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Shelah Lekha, les explorateurs de l’inconscient

Le commentaire de la Sidra par le Rav Haïm Harboun et DL

CanaanSpies

L’Éternel parla ainsi à Moïse: « Envoie toi-même des hommes pour explorer le pays de Canaan, que je destine aux enfants d’Israël » ( Nb 13, 1-2)

Dès le départ de cette paracha il y a un problème. Shelah Lékha, pourquoi « envoie toi-même » et pas « envoie », des explorateurs pour visiter le pays. C’est une manière pour l’Eternel de dire « Eh bien, puisque tu ne me crois pas… vérifie toi-même ». L’initiative du peuple déplait à l’Eternel. Elle n’arrive pas au hasard, mais longtemps après la promesse aux Patriraches, à Abraham, Isaac et Jacob de donner ce pays en héritage à leur descendance, cette terre, le pays de Canaan, qu’à maintes reprises L’Eternel avait qualifié de Erets Tova. Et au moment d’entrer, le simple fait d’aller vérifier montre qu’Israël doute de la promesse de l’Eternel.

Rachi commente :

« Envoie-toi », c’est à dire « À ton gré ». Quant à moi, je ne te l’ordonne pas. Si tu veux, envoie-les ! (Sota 34b). Israël est venu lui dire : « Envoyons des hommes devant nous » (Devarim 1, 22), ainsi qu’il est écrit : « Vous vous êtes tous approchés de moi » (ibid.). Mochè est alors allé prendre conseil auprès de la Shékhina. Celle-ci lui a répondu : « Je leur ai affirmé quant à moi que le pays est bon, comme il est écrit : “J’ai dit : Je vous ferai monter de la pauvreté de l’Égypte…” (Shemoth 3, 17). Par leur vie ! Je ne leur fournirai pas l’occasion de se tromper à la suite du rapport des explorateurs au point de ne pas en hériter (Midrach Tan‘houma).

Le Talmud, lui, (Sota 34b) s’attarde sur l’expression Lékha (pour toi)  qui peut laisser entendre que Moïse tire un profit personnel en envoyant des explorateurs.

« Envoie pour toi des hommes », Reich Lakish dit : « envoie pour toi à ton initiative ». Cette personne se choisirait-elle une mauvaise part ? Et c’est le sens de ce qui est écrit : « La chose plut à mes yeux ». Reich Lakish dit : « A mes yeux » et non pas aux yeux de l’Omniprésent.

(Nb de DL :  le Talmud commente l’aveu de moïse à la fin de sa vie en Dt 1, 23 : « Mais vous vîntes vers moi, tous, en disant: « Nous voudrions envoyer quelques hommes en avant, qui exploreraient pour nous ce pays et qui nous renseigneraient sur le chemin que nous devons suivre et sur les villes où nous devons aller. » La proposition me plut, et je choisis parmi vous douze hommes, un homme par tribu. »)

« Et qu’ils explorent pour nous la terre » -Rabbi ‘Hiya bar Aba dit : les explorateurs ne visaient qu’à la honte de la terre d’Israël. [En effet], il est écrit ici : « et qu’il explorent (ve-ya’hperou) pour nous la terre », et il est écrit là-bas : « Et la terre sera couverte de honte (ve-‘hafra), le soleil de confusion…(Is 24,23) (TB Sota 34a) (Nb de DL :  le Talmud joue sur une homonymie de deux sentence de la Torah pour en rapprocher le sens)

La faute des explorateurs n’est pas un épiphénomène isolé de l’histoire de la génération qui est sortie d’Egypte. Elle constitue un chaînon dramatique dans la longue chaîne de l’histoire du peuple d’Israël. C’est pourquoi ce serait une erreur, d’analyser cet épisode comme s’il était complètement détaché de tous les événements antérieurs et ceux qui se sont produits après. Ce que confirme la suite du récit.

