Dans deux ouvrages qui susciteront peut-être la polémique, l’historien Didier Long propose d’ancrer plus profondément le christianisme dans ses racines juives et insiste sur la continuité des deux religions, entretien.
Après « Jésus de Nazareth juif de Galilée » (Presses de la Renaissance), voilà que vous publiez « L’invention du christianisme », et Jésus devint Dieu. Votre objectif est de relire la vie de Jésus et le mouvement des disciples à la lumières des dernières connaissances sur le judaïsme antique. Les conclusions de vos recherches ne peuvent que susciter le débat. Habituellement on dit que Jésus est né juif a pratiqué la torah toute sa vie et est mort en juif, que Pierre et Paul étaient juifs, etc… mais en réalité la plupart du temps les exégètes faute d’une connaissance suffisante de ce qu’est la vie juive concrète et du développement du judaïsme au cours des premiers siècles de notre ère passent à côté de l’homme Jésus et des évangiles. On survole rapidement le Juif Jésus, on livre quelques rapprochements talmudiques… pour immédiatement dire qu’on est passé à autre chose.
En quoi cela pose-t-il problème ? Cette théologie de la substitution d’une religion par une autre : le christianisme aurait succédé au judaïsme comme son accomplissement, est non seulement fausse mais elle a produit vingt siècles d’antisémitisme… dont nos frères juifs, eux, se rappellent parfaitement. Elle conduit surtout à l’impasse actuelle par la mécompréhension du processus de tradition. Or c’est seulement en plongeant au cœur de la vie de ce rabbin hors du commun qu’on peut saisir son humanité, l’originalité de son enseignement signé de ses actes et de celui de ses disciples à l’intérieur du monde juif jusqu’au 4ème siècle de notre ère. Les respecter consiste à les écouter dans leur syntaxe et leur langue, leurs modes de pensée qui sont pour partie ceux des juifs orthodoxes modernes.
Cette année la Pentecôte chrétienne tombe en même temps que la Pentecôte juive.
En allant hier visiter un ami rabbin à shabbat j’ai remarqué que son épouse veillait sur une petite veilleuse protégée du vent. En effet, le vendredi soir, la femme juive allume les deux bougies du Shabbat et le lendemain après la tombée de la nuit (il est interdit de faire du feu à shabbat) à partir de la flamme allumée avant Shabbat. Et dimanche soir de même (la fête dure deux jours).
Cette nuit après l’office de Minh’a et Arvit (prière du soir qui se terminait vers 23h) les juifs pieux ont étudié les psaumes et la torah toute la nuit. Le limoud (l’étude) étant une obligation pour comprendre les dix commandements et toute la Torah qui sont proclamés aujourd’hui.
Le feu qui rappelle les flammes du Sinaï, le vent qui risque d’éteindre les bougies, l’étude de la Torah.
Un feu qu’on retrouve à Lag Ba’omer, avec la nuit des feux de joie semblables aux feux qu’on allume le soir de la saint Jean en monde chrétien . Il s’agit du 33ème jour de la période du Omer qui sépare Pessah de Chavouot, 50 jours qui a donné le mot Pentecôte (de Penta, « cinq » en grec).
Le feu, le vent l’étude de la Torah. Autant de symboles multimillénaires sans lesquels on risque d’avoir un peu de mal à comprendre le récit de la Pentecôte chrétienne, une solennité du judaïsme qui réunit les multiples membres de la diaspora juive, de tous les peuples où elle était répandue (voir carte) au milieu du premier millénaire.
Voici ce que rapporte le récit du livre des Actes des Apôtres au chapitre 2 dans une traduction un peu littérale :
Durant le jour de la Pentecôte, ils étaient tous ensemble au même endroit. Subitement, un retentissement se produisit depuis le ciel, comme d’un violent vent soufflant, et il remplit toute la maison où ils étaient installés. Des langues ressemblant à du feu leur apparurent ; elles se répartirent et se posèrent une par une sur chacun d’eux. Tous furent remplis d’Esprit Saint, et commencèrent à parler dans des langues différentes, comme l’esprit leur permettait de s’exprimer.
