Commentaire psychologique de la Torah : le déluge et l’ivresse de Noé, l’alliance noachide

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Marc Chagall, L’arche de Noé, 1961-1966

La banalité du mal[1]

« L’Éternel vit que les méfaits de l’homme se multipliaient sur la terre, et que le produit des pensées de son cœur était uniquement, constamment mauvais; et l’Éternel regretta d’avoir créé l’homme sur la terre, et il s’affligea en lui-même. » (Gn 6, 5-6)

Les dernières lignes de Béréchith nous parlaient de la victoire du mal ; de l’étendue qu’avaient prise les forces de l’instinct. Le mal absolu s’était banalisé sur terre.

L’inconséquence était la règle du comportement : l’idée de Dieu était présente à l’esprit des hommes, mais reléguée dans un coin de la conscience, elle ne dictait plus les mobiles de l’action quotidienne. L’unité dans la conduite faisait complètement défaut et seules les règles individuelles, des valeurs personnelles régissaient l’action des hommes. Dieu était l’objet de vénération réservée aux prières du jour de repos, mais Il n’avait rien à voir avec les préoccupations journalières. « Nos Rabbins ont enseigné : La génération du déluge n’a aucune part dans le monde à venir. […] Nos Rabbins ont enseigné : La génération du déluge s’est élevée hautainement à cause du bien que le Saint, béni soit-Il, leur a prodigué. » résume le Talmud (TB Sanhédrin 108b). La confusion d’avant le déluge est décrite par les Hakhamim comme un mélange de ce que Dieu avait séparé, un retour à la confusion du tohu bohu originaire :

Car toute chair avait corrompu son chemin sur la terre. R. Johanan a dit : Ceci enseigne qu’ils ont fait copuler des bêtes et des animaux, des animaux et des bêtes; et tous ceux-ci ont été mis en rapport avec l’homme, et l’homme avec eux tous. (TB Sanhédrin 108b)

La tragédie de Babel est celle d’une confusion incestueuse. Seul un homme dépourvu de tout esprit mondain et entier dans sa pensée et ses actes pouvait entreprendre, par son exemple de réveiller le monde endormi. Cet homme sera Noé.

Dès le premier verset notre sidra on nous le présente : Ich tsadiq tamim haya bédorotav ; eth haélohim hithalèkh Noa’h : il était un homme pieux qui avait le courage d’aller jusqu’au bout de ses opinions, de marcher avec Dieu toujours et partout.

« Voici les générations (tolédot) de Noé. Noé fut un homme juste, intègre (tamim), entre ses contemporains (ses générations (dor); il se conduisit selon Dieu. » (Gn 6, 9)

Pourquoi les générations (tolédot) de Noé ? Parce que, souligne Rachi, Berchit Rabba (30, 6) nous dit que les générations laissées par le juste ce ne sont pas ses enfants mais ses bonnes actions. Comme on donne à ses enfants on ne devrait jamais se retenir de commettre une bonne action. Ainsi qu’il est écrit, « Le souvenir du Juste est une bénédiction » (Michée 10, 7).

Quelles luttes pour pouvoir résister au courant ! Quelle force de caractère pour supporter les railleries des puissants de l’heure ! Noé lui-même, pose sa foi en digue devant les flots de la violence déchaînée.

Au : « Il y avait un homme juste et intègre parmi ses contemporains, et Noé marchait devant Dieu : Noa’h Ich tsadiq tamim haya bédorotav ; eth haélohim hithalèkh Noa’h » répondra, avec les mêmes mots, le « Marche devant moi et soit intègre : Ithalek lefanaï veyié tamim » (Gn 17, 1) adressé comme un ordre par Dieu à Abraham.

Noé est donc un juste dans sa génération mais d’une justice relative par rapport à ses contemporains, pas un absolu. Rachi dit qu’à l’époque d’Abraham « il aurait compté pour rien » et le Talmud abonde :

Johanan a dit: Dans ses générations, mais pas dans les autres générations. Resh Lakish soutenu: [Même] dans ses générations – combien plus encore dans les autres générations. R. Hanina a dit : Pour illustrer le point de vue de R. Johanan, à quoi cela peut-il être comparé? A un tonneau de vin couché dans une voûte d’acide : à sa place, son odeur est parfumée [par rapport à l’acide]; ailleurs, son odeur ne sera pas parfumée. R. Oshaia a dit : Pour illustrer le point de vue de Resh Lakish, à quoi cela peut-il être comparé ? À une fiole d’huile de nard située au milieu des détritus : si elle est parfumée là où elle est, combien plus au milieu des épices ! (TB Sanhédrin 108 a)