Rachi pose la question : « Pourquoi le chapitre relatif aux explorateurs fait-il immédiatement suite à celui de Myriam ? Parce qu’elle a été punie pour avoir calomnié son frère, et ces dépravés, qui ont pourtant assisté à cet événement, n’en ont pas tiré la leçon. (Midrach Tan‘houma). »

Myriam a en effet critique Moïse son frère car il s’est marié à une koushite, une basanée. Tsara, « la lèpre » en hébreu c’est ce qui se répand. Le verbe tsoar signifie « se répandre ». Elle est donc comparée au champignon, a la moisissure, à la rouille. Le verbe tsarha signifie se répandre. Dans les vêtements: une rouille ou moisissure (Lév 13, 47-52) Dans les maisons: un champignon ou moisissure (Lév 14, 34-53). La lèpre n’est pas la maladie physique mais le symbole du lashion hara, la mauvaise langue qui se répand de médisance en « on dit ».

Et ces gens envoyés en explorateurs vont dire du mal du pays.

Moïse donne donc à 12 explorateurs, un de chaque tribu, pour mission d’explorer le pays de Canaan, en leur disant: « Dirigez-vous de ce côté, vers le sud, et gravissez la montagne. Vous observerez l’aspect de ce pays et le peuple qui l’occupe, s’il est robuste ou faible, peu nombreux ou considérable; quant au pays qu’il habite, s’il est bon ou mauvais; comment sont les villes où il demeure, des villes ouvertes ou des places fortes; quant au sol, s’il est gras ou maigre, s’il est boisé ou non. Tâchez aussi d’emporter quelques-uns des fruits du pays. » (Nb 13, 17-23)

« Arrivés à la vallée d’Echkol, ils y coupèrent un sarment avec une grappe de raisin, qu’ils portèrent à deux au moyen d’une perche, de plus, quelques grenades et quelques figues ».

Le pays est donc prospère et quad les explorateurs rentrent ils disent : « Nous sommes entrés dans le pays où tu nous avais envoyés; oui, vraiment, il ruisselle de lait et de miel, et voici de ses fruits. » Mais les explorateurs doutent au verset suivant dans une sorte de volte-face. Pourquoi cette volte face ? Le Talmud (Sota 34b) expert ès-humanité tordue répond : « Rabbi Yo’hanan a déclaré au nom de Rabbi Méir ‘’ Une médisance n’est crédible que si elle débute par un brin de vérité’’… et donc ils ajoutent : « Mais il est puissant le peuple qui habite ce pays! Puis, les villes sont fortifiées et très grandes, ». Bon, jusque-là pas de problème ! Mais ensuite « Nous ne pouvons marcher contre ce peuple, car il est plus fort que nous. » Et ils décrièrent le pays qu’ils avaient exploré, en disant aux enfants d’Israël: « Le pays que nous avons parcouru pour l’explorer est un pays qui dévorerait ses habitants; quant au peuple que nous y avons vu, ce sont tous gens de haute taille. Nous y avons même vu les Nefilîm, les enfants d’Anak, descendants des Nefilîm: nous étions à nos propres yeux comme des sauterelles, et ainsi étions-nous à leurs yeux. » (Nb 13, 31-34)

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Abraham bar Jacob, Eretz Israel Carte illustrant la Haggada d’Amsterdam (1695).

Et c’est là la catastrophe ! Ils ne disent pas « nous étions à leurs yeux comme des sauterelles », mais « nous étions à nos propres yeux comme des sauterelles ». Où est le problème ? Le problème c’est que les explorateurs ne se voient pas de leur propres yeux mais à travers le regard des autres. Ayant perdu confiance en eux-mêmes ils se méprisent et finissent par dire du mal du pays. Et c’est bien cela le problème du médisant, c’est qu’il est un rase moquette, qui regarde le monde à la hauteur où ceux qui l’ont éduqué l’ont mis, celle d’un moins que rien. Et comme il se méprise ce petit monsieur dit du mal de tout le monde pour se grandir. Il se répand en calomnie jalouses. Celui qui intègre une vision dévalorisante de lui-même passe sa vie à se grandir pour échapper à ce regard qui le dévalorise.

Rachi commente : « Nous les avons entendus se dire : « Il y a des sauterelles dans les vignobles, et elles ressemblent à des hommes ! » (Sota 35a). Le lachon hara comme une traînée de poudre contamine vite de sa lèpre tout le peuple. Il se répand, se faufile dans les interstices, pourrit tout à en crever.

