Tou BeAv : Le couple, rencontre providentielle de deux « inconscients »

« Il y a trois choses qui me dépassent, quatre que je ne connais pas : le chemin que suit l’aigle dans le ciel, le chemin que suit le serpent sur le rocher, le chemin que suit le navire au cœur de la mer et le chemin que suit l’homme pour trouver une jeune fille » (Livre des Proverbes 30, 18-19).

Le quinzième jour du mois d’av (hébreu : ט״ו באב tou bèav) était selon le Talmud, l’un des jours les plus joyeux de l’année juive à Jérusalem à l’époque du second Temple. Tous les jeunes célibataires de Jérusalem sortaient danser dans les vignobles avec des habits blancs , les filles invitant les garçons à les prendre. De la vient la tradition de Chiddouh, les mariages « sur mesure » organisés dans le milieu orthodoxe. Mon rabbin Harboun est spécialiste de cela, docteur en psychologie clinique il s’est fait un questionnaire spécial à cocher pour dire aux couples s’ils sont compatibles… et vérifier « avant ».
Ce jour est l’occasion d’une petite réflexion sur le couple.
Je vous livre ici quelques pages du Commentaire psychologique de la Torah largement inspiré de sa pensée du Rav Harboun mon maître que je suis en train d’écrire.

Marc Chagall, fleurs et couple sur le divan rouge

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Le couple, rencontre providentielle de deux « inconscients »

La Torah s’intéresse longuement au couple et à sa formation :

Le dicton Zivoug Mine hachamayim : « La formation du couple est l’affaire du ciel » rappelle que la construction d’un couple ne relève pas du rationnel, mais de la providence.

Un Midrach raconte[1], que :

« Lorsque le fœtus est dans la matrice, un ange arrive et lui allume une bougie qu’il dépose sur sa tête et lui enseigne toute la torah. Neuf mois après, le fœtus doit naître, mais auparavant, l’ange revient, lui donne un coup sur la bouche et lui fait oublier toute la torah. » (TB Nidda 30 a).

L’enfant vient au monde et ne se rappelle plus de rien. Si le fœtus doit tout oublier, pourquoi l’ange se donne-t-il tant de mal pour lui enseigner toute la torah ?

La réponse à cette question nous est fournie par la psychologie moderne qui nous dit que la construction affective de l’enfant commence déjà au stade fœtal. L’oubli de la Torah dont parle ce midrach est simplement le refoulement dans l’inconscient. Cet structure inconsciente va déterminer le comportement adulte de l’homme ou de la femme. Un homme qui aura vu sa mère dévalorisée par un père absent aura forcément un comportement spontané avec les femmes différent de celui pour qui la mère a été un pilier du couple vénéré par son mari.

L’homme a le pouvoir d’occulter les véritables motivations de sa conduite déterminée par ce que son père ou sa mère transmettent à leurs enfants en fonction de leur propre construction affective. Il va de soi que tout ce processus du couple relève de l’inconscient, autrement dit il existe une « providence » qui fait agir l’homme dans une direction qu’il croit volontaire mais qui en réalité est tracée d’avance par sa structure affective. Quand Freud écrit « trouver l’objet, c’est au fond le retrouver »[2] on retrouve chez lui la mémoire de la tradition talmudique : « quarante jours avant la formation du fœtus… ».

Les conflits qui se succèderont sans relâche durant la vie du couple viennent de l’interaction des inconscients et des structures psychiques des individus. Ils sont inévitables et révélateurs pour chacun. Un couple en bonne santé se dispute, c’est ainsi que chacun s’explique avec son enfance. Le couple dévoile l’individu à lui-même et à l’autre. Le mariage est une scène de théâtre où les deux partenaires du couple vont jouer leur enfance. Celui qui n’a pas de compagne ne peut donc pas se comprendre il reste narcissiquement seul et aveugle.

« Celui qui n’a pas de femme demeure sans joie, sans bénédiction et sans bien être. Sans joie comme il est écrit : ‘‘[…] et qui le réjouira avec ta maison’’, sans bénédiction ainsi qu’il est mentionné : ‘‘il n’est pas bon que l’homme soit seul’’. En Eretz Israël on dit : celui qui n’a pas de femme demeure sans Torah, sans protection. Selon Rabba bar Ola : il est sans paix, comme il est écrit : ‘‘Tu sauras que la paix est fixée dans ta demeure’’ […] Rabbi Eléazar enseigne : » Celui qui n’a pas de femme ne peut pas prétendre au titre d’« homme », comme il est dit : ‘‘ Il les créa mâle et femelle et les appela « homme »’’ (TB Yébamoth 62b-63a)

Le couple est donc un lieu de révélation. Mais on ne peut en aucune façon espérer connaître complètement une personne. La grande illusion dans les couples est de vouloir changer l’autre, c’est à dire la structure psychique de son conjoint. Il n’est pas possible de percer le secret de l’enfance de l’autre.