Pourquoi le déluge va-t-il durer 40 jours ? Parce que c’est la durée de la formation d’un fœtus humain nous rappellent nos sages (Berechit Rabba 32, 7). Dieu enclot donc dans l’arche une famille humaine et ses enfants et sept couples d’animaux purs et deux impurs pour faire renaitre l’humanité corrompue par le péché c’est-à-dire qui s’est conduite de manière mortelle pour elle-même. « La catastrophe nous est présentée comme une reconstruction » souligne Hirsch[2].

Pourquoi sept couples de quadrupèdes et d’oiseaux mâle et femelle (7, 2.3) emmenés dans l’arche ? Parce que selon Ibn Ezra ce nombre est indépendant du système décimal.

Puis pourquoi sept jours d’attente avant les 40 jours et 40 nuits du déluge ? Dans le Talmud de Jérusalem (TJ Moed Katan 3, 5) Rabbi Zeira demande :

D’où sait-on que Dieu a tenu sept jours de deuil pour le monde ? De ce qu’il est dit : « Il arriva au bout de sept jours que les eaux du déluge furent sur la terre » (Gn 7, 10)

Noé est un second Adam ancêtre d’une nouvelle humanité, certes il est un « juste parfait » un ish ha-adama (Gn 9, 20) qui règne sur la terre comme Joseph en Egypte remarque le Zohar, un juste qui a lui-aussi échappé à la corruption de son entourage (symbolisée par le désir de la femme de Putiphar), mais il reste cependant pas un juste qui n’a pas joint le michpat, la clémence, à sa justice comme Abraham. Joseph avait besoin d’un appui pour le soutenir il « marchait avec Dieu » alors qu’Abraham marchait « devant Dieu » sans besoin de soutien souligne Rachi.

Le mot téba n’est employé que deux fois dans la Torah remarque Elie Munk, pour parler de l’arche de Noé et du berceau de Moïse (Ex 2, 3). Il s’agit à chaque fois de « sauver de la mort le rédempteur de l’humanité – et le rédempteur du peuple élu » [3], le futur prophète de l’alliance avec l’humanité et avec Israël ».

Noé sauve sa famille et sa peau mais pendant les 20 ans de la construction de l’arche il ne convaincra pas ses contemporains à l’instar d’Abraham intercédant pour Sodome, ou de Moïse implorant le pardon pour le peuple quitte à être effacé du livre de Dieu (Ex 32, 32) regrette la tradition qui lui reconnait néanmoins le mérite d’avoir sauvé le genre humain.

L’holocauste de Noé et la culpabilité existentielle

Cain et Abel avaient déjà offert pour l’un les fruits de la terre et des premiers nés de leur bétail .

 Caïn présenta, du produit de la terre, une offrande au Seigneur, et Abel offrit, de son côté, des premiers-nés de son bétail, de leurs parties grasses. Le Seigneur se montra favorable à Abel et à son offrande, mais à Caïn et à son offrande il ne fut pas favorable; Caïn en conçut un grand chagrin, et son visage fut abattu. Le Seigneur dit à Caïn; « Pourquoi es-tu chagrin, et pourquoi ton visage est-il abattu? Si tu t’améliores, tu pourras te relever, sinon le Péché est tapi à ta porte: il aspire à t’atteindre, mais toi, sache le dominer! » »(Gn 4, 3-7)

Dieu avait agréé le sacrifice d’Abel et pas celui de Caïn et la tristesse de Caïn avait conduit au meurtre d’Abel. Quel est le péché de Caïn ? « Si tu t’améliores, tu pourras te relever, sinon le Péché est tapi à ta porte: il aspire à t’atteindre, mais toi, sache le dominer! » (Gn 4, 7) : de ne pas avoir su résister à sa pulsion violente, refusant de s’améliorer, de travailler sur lui-même. Les « holocaustes » rédiment des péchés commis en pensée et pas en acte dit le Zohar. Le sacrifice est donc lié à la culpabilité.

L’initiative vient-elle de Noé ? de Dieu lui-même ?