À Jérusalem résidaient des Juifs, hommes pieux [venus] d’entre toutes les nations qui sont sous le ciel. Après ce retentissement, la foule se rassembla, et elle était tout-étonnée, car les uns et les autres entendaient [les disciples] parler dans leur propre langue. Ils s’étonnaient et s’émerveillaient, [en] disant : « Tous ceux qui parlent-là ne sont-ils pas Galiléens ? Comment [se fait-il] que nous, nous [les] entendions chacun dans notre propre langue, dans laquelle nous sommes nés ?Parthes, Mèdes, Élamites, et ceux qui résident en Mésopotamie, en Judée et en Cappadoce, dans le Pont et en Asie, en Phrygie et en Pamphylie, en Égypte et dans les régions de Lybie de Cyrène, et ceux de Rome qui séjournent ici, Juifs et prosélytes, Crétois et Arabes, nous les entendons parler les merveilles de Dieu !». Ils s’étonnaient et ils étaient dans l’incertitude, ils se demandaient l’un à l’autre : « Qu’est-ce que cela veut dire ? » D’autres raillaient, disant : « Ils sont remplis de vin nouveau ! ». Pierre S’étant placé parmi les Onze, éleva la voix, il leur déclara : « Hommes de Judée, et vous tous qui habitez à Jérusalem, sachez ceci, et prêtez l’oreille à mes paroles : contrairement à ce que vous, vous pensez, Ceux-ci ne sont pas ivres comme vous, vous le pensez, car il n’est que la troisième heure du jour. Mais c’est ce qui a été déclaré par le prophète Joël :
“Or, dans les derniers jours, déclare Dieu, je répandrai de mon esprit sur toute chair :vos fils et vos filles prophétiseront, vos jeunes gens auront des visions, et vos vieillards auront des rêves (ou songes prophétiques);et sur mes serviteurs et sur mes servantes, en ces derniers jours-là, je répandrai de mon esprit, et ils prophétiseront et je donnerai des prodiges dans le ciel, en haut, et des signes sur la terre, en bas, du sang, du feu, et de la vapeur de fumée ; le Soleil sera changé en ténèbres et la Lune en sang, avant que ne vienne le grand et glorieux jour du Seigneur. Alors, quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé.”
Diaspora juive au Ier sièclePentecôte, monastère sainte Catherine du mont Sinaï, VII ème siècle
C’est donc le matin, les « hommes pieux » (hassidim)ont veillé toute la nuit et à l’heure de l’office du matin, ils entendent la proclamation du récit des dix commandements de la torah dans leur propre langue natale. Cet universalisme est celui de toutes les grandes régions et métropoles de la diaspora juive (voir carte), on y parle araméen dans l’empire Parthe, en Palestine et en Syrie, grec en Asie Mineure, à Rome et en Egypte. La Torah y est proclamée en hébreu ou en grec (Septante) et simultanément traduite et commentée en araméen ou en grec. La derasha (homélie, de darash, « chercher », comme celle de Pierre- Evel, parmi les Onze) suit la lecture de la Thora (les dix paroles), de la seconde lecture ou haftarah (Neviim – les petits Prophètes), ici le livre de Joël. On est donc dans un contexte synagogale juif et une solennité du judaïsme qui presecrit de monter à Jérusalem pour les trois fêtes (Pâques, Pessah ; Chavouot, Pentecôte ; Soucot-les moissons). L’universalisme est celui du Temple dans lequel on offrait 40 bêtes pour les 40 nations de la terre (c’est-à-dire toute l’humanité) à Soucot et dans lequel le parvis des païens, excède largement celui d’Israël (hommes et femmes) où ne pénétraient que les juifs, qui contient le sanctuaire et le Saint et le kadosh a kadoshim (Saint des saints où ne rentrait que le grand prêtre à Kippour). Une pénétration progressive vers le Saint, qui doit être comprise non pas comme un privilège ou un racisme ethnocentré mais comme une mise à part signifiante, un symbole. L’élection désigne pour responsabiliser.Lire la suite de « Pentecôte / Shavouot »→
Didier Long devrait être membre d’honneur des Enfants d’Abraham. En effet, il est un ancien moine bénédictin qui s’est passionné pour l’art et la philosophie avant de tomber amoureux de la journaliste qui était venue le rencontrer et de l’épouser. Fidèle à ses racines corses et chrétiennes, il cherche et trouve…le judaïsme. Il en fait des livres profonds, vrais et émouvants car il arrive à dire avec des mots simples et forts de belles idées qui éclairent nos jours et nos nuits. Et de plus, il a une très bonne connaissance du soufisme musulman. Bref, il est un compagnon de route de toutes les religions qui donne à penser une humanité rayonnante.
