La Soucca de la Reine Hélène était-elle cachère ?

La guemara parle au Traité Soucca d’un personnage pittoresque, la Reine Hélène. Personne d’autre à ma connaissance ne s’appelle Hélène dans le Talmud… et pour cause, les Hellènes ce sont les grecs, les étrangers à Israël… cette reine était d’origine hellénistique. Essayons de comprendre de quoi il s’agit.

Soucca1

L’espace de la Soucca et le temps de l’amour

Il s’agit d’un passage où les sages se demandent ce que doit être la taille d’une Soucca. Dans la première Michna qui commence le traité Soucca. Un tana[1] anonyme dit que le toit doit être à moins de 20 coudées [2] du sol, donc moins de 8 mètres du sol. Mais selon Rabbi Yéhouda (135-170, tana de la 5ème génération, élève de Eliézer Ben Horkanos, Rabbi Akiba, Rabbi Tarfon et d’autres sages de Yavné), même au delà « elle est parfaitement valable ». Cependant  les deux tanaïm invalident une soucca « qui n’a pas  dix paumes (largeur d’un poing fermé )[3] de haut (80 centimètres[4]) qui n’a pas trois parois ou qui a plus de soleil que d’ombre », etc…

La guemara (qui commente en araméen la Michna en hébreu s’empare) de l’affaire… et repart très curieusement de la discussion sur l’erouv (un espace privatisé entre plusieurs familles) à chabbat dans Erouvin[5]. Pourquoi ? probablement parce que l’interdit de la construction d’une maison (le mishkane) est un des trois principes structurant les interdits de chabbat (mélakhot), avec ceux concernant les habits et la fabrication du pain correspondant à la socialité et à la nourriture.

Notre grand risque est de croire qu’une maison ce sont des murs (solides et qui défient le temps), la soucca nous rappelle que le seul but d’une maison est de créer une espace de vie et d’accueil, de convivialité familiale et avec nos amis. Nous sommes de nomades, des passants provisoires en ce monde. Les plus vieilles habitations du monde ont quelques millénaires, le Hessed (amour) dure 1 000 générations soit 20 000 ans nous dit la Torah, Choisir est juste une question de lucidité !

Réfléchir à une maison (la Soucca) revient à réfléchir à ce qui s’y passe et non points au batiment provisoire, à la maison en temps que carrefour de relations familiales et espace d’accueil (la maison). Et si les hakhamim discutent si longuement… pourquoi mois de 20 coudées ? Parce que, dit la guemara, la soucca doit avoir un toit transparent pas trop loin pour qu’on puisse « en prendre conscience » au moment où celui-ci fait de l’ombre. Puis elle ajoute qu’au-dessus de 20 coudée il s’agit d’une maison en dur et donc plus une soucca. Pour Raba l’habitation dans la soucca renvoie aux temps messianiques (2b). Puis après la discussion sur la hauteur on passe à celle de la superficie minimale (20 coudées par 20 coudées), l’in dit qu’on doit pouvoir y installer une table, un autre que les gens de l’antiquité mangeaient allongés sur un lit, un autre encore qu’il suffit d’y passer la tête et une partie du corps, tec… Une intense discussion donc sur l’espace et le temps qui concerne moins des calculs pointilleux qu’une réflexion de fond sur les catégories fondatrices et structurantes de l’anthropologie humaine que révèle la maison comme espace symbolique.

La maison c’est l’homme. Les différents lieux de la maison sont les fonctions humaine : manger, dormir, se reproduire… la maison nous « enveloppe » et crée un espace de liens des membres qui forment ensemble une « famille » réunie comme on réunit les espèces du loulav : palme, saule, myrte, Cédrat, qui représentent Tout Israël. (photo). Son intérieur révèle beaucoup de l’intérieur de ses habitants . Notre désordre intérieur correspond souvent à un désordre physique. La décoration d’une maison raconte notre histoire familiale avec ses mythes et ses secrets. Posséder une maison fait parfois partie de l’estime de soi pour un couple, au delà de la reconnaissance sociale. Alors camper dans une tente avec un toit qui laisse passer la lumière c’est tout un programme !