« Tous les enfants d’Israël murmurèrent contre Moïse et Aaron, et toute la communauté leur dit: « Que ne sommes-nous morts dans le pays d’Egypte, ou que ne mourons-nous dans ce désert! »

Toute l’assemblée se met à pleurer dit la guemara (Sota 35 a)

Bref le peuple est dans une sévère dépression ! Et ce regard mortifère sur soi qui contamine tout le peuple en rabaissant tout en appelle à la grandeur et au prestige perdu via un chef idolâtrique. L’esclavage est toujours plus prévisible que la liberté !!! « Et ils se dirent l’un à l’autre: « Donnons-nous un chef, et retournons en Egypte! » ». On l’a vu au siècle dernier en Allemagne, en Italie, en Espagne, en Russie, en Chine… un peuple qui a perdu l’estime de soi suite à une défaite et une domination se jette facilement dans les bras d’un chef, en général un aventurier qui lui promet de le rétablir dans sa grandeur passée. Au début ça marche mais très vite on constate la perte de toute liberté individuelle. La démocratie et la liberté de parole s’évanouissent. On retourne en esclavage en Egypte.

Rachi montre que les indices que les explorateurs ont pris pour des signes de force peuvent aussi être lus comme des signes de faiblesse : Quand Moïse pose des questions « comment sont les villes où il demeure, des villes ouvertes ou des places fortes ». Rachi explique,  « Il leur a fourni un indice : S’ils habitent dans des villes ouvertes, c’est qu’ils sont forts, car ils font confiance à leur propre robustesse. Et s’ils habitent dans des villes fortifiées, c’est qu’ils sont faibles (Midrach Tan‘houma). » Mais les explorateurs sont prisonniers de leur propre peur et tout la conforte. Ils rapporteront : « les villes sont fortifiées et très grandes » (Nb 13, 28) Le Talmud (Sota 35a) rapporte que D. a fait mourir un haut dignitaire cananéen dans chaque lieu visité par les explorateurs (pour qu’ils comprennent la faiblesse des cananéens) mais que ce signe a été lu à l’envers par les explorateurs de retour de mission : « ce pays dévore des habitants » bref, il les tue à petit feu, dénigrant ainsi la terre promise par D. à Israël depuis des générations. Selon une autre interprétation ils auraient vu Job (mais oui en personne !) qui protégeait les cananéens par son mérite (ne cherchez pas…) subir des funérailles nationales… et seraient arrivés à la même conclusion : « ce pays dévore des habitants ». Bref Tout est sombre pour l’homme au cœur sombre ! Et le tordu ne pourra jamais réfléchir en ligne droite !!! Regardez bien autour de vous… Et dire qu’il y en a qui payent pour aller au cirque !

Rachi commente : « Donnons-nous un chef Comme le rend le Targoum Onqelos : « Nommons un chef », c’est-à-dire : « Installons-nous un roi ! » Nos maîtres ont expliqué qu’il y a là une connotation d’idolâtrie (Midrach othiyoth derabi ‘Aqiva). » L’arrivée plébiscitée d’un pouvoir autoritaire est toujours le signe d’une dépression collective !

L’erreur des explorateurs n’a pas été seulement la plus grande faute  qui a perturbé l’histoire des hébreux dans le Sinaï –bientôt  ils partiront errer quarante ans dans le désert où toute la génération sortie d’Egypte tombera comme des mouches, autant d’années que de jours d’exploration et de doute– L’erreur des explorateurs est un des événements qui a eu une influence déterminante sur l’histoire juive.

Le commentaire de Rachi nous amène à relever les changements  qui ont été opérés dans ce peuple. Quand on se rappelle de l’enthousiasme avec lequel les Hébreux ont quitté l’Egypte, quand on a assisté à tant de miracles dans le désert, comment comprendre que ce peuple qui arrive au bout de tant d’épreuves à sa destination finale et à la réalisation de son rêve : être un peuple de témoins sur sa propre terre, au moment d’entrer dans ce pays où « coule le lait et le miel » doute de son but ? n’ai plus envie et que son espoir se soit complètement évanoui ?

