Jésus était un rabbin galiléen de doctrine pharisienne dans la mouvance des hassidim, l’Eglise s’est construite sur ce modèle

Une interview parue dans la revue franco-suisse évangélique « Christianisme Aujourd’hui » 

Dans deux ouvrages qui susciteront peut-être la polémique, l’historien Didier Long propose d’ancrer plus profondément le christianisme dans ses racines juives et insiste sur la continuité des deux religions, entretien.

Après « Jésus de Nazareth juif de Galilée » (Presses de la Renaissance), voilà que vous publiez  « L’invention du christianisme », et Jésus devint Dieu. Votre objectif est de relire la vie de Jésus et le mouvement des disciples à la lumières des dernières connaissances sur le judaïsme antique. Les conclusions de vos recherches ne peuvent que susciter le débat.
Habituellement on dit que Jésus est né juif a pratiqué la torah toute sa vie et est mort en juif, que Pierre et Paul étaient juifs, etc… mais en réalité la plupart du temps les exégètes faute d’une connaissance suffisante de ce qu’est la vie juive concrète et du développement du judaïsme au cours des premiers siècles de notre ère passent à côté de l’homme Jésus et des évangiles. On survole rapidement le Juif Jésus, on livre quelques rapprochements talmudiques… pour immédiatement dire qu’on est passé à autre chose.

En quoi cela pose-t-il problème ?
Cette théologie de la substitution d’une religion par une autre : le christianisme aurait succédé au judaïsme comme son accomplissement, est non seulement fausse mais elle a produit vingt siècles d’antisémitisme… dont nos frères juifs, eux, se rappellent parfaitement. Elle conduit surtout à l’impasse actuelle par la mécompréhension du processus de tradition. Or c’est seulement en plongeant au cœur de la vie de ce rabbin hors du commun qu’on peut saisir son humanité, l’originalité de son enseignement signé de ses actes et de celui de ses disciples à l’intérieur du monde juif jusqu’au 4ème siècle de notre ère. Les respecter consiste à les écouter dans leur syntaxe et leur langue, leurs modes de pensée qui sont pour partie ceux des juifs orthodoxes modernes.

Du coup vous faites de Jésus un pharisien…
Je montre en effet que Jésus était un rabbin galiléen complètement intégré à la mouvance pharisienne, de tendance hassid, c’est à dire piétiste. Lui et ses disciples utilisent un vocabulaire, des manières d’enseigner et un canon des Ecritures (autorité de la tradition orale supérieure à l’Ecriture ; tripartition pharisiennes des Ecritures du TaNaK : Torah Neviim, Ketouvim, Loi, Prophètes et Autres écrits dont les Psaumes), adhère à des croyances (résurrection des morts, anges…) communes dans le monde pharisien de l’époque. Sa piété est celle des hassidim dont les psaumes (25% des citations de l’Ancien testament dans le Nouveau) sont le manuel de vie et de prière. Il pratique une prière solitaire étonnante dans le monde juif de l’époque et typique des hassidim, utilise un enseignement ou le geste performatif (miracle, mise en scène, prise à partie des auditeurs…) se joint à la parole typique des hassidim tels que nous les décrit le Talmud. Les béatitudes, des pauvres du Seigneur, les anawim , des « Heureux » (Ashrei, le premier mot du psautier) dans sa torah… témoignent de cette piété juive touchante et traditionnelle qui a enflammé les âmes.

Vous montrez que Jésus était cependant un pharisien dissident
Effectivement, cet enracinement juif s’accompagne d’étrangetés pour l’époque comme sa vie itinérante avec des femmes sur les routes de Galilée, des interprétations très percutantes concernant le shabbat et sa pratique, des points de vue radicaux comme l’interdiction de répudier sa femme…
Cette origine galiléenne, celle de tous les révoltés politiques de l’époque contre Rome explique la tension qu’on constate dans les évangiles entre le monde galiléen et la Judée sous administration romaine directe. Elle conduira à son assassinat préventif le 3 avril 33, l’autorité romaine ne pouvait laisser se développer une potentielle sédition sans réagir. La volonté de Jésus de rassembler « les brebis perdues d’Israël », la conscience intime de cette mission de teshouva (« retour » physique sur la terre d’Israël de la diaspora aussi bien que des cœurs vers Dieu), l’assimile aux prophètes d’Israël.

