Pourquoi le judaïsme est-il insoluble dans les autres monothéismes ?

Par Gérard Haddad
L’un des phénomènes les plus étonnants de l’Histoire est sans doute la persistance d’un groupe humain qu’on appelle le peuple juif, peuple éparpillé aux quatre coins du bassin méditerranéen et du Proche Orient, puis, à l’ère moderne, sur toute la planète, ceci malgré l’absence d’organisation centrale et de langue parlée commune.

Qu’est-ce qui fait tenir ces communautés ? Il leur aurait été si simple de se dissoudre dans l’Islam environnant, en définitive si semblable, ou dans le christianisme avec lequel il partage un ensemble de textes sacrés. De surcroit ce peuple a été soumis tout au long des siècles à des moments de persécution violente, telle celle exercée par l’Inquisition. Les juifs avaient le choix entre un peu d’eau bénite pour le baptême ou le bûcher. Beaucoup ont choisi le bûcher, ce qui fait d’eux les véritables héros du peuple juif. De nombreux individus, soumis à ces pressions du milieu ambiant ont accepté cette dissolution, mais le tronc principal a, lui, persisté. Pourquoi donc le judaïsme, à l’épreuve de l’histoire, s’est-il révélé insoluble dans les autres monothéismes ?

Ma réponse est la suivante. A l’insu même des juifs, le judaïsme renferme quelque chose que l’on ne retrouve pas dans les autres monothéismes, unreste différentiel. Quel est donc ce reste différentiel, ce sheerit, pour employer l’expression d’Isaïe ?

Est-il possible que ce reste différentiel soit la raison pour laquelle le judaïsme provoque chez les non-juifs un recul, une gêne, voire un effroi, recul, gêne qui peuvent se métamorphoser en antisémitisme. C’est donc aussi ce point que je voudrais éclairer, le mystère de l’antisémitisme.

Chacun y est allé de son explication. Par exemple, les psychanalystes. Selon Freud, la circoncision qui renverrait au complexe de castration serait la cause de ce recul suscité par le judaïsme. Est-ce bien convaincant ? Des centaines de millions d’hommes, musulmans en particulier, pratiquent cet acte. De même, dès la plus haute antiquité, les Egyptiens étaient circoncis. Cela a-t-il suscité chez les autres peuples cette même gêne ? Je ne le crois pas. L’islamophobie, assez répandue, se nourrit d’autres causes. Il doit donc y avoir autre chose.

L’étude du Guide des égarés de Maïmonide m’a mis sur une autre piste : Il y aurait dans le judaïsme, clairement ou implicitement, une demande faite à l’homme qui provoque l’effroi, parce qu’elle est insupportable, folle pourrait-on dire.

En vérité, le judaïsme est un système théologique à deux étages. Le premier, que j’appellerai abrahamisme, se trouve consigné dans le livre de la Genèse :Bereshit. En quoi consiste, selon le Midrash, l’apport d’Abraham ? Abraham, bien avant Descartes, a douté de tout le savoir qu’on lui avait transmis, savoir cosmogonique incarné par un système d’idoles. Rappelons ce qu’est qu’une idole. Ce n’est pas, comme le disent les Prophètes dans leur polémique avec les idolâtres, des bouts de bois et de pierre, ce sont les forces de la nature : le soleil, la lune, le vent, les volcans etc. Finalement, Abraham parvient à la conclusion du caractère trompeur de ces apparences, qu’au-delà d’elles, invisible à l’homme, se trouve un principe créateur du ciel et de la terre, qu’il appelle El Chaddaï. C’est un message très fort, un progrès considérable sur le paganisme, sur les Ovdé Kohavim, les adorateurs des astres, et c’est ce message qui a été à peu près compris, et repris par les deux autres monothéismes. S’il s’en était tenu là, le judaïsme serait devenu la religion universelle.

Mais le monothéisme juif, si on le compare à une fusée, présente un second étage, le mosaïsme tel qu’il est exposé dans les quatre autres livres du Pentateuque. C’est cet étage qui renferme quelque chose d’inassimilable, et peut-être d’insupportable. Pour le comprendre, il faut nous référer au Guide des égarés de MaïmonideEt que nous dit Maïmonide et qu’il répète, lui si succinct dans ses propos, à trois reprises dans cet ouvrage ?

L’homme, selon lui, serait congénitalement et structuralement frappé  par une sorte de handicap à penser, handicap incurable. A savoir que notre pensée ne peut concevoir quoi que ce soit si ce n’est incarné dans un corps, de quelque nature que soit ce corps : corpuscule, flamme, éther, onde, peu importe, mais que la chose ait un minimum de matérialité. Pas possible autrement. Ce serait au-delà des limites de notre esprit, donc une folie.

Le même Maïmonide, quelques pages plus loin, avance que le Dieu de Moïse, donc le dieu des juifs, n’a aucune corporéité, de quelque nature que ce soit, si éthérée soit-elle. C’est donc à franchir les limites indépassables de notre esprit que le judaïsme convie les hommes. Ce qui évidemment, au regard de notre bon sens, est une sorte de folie, donc une horreur. C’est devant cet appel, cette exigence, que les autres monothéismes, et même le judaïsme non maïmonidien, ont toujours reculé.

Le christianisme a d’une manière évidente réintroduit, à travers Jésus, la corporéité du divin.