Son dernier ouvrage s’intitule « L’invention du christianisme » et avec sa même méthode de rencontre des textes chrétiens et juifs, il démontre comment l’Eglise est née dans un milieu totalement juif. N’oublions pas qu’il a fallu deux millénaires pour que Rome reconnaisse cette évidence. Didier Long travaille afin que le monde chrétien ne se contente plus juste de reconnaitre mais revendique cette filiation. En fait, il manquait une histoire des tensions au cœur du christianisme naissant pour adopter telle ou telle croyance.
Lorsque l’empereur Constantin se convertit en 312, il impose de facto une histoire triomphante de cette nouvelle religion qui interdit toute possibilité de réfléchir sur les prodromes de cette foi et sur son lien si fort avec la religion mère et concurrente.
Ce livre est une réhabilitation de la libre recherche et de l’honnêteté intellectuelle comme spirituelle. Il y a bien eu, et comment le nier, une véritable écriture d’une forme de mythologie chrétienne, avec comme le montre Didier Long, la présentation de Paul comme le nouvel Ulysse, alors qu’il ne prêchait pratiquement…que dans les synagogues.
Pour résumer très approximativement la thèse de l’auteur, le christianisme n’est pas une nouvelle religion, mais l’un des courants du judaïsme de l’époque.
Mais si depuis 2000 ans nous avons divergé, il n’est que temps de se retrouver pour, au moins, se connaitre. Le livre de Didier Long y aide très fortement.
Un commentaire intéressant que nous envoie l’alpiniste Jérôme Vieuxtemps sur le Petit Guide des égarés. Au delà de ce que j’ai pu écrire, il poursuit la réflexion avec des idées intéressantes. (sur son blog)
Une éthique péripatéticienne ! Didier Long poursuit son chemin : de Paris à New-York en passant par Genève et Jérusalem, il exhume en pédagogue né notre passé judéo-chrétien. Il construit sous nos yeux et en marchant
Une éthique pour les égarés que nous sommes. Avec ce refus obstiné de reconnaître nos racines ou en les évitant à tous égards nous travaillons à notre propre perte.
Aussi dans ce petit « guide des égarés » il revisite pour nous la théologie, la philosophie (Nietzsche, Heidegger, Lacan …) et l’Histoire, tout ceci pour « Les nuls », c’est à dire pour nous même contemporains sans mémoire vive ! Cette Histoire est d’autant plus fascinante qu’il la mêle avec sa propre aventure de l’esprit. Nous apprenons notamment à quel point notre culture est marrane, c’est à dire double : judéo-chrétienne !
Lever le secret de famille Dans ce dernier ouvrage il lève avec perspicacité et dans le prolongement de ses derniers livres, ce secret de famille civilisationnel : nos ancêtres sont aussi marranes! C’est à dire entre autre chose capables d’ironie, d’intelligence démocratique ….W. Jankelevitch se serait réjoui pour moins que cela !
Cette révélation serait pour nous européens, la condition nécessaire pour nous comprendre comme co-créateurs !
Ne pas avoir accepté notre filiation, ou notre gémellité s »est avérée suicidaire (Shoah et totalitarismes du XXe siècle).
Ce dernier livre de Didier Long poursuit donc cette quête de signifiant originaire sans lequel , il n’y a pas de parole possible, donc de confiance, de croissance de l’être ensemble. Lire la suite de « Une éthique de l’égarement »→
Le « Petit guide des égarés en Période de crise » vient de paraître !
L’acédie, maladie de l’égo qui vide l’âme, hante notre modernité parvenue à son zénith : le monde de l’entreprise, le couple, la vie familiale, les amitiés. Le vide politique, les paroles creuses, les promesses sans lendemains, les vaniteux comme modèles, la dictature du « on », la finance qui dépasse la démocratie, les pervers narcissiques aux commandes… La course au toujours plus et au toujours-plus-vite a engendré le Rien. L’acédie définie par les Pères du désert au IVe s. comme la plus terrible des maladies de l’âme.