Vous affirmez que, Jésus, les écrits qui en témoignent, font partie du patrimoine juif autant que chrétien. Puis vous en arrivez avec le deuxième livre à expliquer la naissance du christianisme
En effet, rien ne laisse penser que Jésus ou ses disciples aient voulu créer une autre religion que le judaïsme qui est d’abord une pratique spirituelle  comme la plupart des religions et écoles de sagesse antiques. Jacob son frère de sang (jacques), Even (Pierre) ou Shaoul (Paul de Tarse), étaient juifs et ils ont continué de pratiquer le shabbat, monter au temple pour les solennités du judaïsme, etc…. Je montre que, fort de sa conviction que la résurrection de Jésus inaugurait la rédemption, Paul voulait amener tous les païens sous les ailes de la shekhina (présence de Dieu dans le temple assimilée à l’Esprit Saint) comme des « craignant Dieu » (noachides), l’alliance mosaïque juive, ethnique,  poursuivant sa route, centrale. Paul n’est donc pas l’inventeur du christianisme comme on le croit souvent. Il ne nous reste malheureusement du christianisme primitif que la version grecque, la geste de Paul, quelques récits concernant Pierre, tous deux probablement morts à Rome… mais quid des autres parmi les Douze ? Jean en Asie mineure, Thomas en Inde ? Marc en Egypte si l’on en croit la tradition… ? Les traditions syriaques et araméennes sont quasiment inconnues et peu explorées.

Vous déplorez une méconnaissance du contexte de l’époque, éclairez nous…
On ne peut comprendre la survie du petit groupe, de ses croyances, sans l’inscrire dans le contexte des guerres judéo-romaines de 70 puis 135. C’est ce chemin que j’essaie de décrire. Ce que nous appelons aujourd’hui « hérésies », un mot qui signifie secte au premier siècle ou école comme le montre Flavius Josèphe était seulement une manière de pensée, des croyances. Les judéo-chrétiens ont hérité des nombreuses croyances messianiques juives nées des crises précédentes cinq siècles avant notre ère. Celles-ci mais posaient un problème de survie pour le peuple après 135 face au joug romain. La ‘normalisation’ de la foi de l’église romaine constitutive du christianisme comme identité nouvelle commencera seulement à la fin du IIème siècle avec Irénée avant de s’imposer au IVème siècle face au risque d’éclatement.

Seriez vous sur la même longueur d’onde que Frédéric Lenoir auteur de « Comment Jésus est devenu Dieu »? Vos conclusions ne vont-elles pas susciter des remous comme cet ouvrage ?
Pour moi, il est absolument clair que les disciples de Jésus ont cru après sa mort que leur maître était encore vivant. Ce qui est une croyance banale du judaïsme : Elie, Moïse, David sont proclamés « vivants », tous les morts en réalité. Je montre aussi que certains assimilaient Jésus à un personnage angélique et messianique selon la très ancienne croyance envers le Métatron, le « Fils de l’homme », debout auprès de Dieu qu’on retrouve dans le talmud et le récit du martyre d’Etienne. Cette croyance juive apocalyptique de l’intervention de Dieu dans l’histoire par un (ou plusieurs) de ses envoyés supposés renverser l’ordre romain est banale avant 70… après 70 elle posait de sérieux problèmes ! Les lettres de Paul, la tradition Johannique montrent le passage progressif d’une théologie basse (Jésus Prophète) à une théologie haute (personnage angélique). Je montre le développement d’une croyance qui se cherche, un déploiement pluriel et non linéaire.

CA : « Comment Jésus est devenu Dieu » de F. Lenoir… Seriez-vous sur la même longueur d’onde ? Oui, non ? En quoi oui, en quoi non ?
Nous posons à peu prés  tous la même question !  « Le jour où Jésus devint Dieu » de Richard E. Rubenstein est  paru en 2000.  Le bouquin de Lenoir est aussi un bon travail de vulgarisation. Qu’y a t-il a perdre à rechercher la vérité? Mon point de vue est qu’il faut replacer l’invention du judéo-christianisme (au sens de la découverte d’un trésor !) à l’intérieur du judaïsme et de ses croyances. Je pense que la séparation du christianisme et du judaïsme est une rupture entre des croyances apocalyptiques juives et une théologie pharisienne plus rationnelle qui cohabitaient dans le judaïsme bien avant Jésus. Les chocs de l’histoire et la lutte du peuple juif pour sa survie expliquent la suite. Selon ce point de vue Christianisme et judaïsme sont les deux faces d’une même histoire indissolublement solidaire… et peut être voulue par Dieu, mais là je quitte l’histoire pour entrer dans le domaine de la foi.

Propos recueillis par Eric Denimal

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