Les chemins qui mènent à D-ieu, avec Moïse Maïmonide

Il envoie ses ordres sur la terre, sa parole vole avec une extrême rapidité.

Il répand la neige comme des flocons de laine, sème le givre comme de la cendre.

Il lance par morceaux des glaçons: qui peut tenir devant ses frimas?

Il lance un ordre, et vient le dégel; il fait souffler le vent: les eaux reprennent leur cours. (Téhilim 147, 15-18)

olivier-sous-la-neige

Ce matin l’olivier à ma fenêtre, photo DL

Résumé : Notre perception nous permet en voyant le frima sur l’olivier, l’arbre immortel de la méditerranée, de comprendre que de monde réagit à des principes vivants, des lois, dont la beauté et la présence en nous nous illumine d’une lumière éternellement renouvelée. L’étrange n’est pas que nous comprenions les lois de l’univers dans son silence infini mais qu’y projetant notre esprit, celui-ci nous réponde. Celui qui a perdu une fois de sa vie la mémoire dans un trauma (ex : sortie d’un suicide) sait que le fait que les mots se posent sur les choses en les épousant est en soi un miracle. Quels sont le chemins pour aller à D-ieu qu illuminent le corps et l’âme ? 

  • celui de l’allégorie prophétique, c’est à dire l’étude
  • celui de la mistwah qui permet de conformer sa vie à l’amour et le vérité de D-ieu en ce monde  

Essayons de le comprendre avec le Dalâlat al’ Hâyirîn (le guide de ceux qui sont indécis ou égarés) relu à la lumière du Michné Torah, La répétition de la Torah.

Le Rambam explique les deux buts de son Guide dans l’introduction :

« Expliquer le sens de certains noms qui se présentent dans les livres prophétiques. Parmi ces noms il y en a qui sont homonymes, mais que les ignorants prennent dans l’un des sens dans lequel l’homonyme est employé… »

« Ce traité a encore un deuxième but c’est celui d’expliquer des allégories très obscures qu’on rencontre dans les livres des prophètes sans qu’il soit bien clair que ce sont des allégories, et qu’au contraire l’ignorant et l’étourdi prennent dans leur sens extérieur sans y voir un sens ésotérique. »

Les « égarés » à qui s’adresse Maïmonide ne sont pas des idiots du village à la foi mal dégrossie… mais des fervents penseurs qui à force de réfléchir à tout cela… sont devenus sceptiques et ont perdu le chemin de la Torah.

« à celui qui a étudié la philosophie et qui a acquis des sciences véritables, mais qui, croyant aux choses religieuses, est troublé au sujet de leur sens, à l’égard duquel les noms obscurs et les allégories laissent de l’incertitude. »

Maïmonide leur répond :

« Je ne dis pas que ce traité écartera, pour celui qui l’aura compris, toute espèce de doute, mais je dis qu’il écartera la plupart des obscurités, et les plus graves. »

 

Peut-on parler de D-ieu ou parler à D-ieu ?

Comment parler de D-ieu. Comment l’immanence pourrait-elle décrire la transcendance, ce qui par définition la dépasse. Le ehad’ , l’Unitude du Nom que nous prononçons au lever et au coucher Chema face à la multiplicité du monde ? Si l’Incommensurable est rigoureusement séparé de ce monde immanent non seulement en grandeur mais même en nature, comment des mots de ce monde pourrait le décrire sans une grossière idolâtrie ?

La voie négative

Une première voie est possible, celle de l’apophatisme : « D-ieu n’est pas », une théologie négative qui définit D-ieu par sa trace en ce monde comme un envers de la Création. D-ieu n’est pas ceci, n’est pas cela… etc… une sorte de croisade anti-anthropomorphismes. Mais dans ce cas « How does it makes sense for me ? . Quel rapport l’Eternel aurait-il avec l’histoire ? Comment la présence de Dieu à l’histoire des hommes serait-elle simplement possible ?  En quoi ce D. engagerait-il sa Création ou mieux encore ma liberté une fois qu’il l’a créée ? Et surtout comment oserait-on simplement en parler en mots humains. Comment ne pas le prier par l’adoration d’un fin silence muet ?

L’Esse , l’être, l’essence était une première voie dans laquelle se développera la scolastique médiévale. Cette voie utilisera l’intentionnalité comme modèle théorique. Par l’intentio (l’intention) l’application de l’esprit à un objet ; l’esprit tend vers cet objet, il se dirige vers lui sans s’y confondre. La présence d’une force en cet être qui l’entraine au-delà de lui-même. La force de cette métaphysique réaliste était de ne plus être un idéalisme, une pensée qui n’a pas de mains, de prendre en compte le réel tout en légitimant le Transcendance incréé… D-ieu est l’Etre se projetant en permanence dans sa création.