Maimonide dans son Guide des égarés dit que chaque fois que Dieu réfléchit al libo (dans son cœur) « et Dieu se dit dans son coeur: « Désormais, je ne maudirai plus la terre à cause de l’homme » (Gn 21, 7), comme lorsque Dieu « s’affligea dans son cœur (al libo) » (Gn 6, 6) d’avoir créé l’homme. Cela signifie que Dieu n’a pas envoyé de messager à l’homme pour réaliser une action.

Rachi défend l’opinion diamétralement opposée : « Noé s’est dit : si le Saint béni-soit-Il m’a ordonné de faire entrer certaines bêtes par sept ce ne peut être que pour en offrir en sacrifice (Berechit Rabba 34, 9). ». Le sacrifice n’est pas spontané, c’est Dieu qui l’a sinon ordonné au moins suggéré. Le sacrifice lui est agréable et l’Éternel le désire.

Entre culte spontané et service de Dieu ordonné on ne peut trancher. Dit en d’autres termes, le sacrifice peut probablement être conçu comme un acte spontané de l’homme pour racheter le sentiment de culpabilité inhérent à son existence, et dans le cas de Noé probablement lié aux millions de morts du déluge (« Pourquoi eux et pas moi ? »). Dieu méprise ces sacrifices comme le montreront les prophètes car ils relèvent d’une conception erronée de la justice qui ne conduit à aucune amélioration personnelle ou sociale. Mais ce sacrifice peut aussi être un service de Dieu selon la vue de Rachi, une action de grâce destinée à frustrer la violence primitive de l’homme, une capacité de renoncement pour désirer de manière libre : « le penchant du cœur de l’homme est mauvais dés son enfance (Yetser lev ha-adam ra) » constate la Paracha… mais celui-ci peut le vaincre.

L’ « odeur agréable » n’est pas celle d’un bon ragout car pour le judaïsme l’odorat est le sens le plus spirituel. Un midrach explique que, descendant de l’arche Noé contempla l’immensité du désastre et fondit en larmes. Son sacrifice serait alors une supplication envers Dieu pour épargner le monde à l’avenir. Le sacrifice de Noé serait donc le signe d’un dévouement gratuit et spontané de Noé envers Dieu, un acte spirituel.

Le monde suit son cours

Juste après le déluge Dieu dit :

« Désormais, je ne maudirai plus la terre à cause de l’homme, car les conceptions du cœur de l’homme sont mauvaises dès son enfance ; désormais, je ne frapperai plus tous les vivants, comme je l’ai fait. Plus jamais, tant que durera la terre, semailles et récolte, froidure et chaleur, été et hiver, jour et nuit, ne seront interrompus. » (Gn 8, 21-22).

Selon Rabbi Itsak, avant le déluge il suffisait de labourer son champ une fois tous les 40 ans ! (Berechit Rabba 34, 13) et rabbi Chmoule Bar Nahman disait quand il souffrait de maux de tête : « voilà ce que nous devons à la génération du déluge ! ». Selon certains Sages l’apparition des saisons est la marque du temps post-déluvien. Une intéressante discussion d’astronomie du traité Berakhot (58b-59 a) sur le verset de Job : « Il crée l’Ourse, l’Orion et les Pléiades » (Jb 9, 9), montre que les sages pensaient que le déluge était du a un changement opéré par le créateur dans la disposition des étoiles :

« Car au moment où le Saint, béni soit-Il voulut amener le déluge sur le monde, il prit deux étoiles de Pléiades et amena le déluge sur le monde. Et quand il voulut le boucher, il pris deux étoiles de l’Ourse et le boucha.

– Il aurait dû lui rendre !

– Un puits ne se remplit pas de sa margelle. Ou bien un accusateur ne devient pas défenseur.

– Il aurait dû lui créer deux autres étoiles !

– « Il n’y a rien de nouveau sous le soleil » (Qo 1,9)… » (TB Berakhot 59 a)

Bref : un puit ne peut se remplir de l’eau qui s’accumule sur sa margelle ; les étoiles qui avaient provoqué le déluge par leur absence ne sauraient être amenées au tribunal céleste pour mettre fin au cataclysme ; Dieu s’en tient en définitive à son œuvre de création originaire.

On peut tenter une hypothèse : le mal qui régnait avant le déluge était dû à une absence de prise de conscience du temps, de cette distraction des fins dernières a découlé l’addiction dans un monde de l’instantanéité et du plaisir immédiat maximisé et à jet continu. Cette absence de conscience de soi c’est l’idolâtrie, un rapport faussé au monde, réduit à sa factualité, à la bestialité et à la guerre.

