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VAYECHEV : La beauté de Joseph

La paracha de ce shabbat, raconte l’histoire de Joseph. Etrange récit que le récit Biblique où c’est un homme qui refuse de « coucher » pour monter et non pas une femme comme l’auditeur moderne l’attend. Je propose ici de relire quelques lignes du livre « Faut-il être beau pour réussir ? » de Marie-Pierre Samitier et du docteur Sylvie Poignonec sur cet épisode. De quelle beauté parle-t-on ?

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Marc Chagall, Joseph et la femme de Potiphar, Haggerty Museum, 1957

«  La manière dont les autres nous regardent nous rassure sur nous-même. La chirurgie esthétique est donc devenue un recours familier pour retrouver confiance et estime de soi à travers le regard d’autrui… Il faut être beau pour réussir. C’est un dogme dans une société abreuvée d’images où la beauté est une valeur garantissant la réussite sociale et affective. Le Beau est-il le bien ? Ou bien, pour le dire autrement la beauté physique conduit-elle au bonheur ?

Le beau est selon la formule platonicienne le Bien suprême. Mais de quel « beau » s’agit-il ?

En réalité, le monde occidental où nous vivons vit avec une conception de la beauté issue de ses deux foyers culturels Athènes et Jérusalem. Cette histoire des mentalités ne fait pas partie de la préhistoire mais de nos histoires personnelles. Ces deux conceptions imprègnent notre culture, elles forment la trame mentale des idées que nous nous faisons de ce qui est beau ou pas, bien ou pas.

La beauté à Athènes et à Jérusalem

Les grecs pensaient que la beauté physique était l’expression du Bien moral. L’esthétique était pour eux une éthique. Le corps faisait l’objet d’un véritable culte. Le gymnase était le haut lieu du culte du corps huilé où les éphèbes s’entrainaient. Les Jeux olympiques montraient à tous la perfection des corps, image de la Beauté divine. Olympie était, pour la durée des Jeux un territoire neutre, interdit à toute armée, un espace et un temps sacrés dont la paix ne pouvait être violé. La statuaire figeait le mouvement des corps et célébrait la juste proportion image de la beauté divine. A Delphes, comme dans la plupart des cités grecques, une monumentale statue d’Apollon, dieu de la beauté et divinité morale, était érigée dans le sanctuaire sacré du dieu. Un Apollon qui s’affaire.  Il s’occupe de la santé morale autant que de la santé du corps des citoyens. (…)

A Jérusalem l’éthique de comportement, la morale envers autrui et « l’amour du prochain » ainsi que l’exprime le code Lévitique, fondé sur l’amour et le respect d’un dieu unique, est le critère ultime de la conduite humaine. Il n’est dans ce monde d’esthétique que d’éthique. Le visage d’autrui nous convoque non pas en tant que beauté solaire ou proportion parfaite, microcosme renvoyant à la course parfaite du macrocosme des astres, mais en tant que fragilité, dont  chacun a  la responsabilité selon la parole de Dieu à Caïn « Qu’as-tu fait de ton frère ». (…)

La beauté de Joseph

Le livre de la Genèse rapporte que le jeune Joseph, fils de Jacob-Israël, vendu par ses frères et emmené en esclavage au pays d’Egypte était beau. Le Livre de la Genèse constate : « Or, Joseph était beau de taille et beau de visage.» (Genèse 39, 6). C’est pour cela que la femme de Putiphar, son maître qui a « abandonné tous ses intérêts entre les mains de Joseph » veut coucher avec lui et l’accuse de viol après qu’il se fut enfui. Cette expression est aussi appliquée à Rachel la mère de Joseph par la Bible : « Rachel était belle de taille et belle de visage. » (Genèse 29, 17) Un héritage que la tradition juive a souligné à plaisir dans le midrash ou le Zohar allant jusqu’à résumer, lapidaire : « une pomme ne tombe pas loin de l’arbre » (Midrash, Genèse Rabba 86, 6). Mais le midrash se plait aussi à préciser que si Joseph ressemble physiquement à sa mère par sa beauté, Joseph ressemblait aussi à Jacob son père. Un certain Rabbi Yehouda dit : « Son visage (de Joseph) ressemblait à celui (de Jacob). » (Midrash Genèse Rabba 84, 8). De quelle ressemblance et de quelle beauté s’agit-il ?