L’apophatie est une voie négative, elle se termine en silence. C’est celle du moine chrétien ou bouddhiste zen qui accepte une sorte de non savoir face au mystère du Créateur et comme Job se tait définitivement face à l’absolu.
J’ai tenté mais pour moi ça n’a pas marché !

Le chemin de l’allégorie

Une autre manière de parler de D. est de parler non pas de ce qu’il n’est pas mais de ce qu’il EST. Le qualifier par l’être ou l’Etre (Cette discipline de la théologie s’appelle ontologie, la science de l’être) … voie plus périlleuse car parler d’être court le risque de parler de D. comme d’une chose de ce monde, D. n’est pas non plus le plus grand des étants, à ne pas saisir la différence radicale et absolue entre D. et le créé (la quadosh), le risque est de diviniser le réel et non pas son Créateur.

olivier-neige

Maimonide va s’employer à définir ce que signifient les anthropomorphismes quand ils parlent de D-ieu pour un public féru de raison aristotélicienne. Il repart du langage et plus précisément de l’allégorie, à la manière des tehilim :

Les cieux chantent la gloire de Dieu, le firmament proclame l’œuvre de ses mains, le jour au jour en livre le récit et la nuit à la nuit en donne connaissance. Point de discours dans ce récit leurs voix ne se fait pas entendre. Sur toute la terre [pourtant] s’étend leur harmonie, et leurs accents vont jusqu’aux limites du monde, là où Dieu a assigné une demeure au soleil (Ps 19, 2-5)

En quoi l’oreille humaine pourrait-elle entendre la parole de l’Eternel dans la voix des prophètes (c’est un des grands sujets du Rambam), ou en regardant la nature ?

« Sache aussi que les allégories prophétiques sont faites de deux manières il y en a où chaque mot de l’allégorie veut (qu’on y trouve) un sens (particulier); et il y en a d’autres où l’ensemble de l’allégorie révèle l’ensemble du sujet représenté […] ou bien à dérober avec plus de soin le sujet représenté, de sorte que le discours est constamment conçu tel qu’il doit l’être selon le sens extérieur de l’allégorie. Il faut  bien comprendre cela. »

« Un exemple de la première espèce des allégories prophétiques se trouve dans ce passage Et voici, une échelle était placée à terre, etc. (Genèse, XXVIII, 12); car le mot échelle indique un certain sujet, les mots était placée à terre en indiquent un second, les mots et sa tête, atteignait le ciel en indiquent un troisième, les mots et voici, les anges de Dieu, en indiquent un quatrième, le mot montaient en indique un cinquième les mots et descendaient en indiquent un sixième et les mots et voici, l’Éternel se tenait au-dessus, en indiquent un septième, de sorte que chaque mot qui se présente dans cette allégorie ajoute quelque chose à l’ensemble du sujet représenté »

S’il existe des « universaux » par opposition à des « particuliers » ceux-ci sont -ils des objets de l’esprit humain ? ou d’un monde abstrait des idées ? Où existent-ils (de ex-sistere, sortir de la position assise en soi) en D-ieu ? dans sa Parole ? Mais quel rapport y a-t-il entre la parole humaine et celle de D-ieu ? Est-Il l’abstraction du langage ? s’Il n’est ni le plus Bon serait-il la Bonté ; s’Il n’est pas le plus beau serait-il la Beauté ? La Torah l’appelle Tsevaot, le D-ieu des armées, ou Shaddaï… le Tout Puissant parmi les puissants, mais n’a pas d’épées, ni de mains… etc…

Mais la multiplicité même de ces attributs qui est celle du langage humain ne remet-t-elle pas en soi l’Unicité de son origine ?

Comment se fait-il que mon esprit n’est radicalement hétérogène aux principes logiques et aux lois de cet univers ? Qu’il entre en amitié avec lui par le langage ? La question du langage est donc centrale.

Les deux thèses trouvaient dans la Torah leur défense. Au buisson ardent D-ieu s’annonce à Moïse « Je suis », ou « Je suis celui ce qui sera » ; quant à « l’adoration d’un fin silence » elle trouve sa légitimité dans le manière dont D-ieu se manifeste à Elie non pas dans le tonnerre des prêtres des dieux de la nature, les Baal, mais dans la mystérieuse brise légère du mont Horeb.