Après le déluge, le monde fonctionne selon ses lois et Dieu n’y interviendra plus comme le signifie l’arc en ciel, signe de l’alliance de Dieu avec l’humanité, c’est-à-dire de la continuité du temps qui ne peut plus être interrompue par aucun maboul (déluge) ni hamas (violence). Le temps réglé par les astres et les saisons suit désormais son cours et chacun peut avoir mal à la tête ou s’enrhumer en son temps… Ce principe de stabilité est un fondement talmudique qu’énonce le Rambam : « Le monde suit son cours habituel », il est « interdit d’interagir dans le monde en espérant un miracle »[4].

 L’ivresse de Noé et l’annonce de la faiblesse humaine

Cependant Noé ne parviendra pas à conserver parfaitement intact sa témimouth, et il est probable que les huit personnes qu’il a sauvé dans l’arche, dont ses trois fils, ont quand même été touchés par la corruption du monde antédiluvien où ils ont vécu. Si Dieu a tenté de faire renaitre la vie sur terre après que les hommes l’aient détruit, cet anéantissement par l’homme de son environnement restant une possibilité actuelle, les 40 jours de gestation pour former un nouvel Adam n’ont semble-t-il que partiellement réussi.

Car suit le malheureux épisode où le seul juste de l’humanité finit ivre mort au fond de sa tente, probablement avec sa femme disent les sages. Un spectacle affligeant face auquel ses trois enfants vont avoir des attitudes différentes. La Torah si bavarde ensuite sur les noms des descendants de Noé est laconique sur cet épisode :

« Noé, d’abord cultivateur planta une vigne. Il but de son vin et s’enivra, et il se mit à nu au milieu de sa tente. » (Gn 9, 20-21)

Peu auparavant on nous avait précisé le nom « programmatique » des enfants de Noé :

« Noé engendra trois fils: Sem, Cham et Japhet. » (Gn 6, 10)

  • Sem-Chem, signifie « nom, renommée, prospérité ». Ce nom symbolise l’étude, la spiritualité, l’intelligence, la science, la Torah, les sémites.
  • Japhet vient de yofi qui signifie « la beauté ». Japhet est compris comme le père des grecs et des peuples indo-européens. Japhet c’est la séduction, la beauté, l’harmonie, l’art. Il sera l’ancêtre d’Abraham.
  • Ham, signifie « chaud », c’est la passion bouillonnante, l’impulsif, la force. Il engendrera Canaan. Les Sages ont vu en lui la force rusée qui conduit à la révolte contre Dieu en construisant la tour de Babel. Car de Ham descendra Nimrod, le roi qui construira la tour de Babel et les villes de Babylone et Ninive.

Alors que Noé va s’enivrer, Ham va voir la nudité de son père, et, au lieu de le couvrir il va sortir pour l’annoncer à ses deux frères. (Gn 9, 21-22). Le Talmud s’offusque profondément de ce qui apparait comme banal de prime abord.

En réalité l’acte de « découvrir la nudité[5] » désigne l’inceste dans le Torah : « Nul d’entre vous ne s’approchera de quelqu’un de sa parenté, pour en découvrir la nudité. » (Lv 18,6) Le commandement se fait encore plus précis : « Tu ne découvriras pas la nudité de ton père, ni celle de ta mère » (Lv 18,7). Le Talmud et la Tradition juive lisent donc cet acte comme un véritable inceste, le regard incestueux de Ham viole le père souverain puis en fait l’annonce. Le midrache affirme même que Cham aurait castré son père. On retrouvera ailleurs dans la Torah un cas d’inceste suite à l’ivresse : Lot est enivré et ses deux filles qui, ne trouvant plus d’hommes, en profitent pour coucher avec leur père (Gn 19, 30-38)

Sem et Japhet, quant à eux, vont protéger Noé, leur père, ce juste déchu et lui apporteront son manteau pour le couvrir en venant à reculons pour ne pas « découvrir sa nudité ». « Sem et Japhet prirent la couverture, la déployèrent sur leurs épaules, et, marchant à reculons, couvrirent la nudité de leur père, mais ne la virent point, leur visage étant retourné. » (Gn 9, 23).

Le roi est nu et le regarder est une malédiction pour Ham. Le fils de Ham, Canaan sera condamné à servit Sem et Japhet c’est la « malédiction de Noé ». Pourquoi ? parce que la dévalorisation du symbole paternel, aussi bas soit-il, conduit directement à la destruction de l’estime de soi de l’enfant. Celui qui voit son père détruit par l’alcool peut avoir du mal à incarner la fonction symbolique paternelle. Sem et Japhet vont se protéger de cette malédiction en ne regardant pas.

