Pasquale Paoli et les juifs, un projet économique et spirituel à la naissance de la Nation Corse

Paoli

Il est bon de poursuivre notre réflexion sur les origines de la Nation Corse pour comprendre les liens entre les Juifs et la Corse. Tout le monde sait que Paoli s’est appuyé sur les échanges économiques de corail contre des armes avec les juifs de Livourne; mais ce qu’on sait moins c’est que c’est aussi une profonde réflexion religieuse et spirituelle qui a conduit Pasquale Paoli, U Babbu, le père de la Nation Corse, à identifier le destin du peuple Corse avec celui du peuple juif. Je m’appuie ici sur les travaux d’historiens connus, Francis Pomponi et Michel-Vergé Franceschi

On parle généralement de la facette économique (Paoli avait compris que sans indépendance économique l’île ne pourrait vivre comme Etat) mais c’est bien une réflexion religieuse comme le montre Francis Pomponi qui conduisit tout autant la vie de Paoli et de ses compagnons.

Paoli, homme des Lumières,  se confie en réalité comme il le dit lui-même en la « Providence », non pas celle des évangiles mais celle qui guide le peuple d’Israël son modèle. Il vit dans le monde des Prophètes du rouleau d’Esther et des Maccabées en révolte :

Il est impossible de en pas croire que Dieu interpose immédiatement sa puissance pour rendre la Corse libre […] Je n’ai jamais perdu courage parce que je me suis toujours confié dans la Providence.

Le commerce du corail avec les Juifs

On sait que Paoli a concédé aux juifs de Livourne le droit de pécher le corail sur les côtes corses. Les Bonifaciens et les Ajacciens, jusqu’au massacre des corailleurs en 1817,  vont travailler avec les juifs.

Il faut dire que les corailleurs cap corsins comme Tomasino Lenche (Linciu) de Morsiglia au XVIeme siècle (250 pêcheurs répartis sur 50 navires vers 1550) travaillent déjà avec la compagnie du corail à Marseille.  Car dés la seconde moitié du 14e siècle, la communauté juive de Marseille, qui compte entre 1 000 et 2 000 individus, soit environ 10 % de la population totale de la ville a créé la Compagnie du Corail et exploite cet « or rouge » entre Provence, Catalogne et Sardaigne (voir ici). Les Linciu diversifient leurs activités et deviennent des hommes d’affaires étaient donc intermédiaires dans le commerce entre Alger et Marseille. (Voir Michel Vergé Franceschi, le Corail en Méditerrannée, edition A. Paizolla 2004); Comme le montre Juliette Sibon, à cette époque :

« Le latin et l’hébreu sont les deux langues des affaires qui transcendent les frontières politiques de l’espace considéré. Les écrits hébreux ont force probatoire devant la justice du prince et il n’est pas rare que même les transactions entre chrétiens et juifs soient uniquement consignées en hébreu. « 

A Marseille comme à Livourne les Corses font partie des élites dans lesquelles ils se sont fondues. Paoli est lui-même un grand voyageur.Comme le souligne Michel-Vergé Franceschi :

« A l’époque ou Jean-Baptiste Franceschi (1607-1673)un Corse, était le grand échevin de Marseille le corps municipal phocéen comptait de nombreux juifs dont qui avaient fui la péninsule ibérique en leur temps »

Paoli ou le roi Théodore qui veulent faire de la Corse une Market place, ce qui aboutit à la création de l’Ile-Rousse, comme ils l’ont observé avec leurs amis juifs de Livourne. Il faut dire que les Cap Corsins ne vivent pas que du corail mais aussi du grand commerce international de la soie comme les Porrata de Morsiglia. Beaucoup vivent à l’étranger comme Andrea Gaspari, Conseiller de Philippe II Roi d’Espagne.

Mais au delà de cet aspect économique, ce qui est rarement raconté c’est que leur projet n’était pas qu’économique mais religieux.

Ou l’on retrouve des Jacob juifs à Bastia…

On trouve dans les listes du recensement cap corsin  de 1667 des Abra (Abraham), Abramo Mariani , et certains Abramo comme Abramo Mariani de Rogliano ( ), se retrouvent comme parrain sur les registres de Baptême de Rogliano le 5 janvier 1547, … « Abraham » ne prouve rien , mais il est vrai que cet homme porte un prénom mais aussi un nom juif (Mariania) avec en plus un nom de village corse homonyme d’une village des Abruzzes où se trouve une communauté juive depuis le 11ème siècle : Rogliano. Mais surtout un témoignage à un baptême qui ne prouve absolument puisque le 29 avril 1525 :

« Pietri I dargo, un juif espagnol de Cadix mentionne Giovanni Baptista baptisé à Bastia et fils d’un médecin juif. »

(Source : Archives Secrètes de Gênes, Notaio Antonio Pastorino, filza 45 , citée par Rossana Urbani e Guidi Nathan Zazzu, The jews in Genoa pg. 96)