Le chemin de l’allégorie prophétique

La Torah est pleine d’anthropomorphismes et d’images et le Rambam va s’appliquer à les discuter un à un. A commencer par « Faisons l’homme à notre image (Tsélem) et ressemblance (demouth) »

Tsélem et demouth. II y a eu des gens qui croyaient que Tsélem dans la langue hébraïque, désignait la figure d’une chose et ses linéaments, et ceci a conduit à la pure corporification (de Dieu), .parce qu’il est dit (dans l’Écriture) Faisons un homme d notre image selon  notre ressemblance(Genèse, I, 26). Ils croyaient donc que Dieu avait la forme d’un homme, c’est-à-dire sa figure et ses linéaments, et il en résultait pour eux la corporification pure qu’ils admettaient comme croyance en pensant que, s’ils s’écartaient de cette croyance, ils nieraient le texte (de l’Écriture), ou même qu’ils nieraient l’existence de Dieu s’il n’était pas (pour  eux) un corps ayant un visage et des mains   leurs en figure et en linéaments; seulement, ils admettaient qu’il était plus grand et plus resplendissant(qu’eux), et que sa matière aussi n’était pas sang et chair, et c’est là tout ce qu’ils  pouvaient concevoir de plus sublime à l’égard de Dieu […] Par les mots Faisons un homme notre image, on aurait donc voulu parler de la forme spécifique, c’est-à-dire de la compréhension intellectuelle, et non de la figure et des linéaments. […] La ressemblance du trône (Ézéch., I, 26) est une ressemblance par rapport à l’idée d’élévation et de majesté, et non par rapport à la forme carrée, à l’épaisseur et à la longueur des pieds comme le croient les esprits pauvres… »

Maïmonide exprime son chemin intellectuel d’allégorie en une image :

« Comme une pomme d’or dans un filet d’argent à ouvertures très fines, telle est la parole dite selon ses deux faces. […]Il faut aussi qu’il y ait dans son extérieur quelque chose qui puisse indiquer à celui qui l’examine ce qui est dans son intérieur, comme il en est de cette pomme d’or qui a été couverte d’un filet d’argent à mailles extrêmement fines car, si on la voit de loin ou sans l’examiner attentivement, on croit que c’est une pomme d’argent mais si l’homme à l’œil pénétrant l’examine bien attentivement, ce qui est en dedans se montre à lui, et il reconnaît que c’est de l’or. Et il en est de même des allégories des prophètes leurs paroles extérieures (renferment) une sagesse utile pour beaucoup de choses, et entre autres pour l’amélioration de l’état des sociétés humaines, comme cela apparaît dans les paroles extérieures des Proverbes (de Salomon) et d’autres discours semblables,  mais leur (sens) intérieur est une sagesse utile pour les croyances  ayant pour objet le vrai dans toute sa réalité. »

Le point focal de l’allégorie est EMET, D-ieu lui-même. Il est atteint non pas par un idéalisme kantien qui abstrairait des idées de ce monde en en faisant des principes, mais par un processus rationnel qui part de la pratique et va au langage. L’homme n’a pas d’autre chemin vers D-ieu que sa sensibilité et ses œuvres en ce monde. En réalité le chemin qui mène à D-ieu n’est autre que celui de l’enseignement oral des Hakhamim et des mistwoth.

Du Guide des égarés au Michné Torah, de la philosophie à la psychologie et la médecine

Là encore le Moré ha Neoukhim rejoint le Michné Torah, qui semble en être le « guide pratique », un chemin de comportement. Après une analytique de la psychologie et de la « voie des Justes » qui est le chemin du « juste milieu » des émotions Maïmonide revient au début du Michné Torah sur le sens de l’allégorie.

Nous sommes tenus de marcher dans ses voies médianes, les voies bonnes et droites comme il est écrit « Et tu marcheras dans Ses voies » (Dt 28,9). Nos Sages enseignèrent l’explication suivante de cette mitswah : De même qu’il est appelé « bienveillant », sois, toi aussi, bienveillant. De même qu’il est appelé « saint », sois, toi aussi, saint.

Les prophètes attribuèrent également à D-ieu d’autres qualités « lent à la colère », « Généreux », « Juste », « Droit », « parfait », « Tout-Puissant », « Fort », et ainsi de suite. [leur intention était] de nous informer que telles sont les voies bonnes et justes. Chacun est tenu d’adopter ces voies et [d’essayer] de lui ressembler autant que cela est possible.

(Michné Torah 1, 5- 6) (traduction de Rabbi zev Abramson et Rabbi Eliahou Touger, Moznaïm New York Jérusalem 1994, éditions l’Arche du livre Marseille 1994, pp 24-28)

 

 

 

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