Selon moi, il s’agit d’une beauté morale. Selon l’adage talmudique : Maassé Avot siman lévanim, « les actes des pères sont des signes pour leurs enfants ». Une expression qui signifie que le peuple d’Israël dans son histoire revit les mêmes péripéties d’existence que la générosité se transmet d’âge en âge. Joseph est présenté par la Bible comme le parfait imitateur de Jacob-Israël, lui-même parfait imitateur de son père Isaac, lui-même parfait imitateur de son père Abraham. Le beau Joseph est donc le fils préféré de son père, ce qui lui vaut la jalousie de ses frères qui tentent de l’éliminer puis le vendent à des marchands d’esclaves, un drame préludant à l’exil de tout le peuple juif en Egypte. Joseph est donc présenté comme celui qui reprend l’héritage moral et éthique des Patriarches et qui malgré les turpitudes qu’on lui inflige tient bon.

Si Joseph est beau c’est donc parce qu’il hérite de la grandeur morale de son père Jacob en plus de l’abnégation de sa mère qui est sa vraie beauté. En effet, Rachel a renoncé à son mari Jacob amoureux d’elle pour le donner, dans un premier temps à sa sœur Léa. « Léa avait les yeux faibles » dit discrètement le texte biblique avant de souligner par deux fois la beauté de Rachel : « belle de taille et belle de visage. ». Rachel la Bien-Aimée des deux femmes de Jacob.

On le voit donc la Bible place la beauté éthique au sommet de son échelle de valeur. La grandeur morale, la vaillance du cœur, l’abnégation désintéressée sont la vraie beauté, celle qui ne peut s’éteindre et sur laquelle la succession des générations et donc les affres du temps n’a pas prise. En Joseph la beauté physique de sa mère est subordonnée à sa beauté éthique, une éthique qui est celle de son père et des Patriarches fondateurs.

Thomas Mann (1875-1955), l’immense écrivain allemand, prix Nobel de littérature en 1929, pétri de Bible et du midrash juif interprète le texte, dans son roman-fleuve en plusieurs tomes Joseph et ses frères raconte cette beauté de Joseph à la fois masculine et féminine, lui qui fut troublé par la beauté masculine d’une jeune noble polonais de quatorze ans sur la plage du Lido à Venise (racontée dans son roman Mort à Venise). Le roman s’ouvre sur la rencontre nocturne sur la colline d’Hébron, auprès d’un puits, entre le vieillard Jacob et son fils Joseph un adolescent à la grâce presque féminine. Thomas Mann espérait, par ce grand œuvre,  écrire « une histoire abrégée de l’humanité »  où Joseph, figure du juif, représenterait « l’élément clarificateur, dispensateur de la forme, humain ». Il n’y a donc de beauté juive que d’humanité dont la beauté morale de Joseph trahi par ses frères et qui finalement les sauve de la famine, de la mort et de leur propre haine dans le pardon, serait le prototype. Il suffit de lire le chapitre premier du livre de Thomas Mann intitulé « Le jeune Joseph » pour en comprendre le sens :

« La beauté n’est-elle pas un concept sublimement incolore, un rêve de magister ? On dit qu’elle s’appuie sur un canon. Or le canon s’adresse à l’esprit, non à la sensibilité, laquelle échappe à sa tutelle : d’où l’inanité de la beauté accomplie, inacceptable… Que de duperies, tricheries et supercheries, dans le domaine du Beau. Pourquoi ? Parce que c’est en même temps celui de l’amour et du désir, parce que le sexe intervient, qui détermine l’idée de beauté. .. L’action que la beauté physique exerce sur les sentiments n’est peut-être que la magie du sexe, l’évidence de l’idée sexuelle…Mais dans le milieu et l’entourage de Joseph, c’était précisément sa personne, sa présence, qui faisait passer dans les cœurs le frisson de la beauté et l’on s’accordait à trouver que sur ses lèvres l’Eternel avait répandu sa grâce ».(Thomas Mann, Joseph et ses frères, éd. Gallimard, coll « L’imaginaire » pages 7, 8 et 9)