D’autres commentateurs ne verront pas une connotation sexuelle dans le regard sur la nudité de Noé. D’ailleurs l’ivresse n’est pas un interdit biblique. Ce que voit Ham c’est la pauvreté, la honte, l’humiliation de son père. On peut imaginer que ce fait abaisse l’image que Ham se fait de son père, il en découvre la faiblesse et cet affaiblissement est un affaiblissement psychique pour lui-même, une malédiction qui le déconstruit et que lui, le cadet annonce à ses frères, une révélation qui est probablement son erreur la plus grave car elle conduit à un affaiblissement de la fonction totémique paternelle.

La nudité naturelle pour Adam et Eve avant le péché et qui devient le symbole de leur fragilité après, au point de terroriser désormais Adam « J’ai eu peur parce que je suis nu et je me suis caché » (Gn 3, 10), cette nudité qui ne signifie pas la seulement sexualité mais la faiblesse, la limite, qu’il faut cacher avec un manteau mais que Dieu voit quand même : « Le Seigneur Dieu fit à l’homme et à sa femme des tuniques de peau et les en vêtit » (Gn 3,21), est brutalement annoncée par Ham qui ridiculise Noé.

La Torah met en parallèle Noé et Adam les premiers hommes des deux mondes.

Selon le psychanalyste Gérard Haddad les trois noms des enfants de Noé suggèrent trois types de subjectivité. Ham c’est celui qui rejette sa filiation ses origines en faisant boire son père (le talmud ajoute qu’il a forniqué avec lui). Il se condamne par son comportement. Chem c’est le Nom, le symbole de la rationalité, de l’étude. Sem et Japhet ne peuvent pas fonctionner de manière séparée car ils portent ensemble le manteau qui va recouvrir la nudité de leur père. L’alliance entre la réflexion logique, le science d’une part ; et d’autre part la beauté et l’harmonie des formes, l’art, est un idéal talmudique : Il faut qu’un jour Japhet viennent habiter dans le tente de Chem souligne Gérard Haddad[6].

On peut penser que ces trois subjectivités représentent le psychisme ordonné de l’homme, du « juste parfait » : quand la sensibilité est au service de l’intelligence et que toutes deux l’emportent sur l’émotion impulsive.

L’alliance avec l’humanité

Les descendants de Sem Cham et Japhet sont les 70 nations de la terre. Un chiffre symbolique qui représente toute la terre. Ce sont ces même 70 nations pour lesquelles 70 taureaux étaient offerts lors de la fête universaliste de Souccot. Israël sera la nation « une », particulière, séparée des 70 autres.

Mais l’alliance que fait Dieu n’est pas une alliance avec Israël mais avec l’humanité. Dieu est le Dieu non pas d’Israël mais de toute l’humanité.

Si Israël a sa loi, il ne demande pas pour autant au non-juifs d’y adhérer. L’alliance noachide a sa loi : les sept impératifs moraux qui, d’après la tradition juive, ont été données par Dieu à Noé. Une loi en sept points énoncée ainsi dans l’une des plus ancienne Baraïta (IIe s. de notre ère) :

« Nos Docteurs ont dit que sept commandements ont été imposés aux fils de Noé : le premier leur prescrit d’avoir des magistrats ; les six autres leur défendent :  le sacrilège;  le polythéisme;  l’inceste;  l’homicide;  le vol;  l’usage d’un membre de l’animal en vie ». (TB Sanhédrin 56 b)

Six commandements négatifs donc et un septième positif, l’obligation d’établir des tribunaux. Pourquoi des tribunaux ? Parce que sans tribunaux il n’y a pas de tsedaka, de justice. Noé est un tsadik de sa génération un juste. L’administration de la justice, signe l’existence de la loi noachique car sans tribunaux point de justice. Selon la Tradition juive, tout non-Juif vivant en accord avec ces sept lois est considéré comme un Gentil Vertueux et a sa part dans le monde à venir comme un juif. Les adhérents à ces lois sont souvent appelés B’nei Noah’ (Enfants de Noé) ou noachides[7].

Maimonide inscrit le don de la loi dans l’histoire. Il dit que les sept commandements noachide remontent à Adam. L’interdiction de manger de la chair d’un animal vivant, la cruauté, a été ajoutée pour Noé (Gn 9, 4) puis….