La chose est plus délicate à montrer à propos de l’Islam, qui affirme avec force la non corporéité divine. Pourtant, le corps y fait retour en catimini. D’abord, dans cet étrange culte de la Kaaba, de la pierre noire de la Mecque, pour l’adoration de laquelle des dizaines de  millions d’hommes se déplacent chaque année. Il y a eu, dans le début de l’Islam, une secte qui a pensé que ce culte constituait une régression. Cette secte a donc volé la pierre et l’a mise sur la place publique pour en nier toute sacralité.

Il y a ensuite cette présence obsédante du prophète de l’islam, Mahomet. Comme l’a remarqué un grand islamologue, Maxime Rodinson, le nom de Mahomet est plus souvent invoqué par les musulmans que celui de Dieu lui même. Par comparaison, dans le judaïsme, le nom de Moïse est   beaucoup moins invoqué dans les prières, voire dans la vie quotidienne du fidèle. Pourquoi cette obsession musulmane à propos de Mahomet ? Certains ont émis l’hypothèse qu’il aurait été assassiné par ses compagnons, comme le seront tous les califes (sauf le premier, mort très vite) qui lui ont succédéCette hypothèse d’un meurtre premier – que Freud attribuait aux  premiers Hébreux  sur la personne de Moïse – aurait produit dans l’Islam une sorte de culpabilité, cause de l’hypersensibilité musulmane à l’égard de toute attaque contre Mahomet, illustrée par tant d’exemples récents.

Troisième incarnation, celle du Coran lui-même, texte incréé disent les théologiens musulmans, dont la lettre est intouchable. Comparons cette attitude à celle du judaïsme, qui ne se gêne pas, à travers son Midrash, le Talmud, Maïmonide et tant d’autres, de déconstruire le texte biblique, voire de le contredire.

Mais le judaïsme lui-même ne parvient pas à se maintenir sur cette ligne de crête, irrespirable pour l’esprit. C’est ainsi, sans doute, qu’il faut comprendre l’épisode du Veau d’or. Quand les Hébreux comprennent le message profond de Moïse, ils le rejettent : il leur faut du corps. Moïse est d’ailleurs contraint au compromis. Immédiatement après le Veau d’or, il institue le Michkan, le Sanctuaire, le rite sacrificiel, etc., qui n’étaient pas dans son intention première et qui réintroduit une certaine corporéité dans le culte. Toujours selon Maïmonide, Moïse aurait au départ voulu instaurer une religion purement spirituelle, faite d’amour de Dieu et de respect du prochain. Mais les Hébreux ne l’ont pas voulu. Ils ont imposé tout un appareil de rites qui donne à l’idée de Dieu un cadre matériel minimum. La nostalgie du Temple est sans doute à restituer dans cette perspective, nostalgie d’un temps où l’idée de Dieu s’incarnait dans ce Temple.

Il existe une autre régression par rapport à cette idée sublime d’un Dieu a-corporel. C’est la Kabbale, que Maïmonide qualifiait d’idolâtrique. En inventant l’arbre séfirotique, la Kabbale redonne un peu de corps, certes nimbé de tous les mystères, à l’idée de Dieu.

Pour en revenir à l’essentiel, quelles sont les conséquences de cette conception juive de Dieu ? Elles sont certainement considérables. Etant impensable en même temps qu’exigée, elle produit une tension permanente et un appel au dépassement. Elle est donc un inépuisable moteur de progrès. Mais elle a aussi un prix. Elle fragilise le peuple qui l’adopte dans la mesure où elle rend difficile toute stase, tout moment d’arrêt qui permettrait de créer des institutions stables.

Nous comprendrions ainsi la faiblesse de la pensée politique dans le peuple juif, lequel le plus souvent préfère la fuite dans l’utopie messianique. Nous pourrions même en conclure que le peuple juif n’est pas en mesure de vivre dans une véritable autonomie politique, qu’il ne peut que vivre en symbiose avec un autre peuple abrahamique, lequel lui offre un cadre stable dans lequel il peut s’adonner à sa féconde « folie ».

* Psychanalyste. A publié de nombreux ouvrages. Le plus récent est Lumière des astres éteints, éd. Grasset, oct. 2011 Traducteur de Yeshayahou Leibowitz.

Un commentaire sur « Pourquoi le judaïsme est-il insoluble dans les autres monothéismes ? »

  1. Philon d’Alexandrie est un bon juif, utilisant le support intellectuel de l’hellénisme, modernité de l’époque. Il envisage sérieusement que le Logos s’incarne dans les réalités humaines. C’est de mon point de vue un progrès spirituel par rapport aux gnostiques qui ne peuvent concevoir que Dieu puisse se salir d’une manière ou de l’autre en descendant au niveau des humains, idée grecque de la divinité, étrangère au leg biblique! Les premiers disciples de Jésus, tous juifs, n’ont pas envisagé les choses autrement, en voyant dans le Juste ressuscité la présence victorieuse du Dieu Amour immortel. Le ressuscité n’a pas de corps, son corps est céleste, intemporel. Les disciples ont vu en lui, pour reprendre l’expression du rabbin Bernheim, une « Torah incarnée », une Alliance vivante entre Dieu et l’humain son destinataire. Jésus Fils de Dieu, comme Israel Fils de Dieu, donne de l’humanité incarnée à la Torah vécue. Je pense qu’on ne peut nier la judéité de ce concept. Certes il y a eu plusieurs voies dans le judaïsme, et non uniquement celle définie à Yavné en 90 excluant les minim…
    Quant au concept politiquement correect de peuple abarahamique, par exemple appliqué à l’islam, je le récuse. Nous ne sommes pas sur le même terrain théologique, les deux Abraham celui de la Bible et l’autre du coran n’ayant pas la même fonction ni le même sens!

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