Parlant des explorateurs la Torah les qualifie : « C’étaient tous des personnages considérables entre les enfants d’Israël » (Nb 13, 3) ; « ils étaient irréprochables » dit Rachi. Pour relever le moral du peuple, Moïse s’est dit que le témoignage de première main d’hommes célèbres et éclairés pourrait relever le moral du peuple chancelant et l’inciter à franchir le pas. Mais pas du tout ! Ce calcul va s’avérer complètement inopérant. Pourquoi ?  Parce que les chefs des tribus détiennent le pouvoir tant qu’ils sont dans le désert, mais si les Hébreux quittent le désert ils quitteront aussi le système tribal, c’est pourquoi les explorateurs qui sont aussi les chefs des tribus, ne veulent pas perdre leurs prérogatives et font un rapport négatif sur le pays. Seul Caleb ben Yéfounné et Josué encouragent le peuple à franchir la frontière. Justement parce qu’ils ne sont pas chefs de tribus.

Josué, exprime son point de vue positif sur le pays :

« Et Josué, fils de Noun, et Caleb, fils de Yéfounné, qui avaient, eux aussi, exploré la contrée, déchirèrent leurs vêtements. Ils parlèrent à toute la communauté des Israélites en ces termes: « Le pays que nous avons parcouru pour l’explorer, ce pays est bon, il est excellent. Si l’Éternel nous veut du bien, il saura nous faire entrer dans ce pays et nous le livrer, ce pays qui ruisselle de lait et de miel. Mais ne vous mutinez point contre l’Éternel; ne craignez point, vous, le peuple de ce pays, car ils seront notre pâture » (Nb 14, 6-9)

Entrer dans le pays c’est accepter de passer du nomadisme à la sédentarité, d’une organisation féodale tribale de bédouins à une organisation politique structurée avec rois et prophètes, d’une tente nomade à un Temple fixe… Bref d’éprouver une liberté nouvelle mais inconnue, de faire confiance à D.

Le Talmud (Sota 34b) essaie de comprendre la conduite des explorateurs plus en profondeur et explique que c’est dans leur nom même, c’est à dire dans une sorte d’inconscient caché et actif reçu de leur parents que se trouve la racine de la faute des explorateurs. Comme d’habitude, les Hakhamim affrontés à un obstacle appellent la grammaire et l’étymologie à la rescousse de la raison déroutée….

« Et voici leurs noms : De la tribu de Reouven, Chamoua’ben Zacour : Cette chose est une tradition de nos pères en notre possession – les explorateurs ont été appels d’après leurs actes, et nous, il ne nous est parvenu que l’explication d’un seul nom : Setour Ben Mickaël – Setour parce qu’il a contesté (satar), les œuvres du Saint, béni soit-Il ; Mickael parce qu’il a rendu l’Eternel faible (makh). […] Na’hbi –parce qu’il a caché (hé’hébi) les propos du Saint, béni soit-Il ; Vofsi parce qu’il a foulé au pied (pisséa’) les attributs du Saint, béni soit-Il. »

La conduite des explorateurs est en soi un rappel que «  Tout est entre les mains de D. sauf la crainte de D. » La liberté est accordée à l’homme et il sera jugé sur son comportement ; sans cette liberté, l’homme ne peut pas être jugé. Cependant la liberté de l’homme n’implique pas une conduite répréhensible du peuple qui refuse maintenant  d’obéir à Moïse et qui entre dans un état de dépression sévère. Tout cela était prévisible dès le premier jour parce qu’un peuple d’esclave ne peut pas affronter les obstacles. C’est pourquoi l’Eternel a choisi un parcourt très long mais dépourvu des ennemis de toujours, à savoir les Philistins. Car Il savait que des esclaves ne pourraient pas affronter une guerre. Il fallait donc une génération nouvelle qui n’ait pas connu l’esclavage pour entrer dans ce pays librement. Et pour cela il faudra encore 40 ans.

Malheureusement, pour le meilleur et pour le pire : Maassé Avot Siman Levanim, les actes de pères sont un signe pour leurs enfants. La psychanalyse n’a rien inventé. Les actions de nos parents, l’esclavage de nos pères restent actifs en nous de manière inconsciente tant que nous n’en avons pas été libérés, tant que D. ne nous en a pas libérés. Mais pour cela nous devons faire confiance à une autre parole, une autre paternité.

Comme l’avoue Moïse à la fin de sa vie ailleurs dans le Torah :

« … dans ce désert, où tu as vu l’Éternel, ton Dieu, te porter comme un père porte son fils, durant tout le trajet que vous avez fait, jusqu’à votre arrivée en ce lieu-ci.  Et dans cette circonstance vous ne vous confieriez pas en l’Éternel, votre Dieu! » (Dt 1, 31-32)

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