Le Midrach brode sur la différence d’origine de l’homme et de la femme, tirés lui de la terre et elle d’un os :

« On demanda à Rabbi Yéhochoua : Pourquoi l’homme naît-il le visage vers le bas et la femme vers le haut ? L’homme regarde vers le lieu d’où il a été créé [ la terre] et la femme vers le lieu d’où elle a été créée [ la côte] Pourquoi la voix de la femme porte-elle au loin et pas celle de l’homme ? C’est un peu comme quand tu remplis de viande une marmite ça ne résonne pas, mais si tu y mets un os, ça résonne. Pourquoi l’homme est-il facile à apaiser et pas la femme ? L’homme a été créé à partir de la terre, or dès que l’on jette une goutte par terre, elle est absorbée. Hava a été créée à partir d’une côte, tu pourrais verser pendant des jours et des jours de l’eau sur un os sans qu’il n’absorbe rien » (Midrach Rabba 17, 8)

« Le Talmud affirme que Dieu a initialement créé l’homme et la femme en une entité unique qui, par la suite, fut divisée en deux parties, l’une masculine et l’autre féminine. (TB Sotah 2a). Le Zohar s’est émerveillé de cette mystique du couple :

« ‘‘Mâle et femelle, Il les créa’’ Rabbi Chim’one  a dit : De profonds mystères sont révélés dans ces deux versets. Les mots : ‘‘Mâle et femelle Il les créa’’ font connaître la grande dignité de l’homme, la doctrine mystique de la création. Assurément de la même manière que furent créés le ciel et la terre, fut créé l’homme ; car pour le ciel et la terre il est écrit : ‘‘Voici les générations du ciel et de la terre ’’ et de l’homme il est écrit : ‘‘Voici les générations de l’homme ’’ du ciel et de la terre il est écrit : ‘‘Quand ils furent créés’’ et de l’homme il est écrit : ‘‘ Au jour où ils furent créés’’. ‘‘ Mâle et femelle, Il les créa’’ : De ceci nous apprenons que chaque figure qui ne comprend pas à la fois des éléments mâles et femelles n’est pas une propre et vraie figure, et voilà comment nous avons posé les enseignements ésotériques de notre Michna. Observe ceci : Dieu ne place pas sa Demeure au-dessus d’un endroit où un mâle et une femelle ne se retrouvent pas ensemble, ni ne donne Ses bénédictions comme il est écrit : ‘‘ Il les a appelés Adam le jour où Il les a créés’’ Note qu’il est dit ‘‘ les’’ et non pas ‘‘ lui’’. Le mâle ne peut être appelé ‘‘homme’’ tant qu’il n’est pas uni à une femelle. » (Zohar I, 55b)

« Chaque âme et esprit, avant son entrée en ce monde, consiste en un mâle et une femelle unis en un seul être. Quand il descend sur la terre, les deux parties se séparent et animent deux corps différents. Au moment de la rencontre, le Saint béni soit-Il, qui connaît toutes les âmes et tous les esprits, les réunit à nouveau comme ils étaient au début, et ils constituent à nouveau un corps et une âme, formant les parties droite et gauche d’un individu ; donc, ‘‘ Il n’y a rien de nouveau sous le soleil ’’ (Qohélet) […]. Cette union, cependant, est influencée par les actions de l’homme et par la façon dont il chemine. Si l’homme est pur et que sa conduite plaît aux yeux de Dieu, il sera uni à la partie femelle de l’âme dont il était une composante avant sa naissance » (Zohar I, 91b)

Hirsch a déduit, du fait que deux créatures avaient été créé à partir d’une seule leur stricte égalité : « Pour la femme, le matériau qui servit à former son corps ne fut pas tiré de la terre, comme ce fut le cas pour l’homme. Dieu a formé un côté de l’homme en femme ; l’homme fut donc divisé et une part fut formée en femme […] Alors ce qui ne fut qu’une seule créature devint maintenant deux ; de là la complète égalité de la femme fut pour toujours attestée » [3]

Pour le Zohar l’union de l’homme et de la femme est une allégorie cosmique du rapport de la terre et du ciel (hiérogamie) :

« Ce ne fut que lorsque l’union du ciel et de la terre eut lieu pour la première fois, union qui se manifesta par la pluie, que l’union de l’homme et de la femme modelée sur la nature, eut lieu face à face. Le désir qu’éprouve la femelle pour le mâle ressemble aux nuées qui s’élèvent d’abord de la terre vers le ciel ; et après avoir formé les nuages, c’est le ciel qui arrose la terre. L’homme et la femme ne furent réellement unis que lorsqu’ils se regardèrent face à face et ce fut dans cette union parfaite que naquit le principe médiateur : l’amour » (Zohar I, 35a)

La Pirké de Rabbi Eliézer, quant à elle, imagine le couple comme une liturgie de mariage céleste.