Soucca Meïr2

Nous pensons spontanément dans l’espace en terme de taille et de grandeur mais la vraie grandeur est spirituelle, intime, d’amour. Quand on relativise l’espace on peut comprendre la vraie réalité spirituelle, et éventuellement l’Incommensurable.

Nous ne cessons-nous de répéter depuis Roch Achana et Kippour :

Vaya’vor Adonai al panav, vayikra: Adonai Adonai El rahum v’hanun erekh apayim v’rav hesed v’emet, notzer hesed la’alafim… « La Divinité passa devant lui et proclama: « ADONAÏ est l’Etre éternel, tout puissant, clément, miséricordieux, tardif à la colère, plein de bienveillance et de vérité, il conserve sa faveur à la millième génération ». (Ex 34, 6-7)

L’espace que révèle la cabane renvoie au temps de l’amour. L’inscrire dans notre vie la prolonge sur mille générations… c’est le symbole de la soucca provisoire, une réalité d’amour. Venons-en à la Reine Hélène.

La Reine Hélène

Vient un long passage (ci-dessous) qui nous parle de la Reine Hélène et de sa Soucca, dont le toit était bien au dessus de 20 coudée de hauteur ! Bref non seulement elle n’est pas cacher mais ce n’est pas une soucca mais un palais ! Et Rabbi Yehouda demande : « Une reine aurait-elle l’habitude de s’asseoir dans une petite soucca ? »… Pas cachère? Pourtant les Sages de la Torah y allaient dit la guemara. Et un autre rétorque : une femme n’est pas soumise aux obligations de la soucca (liée au temps). Mais un autre affirme : elle avait sept garçons et donc l’un d’entre eux devait avoir au moins treize ans, et donc était soumis à cette règle, imposée aux hommes… Alors casher ou pas ?

Talmud Soucca Reine Hélène

Qui donc peut donc être cette הלני המלכה, Reine Hélène dont nous parle le Talmud ?

La reine Hélène, d’Abiadène, une province sous domination perse proche du Tigre, (nord de l’actuelle Syrie, ancien Kurdistan) est une convertie au judaïsme vers l’an 30. Elle embrassa la religion juive avec ses fils Monobaz et Izatès et une partie de sa cour . Son royaume fut le seul à porter secours aux juifs lors du conflit avec Rome qui aboutira à la première guerre judéo-romaine et au massacre de 70 (25% de la population de Judée fut assassinée) et à la destruction du Temple. Son sarcophage découvert en 1860 dans les tombeaux souterrains des rois de Jérusalem est exposé au Louvre. Il porte une double inscription, gravée à la hâte, mentionnant en hébreu et en araméen « la reine Tzada » plus connue sous le nom d’Hélène, reine d’Adiabène.

Tombe de la reine hélène

détail

Hélène d’Adiabène possédait une palais à Jérusalem à l’époque du second Temple et on peut penser que la vie sous la Soucca était assez loin de ce luxe  :

palace-of-adiabene-empress-helena

(source : Musée d’Israël, Jérusalem)

Hélène d’Adiabène était connue pour sa générosité. Le Talmud parle des présents importants que la reine a donnés au Temple de Jérusalem. La Michna (Yoma 37 a) rapporte que la reine consacra un candélabre d’or au Temple, qui fut placé au-dessus de la porte conduisant à la Cour d’honneur « lorsque le soleil se levait ses rayons étaient réfléchis par le chandelier et tout le monde savait que c’était le temps de lire le Chema ». (Yoma 37b; Tosefta Yoma 82)… Dans le Talmud (Baba Batra 1 et 11) son fils est crédité d’avoir sauvé Jérusalem de la famine (du moins selon Rachi).

Selon le Rabbi Yehoouda  » la Reine Hélène (et ses sept fils) suivaient en tous points les instructions de sages », Ils étaient strictement observants des enseignements des Hakhamim nous dit le traité Soucca.