« Dans l’acédie, continue de tresser tes paniers. Pose des actes d’amour même si tu as perdu foi en l’amour ! » Ainsi parlaient les Pères du désert. La perte de soi, l’insensibilité à autrui, le temps qui suspend son vol dans un ennui mortel sont en réalité une rupture avec la profondeur de l’existence. Seuls le rite et la régularité permettent de rompre l’acédie. Sans la sanctuarisation d’espaces désintéressés d’amitié et de paix, la fraternité s’épuise ; en réalité, la bénédiction généreuse de la vie la fertilise. Ainsi, la crise peut ouvrir la porte d’un autre monde. Alors, notre existence jaillit en plénitude, du présent surgit l’éternité, nos errances d’égarés font chemin, ensemble, vers la liberté.
Après des mois de négociation avec les autorités locales soviétiques, un sage et érudit juif talmudiste d’Odessa, reçoit finalement l’autorisation de visiter Moscou.
Il monte dans le train et trouve une place vide. A l’arrêt suivant, un jeune homme s’installe dans le compartiment et s’assoit juste à ses côtés.
Le juif érudit observe le jeune homme et se met à penser :
« Ce gars-là n’a pas l’air d’un paysan, donc s’il n’est pas un paysan, il doit probablement habiter ce district. Et, si il vient de ce district, il est sûrement juif car, après tout, c’est un district juif. Mais, d’autre part, comme il est juif, où peut-il aller ? Je suis le seul juif de ce district ayant la permission d’aller à Moscou.
Ah, attention ! Dans la proche banlieue de Moscou, il y a un petit village qui s’appelle Samvet, seul village où les juifs n’ont pas besoin de laisser-passer. Mais pourquoi voyagerait-il jusqu’à Samvet? Sans doute pour visiter une des familles juives là-bas. Mais combien de familles juives habitent Samvet ? Ah, seulement deux. Les Bernstein et les Steinberg.
Mais comme les Bernstein sont très antipathiques, ce charmant jeune homme doit sûrement visiter les Steinberg.
Mais pourquoi va t’il visiter les Steinberg à Samvet ? Les Steinberg n’ont que des filles, deux, donc peut-être qu’il est l’un de leurs gendres.
Mais alors, laquelle des deux filles a-t-il épousé ? On sait que Sarah Steinberg a épousé un jeune avocat de Budapest, et Esther s’est mariée avec un businessman veuf ukrainien de Jitomir, donc il doit être l’époux de Sarah. Ce qui veut dire qu’il s’appelle Alexandre Cohen, si je ne me trompe pas.
Mais s’il vient de Budapest, avec tout cet antisémitisme là-bas, il a du changer de nom. Quel est l’équivalent de Cohen ? C’est Kovacs. Mais, puisqu’ils ont accepté qu’il change de nom, il doit avoir un statut spécial pour pouvoir le faire. Qu’est-ce que cela pourrait être ? Ah, il doit avoir un doctorat de l’Université. Rien d’autre ne serait possible. »
A ce moment là, l’érudit talmudiste se tourne vers le jeune homme et lui dit :
– Excusez moi. Cela vous dérangerait-il si je baisse la vitre, Docteur Kovacs ?
– Pas du tout, répond le jeune passager très surpris. Mais, comment connaissez-vous mon nom ?
Art Mozarabe : Beatus de San Miguel de Escalada, L’ange, le soleil et les quatre vents (Ap 7)
« Correspondances musicales » par Jérome Vieuxtemps
Une émission trés intéressante de musicologie qui évoque les liens entre la tradition musicale orientale et le répertoire musico-liturgie de l’église primitive. Ainsi, la forme du répons : dialogue entre le chanteur et l’assemblée aurait des origines araméenne. Il viendrait de l’Osroène (nord-ouest de la Mésopotamie) aux second-troisième siècles de notre ère sous Agbar IX (179-214). Bardesane vécu à sa cour et son fils Harmonius serait l’inventeur du répons.
Il semble que le chant hébraïque ait muté en cantilènes chrétiennes à travers des enrichissements d’origine hellénistique, païenne et hétérodoxe. Ecoutez des répertoire ambrosiens, le chant bénéventin, les mélodies mozarabes de l’espagne wisigothique influencées par la liturgie juive et la musique séfarade, qui précèdent le chant grégorien… le diabolus in musica (la quarte) d’origine orientale, sera chassée par la mélodie grégorienne au Moyen-Age (vers 1080)…
Ces recherches montrent la pluralité du christainisme du premier millénaire au carrefour des civilisations et se rapprochent de notre travail.