« Le Saint béni soit-Il, fit dix dais nuptiaux pour le mariage du premier homme du jardin d’Eden, tous parés de pierres précieuses, de perles et d’or. Mais l’usage n’est-il pas de n’apprêter qu’un seul dais nuptial pour un marié et trois pour un roi ? Pourtant, afin de faire honneur au premier homme, le Saint béni soit-Il en fit dix dans le jardin d’Eden, conformément au verset : ‘‘Tu étais en Eden au jardin de D ; toutes sortes de pierres précieuses étaient ton manteau : sardoine topaze et diamant, chrysolithe, onyx et jaspe, saphir, escarboucle et émeraude, or’’ (Ez 28, 13) ce sont les dix dais nuptiaux. Les anges jouèrent du tambourin et dansèrent au son des flûtes […] Le Saint béni soit-Il dit aux anges de service : Venez, allons combler de générosité le premier homme et sa compagne , car le monde tient sur la dimension de la bonté, plus que les sacrifices et les holocaustes qu’Israël M’offrira sur l’autel. J’aime la générosité prodigue, ainsi qu’il est dit : ‘‘Je désire la bonté du cœur et non les sacrifices’’ (Os 6, 6) Les anges de service allaient et venaient devant le premier homme, comme des garçons d’honneur veillant sur les dais nuptiaux, ce qu’exprime : ‘‘ Car il ordonna à ses anges de te protéger dans toutes tes voies’’ (Ps 91, 11) Or, il n’est point de voie que celle des nouveaux mariés. Le Saint béni soit- Il, était semblable au premier chantre. Et que fait habituellement un premier chantre ? Il se tient sous le dais nuptial et il bénit la mariée. De la même façon, le Saint béni soit-Il bénissait Adam et sa compagne, comme il est dit ‘‘Dieu les bénit’’ » (Gn 1, 28) (Pirqé de Rabbi Eliézèr 12)

Le mazal de la rencontre

Le Talmud dit de manière obscure : « Bethsabée était promise à David depuis les six jours de la création »[4]. Selon certains récits de la tradition rabbinique les couples ont été constitués par Dieu avant de se réunir ici-bas. David et Bethsabée étaient destinés l’un à l’autre depuis l’origine des temps semble dire le Talmud, l’épisode avec Urie le Hittite restant un épiphénomène de l’histoire, une de ces multiples échecs et péchés des hommes qui font partie de l’émergence d’Israël dans l’histoire et mènent quand même au salut. Il y a en cela quelque chose de rassurant.

Le Rabbi Joseph Gikatila (1248-1325) un sage cabaliste espagnol du Moyen-âg remarque que, loin d’être le fruit du hasard, de rencontres occasionnelles ou de passions aléatoires, le mariage idéal est le fait des retrouvailles face à face des deux moitiés d’une âme unique et androgyne primitive, qui fut scindée lors de sa venue en ce monde. Si ces retrouvailles sont immédiates pour l’homme juste, pour l’homme moyen elles passent par un premier conjoint et un couple mal assorti et disharmonieux, comme ce fut le cas pour Bethsabée et Urie le Hittite avant que David ne l’épousa.

Pour la Torah toute rencontre est affaire d’inconscient, de synchronicités engendrées par la mémoire psychique d’actes antérieurs comme le raconte une anecdote du traité Taanit :

« Une jeune fille se promenait loin de la maison de son père. Elle se perdit et se trouvera brusquement dans le désert. Elle marcha longtemps et eut très soif. Pour son soulagement, elle trouva un puits ; elle courut et trouva près du puits une corde qui descendait jusqu’au fond. « Je vais descendre pour prendre de l’eau » pensa-t-elle. Elle descendit et but, mais lorsqu’elle voulait remonter, elle s’en trouva incapable. Elle pleura, pria, et appela à l’aide. Mais qui pouvait l’entendre dans un endroit aussi désert ?

