temps des maux, ni les maux au temps des biens». Courage, ne fuyons pas ! C’est Noël.

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