Ceci est confirmé par une michna du traité Nazir. La Reine Hélène est l’une des rares personnes identifiées par son nom dans le Talmud comme étant devenue une Nazire par trois fois :

MISHNAH . SI UN HOMME NAZIR DE LONGUE DURÉE A TERMINE SON TEMPS ET ENTRE ALORS DE LA TERRE [D’ISRAËL], L’ECOLE DE SHAMMAI DIT QU’IL EST UN NAZIRITE POUR TRENTE JOURS, MAIS CELLE D’HILLEL DIT QUE SON NAZIRAT RECOMMENCE COMME AU DÉBUT. IL EST DIT DE LA REINE HÉLÈNE QUAND SON FILS (IZATES) S’ÉTAIT ENGAGÉ DANS L’ARMÉE QU’ELLE A DIT: «SI MON FILS REVIENT VIVANT DE LA GUERRE JE SERAI NAZIRE POUR 7 ANS.  SON FILS EST REVENU VIVANT DE LA GUERRE ET ELLE A OBSERVES LE NAZIRAT PENDANT 7 ANS ; À LA FIN DES 7 ANNÉES, ELLE EST MONTEE EN TERRE D’ISRAËL, ET L’ECOLE D’HILLEL A DÉCIDÉ QU’ELLE DEVAIT ÊTRE NAZIRE POUR 7 ANS DE PLUS. VERS LA FIN DE CETTE PÉRIODE, ELLE A CONTRACTE UNE IMPURETÉ RITUELLE, ET ELLE A DONC ÉTÉ NAZIRE POUR VINGT-UN ANS [LA PÉRIODE A RECOMMENCE, 7 FOIS 3 = 21 ] . R. JUDAH A DIT: ELLE N’A ÉTÉ NAZIRE QUE 14 ANNÉES… (TB Nazir 19b)

Il est donc intéressant de constater que la guemara du Traité Souccot nous présente comme exemple du juif observant en cette fête universelle, non pas un homme mais une femme (qui n’est pas astreinte aux mitsvoth positives liées au temps comme celle de demeurer te manger dans la Soucca à partir du 15 Tichri). Non pas un juif mais une prosélyte sincère qui respecte scrupuleusement les décisions des sages.

Le plus étonnant est que Talmud dit :

« Les sages ses fils étaient assis dans une Soucca de plus de seize coudées carrées (la soucca doit avoir 49 paumes carrés au moins), les autorités rabbiniques de l’époque ne lui ont adressé aucun reproche bien que ses fils fussent assis à coté d’elle » (TB Soucca 2b)

Les fils sont qualifiés de Sage (Rakhamim) et elle est assise parmi eux. Ce qui désigne l’étude en langage talmudique.

Je ne connais qu’une autre « femme assis parmi les Sages » dans la Talmud , il s’agit de Berouria la fille ainée de Rabbi ‘Hanania Ben Téradyone devenue la femme de Rabbi Meïr, une femme savante qui  « étudiait 300 Halakhot en un seul jour nuageux » dit le traité Pessahim (62 b).

Hélène est donc comme Ruth l’archétype du guyour. Grand honneur à cette femme !

Etrog Meïr

[1] Les Tanaïm – תַּנָּאִים (répétiteurs) étaient des maîtres de la loi orale. Le tana était le maître qui enseignait la Torah à l’époque de la Michna. Il faisait partie du Sanhédrin, l’assemblée des rabbins qui discutaient la loi et ses applications pratiques.

[2] Amah, אמה : Une coudée = Longueur de l’avant-bras. Distance séparant le coude du médium « Une coudée vaut six palmes » et Rachi précise « c’est l’avis de Rabbi Meir qui dit toutes les coudées étaient de longueur moyenne » (TB Soucca 5b). Entre 40 et 57,6 cm environ.

[3] Sit, סיט : largeur d’un poing fermé.  De 8 à 9,6 cm. Unité utilisée pour la mesure des tissus.

[4] Choul’han Aroukh Ora’h ‘Haïm 633, 8

[5] Erouv signifie mélange ; les différents domaines se confondent et sont comme mélangés pour devenir un seul grand domaine.

– dans le temps (érouv Tavchiline) il s’agit de prolonger un temps avant une fête pour cuisiner pour le chabbat qui suit.

– dans l’espace, Durant Chabbat, il est interdit de transporter quoi que ce soit du domaine privé vers le domaine publique ou vice versa, il s’agit de créer un espace entre plusieurs maisons, où l’on peut porter en faisant un érouv (symbolisé par un fil).

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