Quand Abraham a surgi, en plus de ceux-ci, il a reçu le commandement de la circoncision. Il a également ordonné les prières du matin. Isaac a séparé la dîme et ordonné un service de prière supplémentaire avant le coucher du soleil. Jacob a ajouté l’interdiction de manger le nerf sciatique. Il a également ordonné les prières du soir. En Egypte, Amram a réçu les commandements qui concernent d’autres mitsvot. En fin de compte, Moïse est venu et la Torah a été complétée par lui. (Maïmonide, Michné Torah Sefer Choftim, Melakhim Melakhim ouMilkhamot  9, 1)
Parfois ces sept commandements noachides sont réduits à un seul qui semble tous les contenir, l’abandon de l’idolâtrie ou polythéisme. Tout homme qui abandonne l’idolâtrie est juif :

Les familles se querellèrent l’une avec l’autre. La famille de Yehouda dit : C’est grâce à moi que Mordekhaï a pu naître, puisque David n’a pas tué Chim’i ben Guéra. Et la famillle de Binyamin dit : il vient de moi. […] Rabbi Yo’hanan dit : toujours il venait de Binyamin. Et pourquoi l’appelle-t-on yehoudi ? Parcequ’il a renié l’idolâtrie, car tout homme qui renie l’idolâtrie est appelé yehoudi (juif). (TB Méguila 13 a)

Maïmonide souligne la centralité du renoncement à l’idolâtrie, il explique dans le Guide des Egarés que « le but principal de la Loi est d’extirper l’idolâtrie »[8] et ajoute dans le Michné Torah[9] :

«  IV/ Le commandement qui proscrit l’idolâtrie a, à lui seul, la même importance que tous les autres réunis, selon le verset : ‘‘Quand, par erreur, vous n’aurez pas exécuté toutes ces ordonnances…’’ (Nb 15,22). La tradition nous a enseigné que ce texte vise l’idolâtrie. On en peut déduire qu’avouer l’idolâtrie revient à désavouer la Loi tout entière, tous les prophètes et tous les commandements dont ont été chargés les prophètes depuis Adam jusqu’à la consommation du monde, inversement, désavouer l’idolâtrie, c’est avouer la Loi tout entière, tous les prophètes et tous les commandements dont ont été chargés les prophètes depuis Adam jusqu’à la consommation du monde.

L’interdiction de l’idolâtrie est donc bien le commandement essentiel.

V/ Un Israélite pratiquant l’idolâtrie est assimilé sous tous les rapports au non-juif et non pas à l’Israélite qui se serait rendu coupable d’une transgression sanctionnée par la lapidation. Qui est passé au culte idolâtre a apostasié la Loi tout entière. De même les Israélites hérétiques ne sont plus à aucun égard, comptés pour Israélites. »

L’archétype biblique du rejet de l’idolâtrie n’est pas Noé mais Abraham. En lui seront « bénies toutes les familles de la terre » (Gn 12, 3), c’est à dire toutes les Nations. C’est pour cela que l’épisode de la tour de Babel suit immédiatement l’énonciation des 70 descendants de Noé.

[1] J’emprunte ce rapprochement avec Hanna Arendt à mon ami Gérard Haddad.

[2] Commentaire du rav S .R. Hirsch sur le Pentateuque, Tome 1, Berechith, Kountrass editions 1995, pg. 213

[3] Elie Munk, La voix de la Torah, la Genèse, Association Samuel et Odette Levy Nouvelle édition 2007, pg. 95.

[4] Maïmonide : Mishneh Torah, lois des rois, XII, 1

[5] Ervah, “nudité” : Lv 18, 6.7.8.9.10.11.12.13.14.15.16.17.18.19 et 20, 11. 17.18.19.20.21 et Ez 22, 10…

[6] Conférence Akadem, sept. 2013 en ligne.

[7] Le fondement halakhique antique de ce statut (Maïmonide, Michné Torah Sefer Choftim, Melachim 9, 1) a été analysé par Elia Benamozegh, rabbin de Livourne du XIXème siècle, dans Israël et l’humanité.

[8] Guide des égarés, III, 30.

[9] Michné Torah, Livre de la Connaissance, chapitre II, « Qu’il est interdit de rendre un culte à rien de ce qui est créé… », Traduction de Valentin Nikiprowetzky et André Zaoui (Le livre de la connaissance, Quadridge/PUF, 196, pg. 232.)

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