On trouve aussi dans les listes du recensement cap corsin  de 1667 des Jacobi … Il est vrai qu’on porte à l’époque chez les Calvinistes des noms de la Bible, ils sont plus étonnants en Corse franciscaine… peut-être s’agit-il simplement de marranes comme ce Benedetto de Murta (baruch de la ville de Murta en Ligurie) , médecin à Bastia, « auparavant juif » qui apparaît dans les archives du Notaire chancelier Giacomo Imperiale de Terrile en février 1532. (Source  : Notaire-Chancelier Giacomo Imperiale de Terrile, liasse 44, 1532. Diversorum. Cité par Antoine-Marie Graziani, Vistighe Corse, guide des sources de l’histoire de la Corse dans les archives génoises, Epoque moderne 1483-1790, Tome 1, Volume 2, Editions Alain Piazzola, Archives départementales de la Corse du Sud, Ajaccio, 2004. Pg. 303.)…

Il est vrai que des Jacob à Bastia au miliey du XVIème sicèle sont juifs. Ainsi apparaît dans une lettre des prottettori di San Giorgio à l’Office en Corse le 24 mai 1515 qui  demandent :

« d’autoriser le médecin Jacob, fils de Aron, de vivre à Bastia et dans d’autres places avec sa famille sans restrictions et de pratiquer sa profession ».

(Source : Archives Secrètes de Gênes,Primi Cancellieri di S. Giorgio, busta 16, citée par Rossana Urbani e Guido Nathan Zazzu, The jews in Genoa pg. 95)

Medieval-Medical-Experiments

Guido da Vigevano, un médecin italien au XIVeme siècle,
ouvrage décrivant la clinique de la trépanation,
on reconnait le chapeau pointu (pinsutu) des juifs.

Il est fort probable comme le notent Guido Nathan Zazzu et Rossana Urbani, que ce Jacob soit le père de Giovanni Baptista alias Jean-Baptiste dont la famille s’est probablement durablement implantée à Bastia contre la conversion au christianisme depuis le XVIème siècle au moins…

Mais il est aussi vrai que les Giacomo s’appellent Jacobus et que Jacobi est le génitif de Jacobus (Jacobi = « le fils de Jacobus »). Donc on ne peut en réalité trancher, ni affirmer qu’aucun Jacob n’est juif de manière péremptoire.

Ce qui reste sûr c’est que les cap corsins travaillaient avec le juifs et que des juifs sont arrivés en Corse. Ce que semble parfaitement savoir l’évêque de Bastia Monseigneur Mari qui demande dans une Missive du 7 mai 1686 qu’on expulse les juifs de Gênes en Corse avec l’appui du pape.

 « Monseigneur De Mari, évêque de Bastia en Corse, parlant au nom du Pape, apprécierait que tous les juifs vivant encore à Gênes soient déportés. ».

(Source : Rossana Urbani et Guido Nathan Zazzu, The Jews in Genoa, t. II : 1682-1799, Studia Post Biblica, Leyde, Brill, 1999, pg. 509, document 1005.)

Et Paoli s’est appuyé sur ces échanges économiques entre la Corse, Marseille, la Catalogne, la Ligurie depuis plusieurs siècles. Et la suspicion de prénoms juifs en Corse n’est pas un « mythe » mais une tradition orale basée sur des faits réel.

« Nous sommes actuellement étendus sur la Patrie pour la ranimer, comme le prophète Elisée » – Pasquale Paoli

Mais le plus intéressant en arrière plan de cette réflexion économique et qui, du coup raconte « l’âme corse » c’est le rapport de Paoli, et de son entourage de prêtres  comme le chanoine Erasme Orticoni son maître spirituel et un des fondateurs du nationalisme naissant des Corses, au peuple juif identifié opprimé comme le peuple corse.

La libération de la Corse n’est rien moins que la lutte de Judas Maccabée contre les grecs qui ont rendu impur le Temple de Jérusalem. On peut se moquer de ces gens mais au moins ils savaient lire la Torah et lui attribuer un auteur…. fait assez rare pour l’époque ! une lecture probablement préparée par des années de compagnonnage de Paoli et des insurgés Corse en exil tout comme de Théodore de Neuhoff avec les juifs  à Livourne.

En 1736 le chanoine Albertini de Carpineto voit en Théodore de Neuhoff rien moins qu’un Nouveau Moïse. Il déclare :

 » Pour moi je le crois (le roi Thoédore) comme un nouveau Moïse, c’est à dire le libérateur d’un peuple non moins esclave que le peuple juif, libérateur envoyé du ciel, car dans une situation aussi desespérée que la notre aujourd’hui, personne d’autre que le ciel ne pouvait nous délivrer. »

Et en 1738 le chanoine Orticoni se réfère au Livre d’Esther qui a toujours été la grande référence des marranes : Esther délivre son peuple d’un pouvoir tyrannique.

On lira ci après l’excellent article de Francis Pomponi dans la Revue Fora N°4 de 2009 qui raconte cela avec précision :

Corses et Juifs Pomponi 1

Corses et Juifs Pomponi 2

Corses et Juifs Pomponi 3

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