Etrange conception de la beauté que celle qui vient de Jérusalem et descend du Sinaï jusqu’à nous, si éloignée de l’esthétique d’Athènes et des dieux de l’Olympe. Aphrodite déesse de l’amour, de la beauté et du désir, amante d’Arès et épouse d’Héphaïstos, le plus laid des dieux de l’Olympe s’oppose en tous points au fidèle Joseph qui refuse l’adultère avec la femme de son maître égyptien et conserve sa vertu face à une femme des plus insistantes. Joseph que la Bible présente en contre modèle de son frère Juda qui pratique l’inceste avec Tamar, sa belle-fille, déguisée en prostituée (Genèse 38). Tamar « quitta ses vêtements de veuve, prit un voile et s’en couvrit » dit le texte, tout comme Joseph laisse le sien dans la main de la femme de Potiphar qui l’a agrippé, « « Viens dans mes bras ! ».  Il abandonna son vêtement dans sa main, s’enfuit et s’élança dehors » (Genèse 39), laissant une fausse preuve permettant de l’accuser de viol. Etrange conception de la beauté, radicalement hétérogène au ‘miracle grec’, d’une éthique qui ne le cède jamais à l’esthétique considérant le désir sexuel humain jusque dans ses formes les plus troubles.

Deux visions du monde donc, celle qui vient de l’Olympe et celle du Sinaï. Deux beautés liées l’une au regard et l’autre à la voix. L’une qui confine à la musique des sphères et l’autre qui chante à perte de vue. L’une qui célèbre l’éros et l’autre l’éthos. Une éthique et une esthétique. (…)

Il faut être beau pour réussir. C’est devenu un dogme dans une société abreuvée d’images où la beauté est une valeur garantissant la réussite sociale et affective. (…)

La Bible sait aussi être cinglante dans le Livre des proverbes qui en son chapitre 31 décrit la « femme vaillante » : « Mensonge que la grâce! Vanité que la beauté! La femme qui craint l’Eternel est seule digne de louanges. » elle considère la beauté comme l’expression du spirituel le plus profond. (…)

Selon la pensée biblique, l’éthique de comportement, la morale envers autrui et « l’amour du prochain » ainsi que l’exprime le code Lévitique, fondé sur l’amour et le respect d’un Dieu unique, est le critère ultime de la conduite humaine. Il n’est dans ce monde d’esthétique que d’éthique.

L’empathie précède donc le choc esthétique devant la beauté solaire  du corps d’autrui. Cette beauté est traduite dans la Bible  par « Gloire » et attribue à la Création en tant qu’elle fait signe de la Gloire son créateur. Si comme dit le Psaume 19 :

« Les cieux racontent la gloire de Dieu, et le firmament proclame l’œuvre de ses mains. Le jour au jour en livre le récit au jour, et  la nuit à la nuit en donne connaissance, Point de discours, point de paroles, leur voix ne se fait pas entendre. Sur toute la terre [pourtant] s’étend leur harmonie, et leurs accents vont jusqu’aux confins du monde, là où Dieu a assigné une demeure au soleil.»

la beauté est celle de la nature et elle renvoie à la parole des hommes au chant et à l’écoute moins qu’à l’image et au regard.

Blesser le corps ?

La Bible a donc réfléchi sur la possibilité de transformer le corps.

Selon le code Lévitique qui ordonne d’aimer son prochain il est évidemment interdit de blesser de porter atteinte à son physique et avant tout son visage, siège de sa vulnérabilité. L’interdit de frapper un visage et pire encore d’y porter le fer (une arme… c’est d’ailleurs pour cela que les rabbins ne se rasent pas !) protège la vulnérabilité d’autrui, sa capacité à communiquer ses émotions et ses paroles avec autrui … Le visage d’autrui nous convoque non pas en tant que beauté solaire ou proportion parfaite, microcosme renvoyant à la course parfaite du macrocosme des astres, mais en tant que fragilité, dont  chacun a  la responsabilité selon la parole de Dieu à Caïn « Qu’as-tu fait de ton frère ».

L’interdiction des coups et blessures concerne aussi soi-même, il est formellement interdit de s’infliger des souffrances, de se blesser volontairement, de scarifier ce corps reçu de Dieu : « Ne tailladez point votre chair à cause d’un mort, et ne vous imprimez point de tatouage: je suis l’Éternel. » [1].