A ce moment passa une caravane parmi laquelle il y avait un jeune homme qui entendit une voix s’élevant du fond du puits. Etonné, il appela : ‘‘Qui est au fond ? Es-tu un démon ou un humain ?’’

La fille raconta du fond du puits ce qui lui était arrivé. Elle se lamenta de son sort et le supplia de l’en sortir. ‘‘Je vais t’aider, dit-il mais à une condition. Acceptes-tu de m’épouser ?’’ La fille accepta et il la sortit du puits. Ils se parlèrent puis consentirent à se marier. Le jeune homme promit d’aller voir ses parents aussi vite que possible pour officialiser les fiançailles.‘‘ Qui sont les témoins de nos fiançailles ?’’ demanda la jeune fille.  A ce moment une belette passa devant eux et le jeune homme dit : ‘‘ Que la belette et le puits soient les témoins de notre engagement à être fidèles l’un envers l’autre.’’

Ils se quittèrent, le jeune homme partit  chez lui et la jeune fille vers la maison de ses parents. Elle attendit chez elle que son fiancé revienne et qu’il remplisse sa promesse, mais le temps passa et il ne revint pas. Ses parents lui suggérèrent d’autres candidats mais elle refusait, disant qu’elle ne pouvait épouser personne d’autre. Quel que soit le candidat qu’on lui proposait, elle refusait. Finalement, les gens en vinrent à la considérer comme bizarre et ne pensèrent plus qu’elle puisse se marier.

Qu’advint-il du jeune homme ? Lorsqu’il retourna chez lui, il fut très occupé et oublia son aventure dans le désert. Il épousa une jeune fille de son village. Sa femme lui donna un enfant, mais quand celui-ci eut trois mois, une tragédie se produisit ; l’enfant fut mordu par une belette et succomba à ses blessures. Un autre fils vint au monde, mais un jour, alors qu’il jouait près du puits, il tomba au fond et mourut.

Inconsolable la femme dit à son mari : ‘‘Si nos enfants avaient eu une mort normale, j’accepterais le décret divin sans question. Mais comme les événements furent extraordinaires, nous devons trouver la raison de cette étrange punition et chercher en nous la faute que nous avons commise.’’

La scène oubliée du désert revint à l’esprit du mari : ‘‘Serais-je puni parce que je n’ai pas tenu parole ?’’ Il raconta à sa femme ce qui s’était passé au puits. Celle-ci le réprimanda ; ‘‘ Il est de ton devoir de trouver ce qui est advenu de cette fille, c’était ton devoir de lui être fidèle’’

L’homme se rendit au village de la fille et s’informa pour savoir s’il y avait une fille de tel nom et si elle était mariée ou non. ‘‘ Il y a bien une fille de ce nom, fut la réponse, mais elle est dérangée, Il ne sert à rien de lui parler de se marier. Si un soupirant se présente, elle se met à agir bizarrement. Elle lui crache au visage et déchire ses habits.’’

L’homme se rendit à la maison de ses parents et leur expliqua l’histoire, se blâmant pour les malheurs de la fille. ‘‘Je me suis libéré de ma femme pour respecter ma parole, dit-il au père, et je dois épouser votre fille’’. Le père l’amena à sa fille, mais quand l’homme commença à lui parler, elle se mit à crier et à se comporter aussi étrangement qu’elle le faisait chaque fois qu’on lui proposait un candidat. L’homme dit seulement deux mots : ‘‘La belette et le puits’’. La fille perdit conscience mais lorsqu’elle revint à elle, elle redevint comme avant. Ils se marièrent et eurent une vie heureuse, avec des enfants et vivant assez longtemps pour voir les enfants de leurs enfants. (TB Taanit 8a)

Ce mazal de la rencontre ne doit pas être brisé, car il est un décret divin. Comme dit Qohélet :

« Jouis de la vie avec la femme que tu aimes, tous les jours de l’existence éphémère qu’on t’accorde sous le soleil, oui, de ton existence fugitive car c’est là ta meilleure part dans la vie et dans le labeur que tu t’imposes sous le soleil. » (Qo 9, 9)

Et le traité Guittin qui étudie le divorce et se termine par cette constatation :

« Même l’arche sainte verse des larmes sur celui qui répudie la femme de sa jeunesse » (TB Guittin 90b)

[1] Voir : Haïm Harboun, Profession couple, Éd. Massoreth, 2003.

[2] Sigmund Freud, Trois essais sur la théorie de la sexualité, 1905, p 312.

[3] Hirsch sur Gn 2, 21

[4] Talmud de Babylone Sanhédrin 107 a

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