Les juifs, seuls  autorisés à pratiquer la chirurgie au Moyen-âge quand l’Eglise l’interdisait aux chrétiens, ont été les premiers « barbiers-chirurgiens » du monde moderne. Ils ont donc essayé de comprendre l’interdit de blesser le corps. Le replaçant au cœur de l’éthique du prochain ils en ont déduit que ce qui était interdit c’était de porter atteinte à autrui ou à sa propre intégrité physique ou psychique, d’avilir ou de s’avilir. Leur conclusion est que l’interdit éthique du Lévitique ne visait pas la chirurgie réparatrice (ou esthétique) mais l’avilissement d’autrui ou de soi-même par des blessures. Moïse Maïmonide (1138-1204), grand penseur et médecin de son état, explique ainsi que l’interdit vise la blessure humiliante ou dégradante comme le fait de s’ouvrir les veines et non pas une blessure faite pour guérir une blessure, une intervention « bénéfique » pour guérir.  Selon cette conception le corps joue un rôle très important pour l’esprit et ne peut pas en être séparé sur le mode platonicien. Le corps est le chemin de l’âme et il faut le soigner pour que l’homme, la femme arrivent à l’unité intérieure, physique et spirituelle, car pour le médecin de Cordoue :

« L’homme est susceptible d’une double perfection, à savoir d’une perfection première, qui est celle du corps, et d’une perfection dernière qui est celle de l’âme. […] Il est évident aussi qu’on ne peut parvenir à cette dernière perfection sublime qu’après avoir obtenu la première ; car il est impossible que l’homme étant tourmenté par une douleur, par la faim, la soif, la chaleur ou le froid, saisisse même des idées qu’on voudrait lui faire comprendre et comment, a plus forte raison, pourrait-il en former de son propre mouvement ? Mais après être arrivé à la première perfection, il est possible d’arriver à la seconde, qui est indubitablement la plus noble, car c’est par elle seule que l’homme est immortel. » (Guide des égarés; III, 27)

L’interdiction de l’automutilation (semblable à celle de mettre la vie en danger), si elle interdit l’intervention de pure coquetterie qui ne répare rien, ne vise donc pas la chirurgie esthétique, elle laisse la place aux interventions justifiées du point de vue médical, psychologique et même économique ! On voit à quel point dans ce cas rien n’est « écrit dans le marbre », c’est la liberté éthique, le choix éclairé de la femme, de l’homme qui est convoqué. Car la chirurgie esthétique peut permettre de réparer une blessure physique ou psychique pour trouver un mari ou simplement « avoir sa chance » ou encore plaire à celui ou celle qu’on aime. »

[1] Livre du Lévitique 19, 28.  Talmud de Babylone Traité Baba Kama 91a

  1. M.Thérèse VERRY
    6 décembre 2015 à 16:04

    Je vous remercie de m’avoir donné envie de relire ces passages à propos de Joseph, dans la bible et dans l’oeuvre de T.Mann. Cependant vous parlez de la  » beauté MASCULINE d’UNE jeune noble poloNAIS » en évoquant Tadzio ! est-ce volontaire ou est-ce un lapsus? ou n’ai je pas les bonnes lunettes? Les « pinceaux » semblent se mélanger entre le masculin et le féminin, à côté de la différence biologique des sexes.
    Dans le film Mort à Venise, Tadzio n’était-il pas UN jeune noble polonais d’une beauté FEMININE ?. Ceci concourt en tout cas à prendre en compte la subtilité du questionnement autour des deux types de beauté,aussi au coeur même de la sexualité.

    Hanoucca saméah!
    M.T.V

    J'aime

    • 9 décembre 2015 à 21:24

      Le vrai Tadzio, celui qui a inspiré l’adolescent de la nouvelle, se nommait Wladyslaw Moes, mais on l’appelait en général par les diminutifs « Adzio » ou « Władzio ». C’est un baron polonais né en 1900 et mort en 1986 (que Thomas Mann a effectivement rencontré et observé au cours du voyage à Venise du printemps 1911 mentionné plus tôt, ainsi que rapporté par sa femme Katia dans ses mémoires Thomas Mann – Souvenirs à bâtons rompus).

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      • M.Thérèse VERRY
        20 décembre 2015 à 18:37

        Merci pour votre complément d’information. Ce qui m’avait fait réagir était surtout que vous aviez employé un article féminin pour désigner ce jeune noble polonais.
        MTV

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