Lekh Lekha (va pour toi!) et l’émergence de la femme comme sujet

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Marc Chagall: Abraham pleurant Sarah.1931

Abraham et le monothéisme

Pour la tradition juive Abraham est la figure du croyant monothéiste, de celui qui confronté à de multiples épreuves n’abandonnera pas le monothéisme. Dieu demande à Abraham des renoncements de plus en plus importants : son pays, son village de naissance, son père : « Quitte ton pays, de ton lieu natal et de la maison paternelle » (Gn 12, 1). Enfin son fils Isaac.

Sa démarche nous l’oppose à Nimrod constructeur de la tour de Babel mais aussi à son père idolâtre :

Le Midrach enseigne :

 » Nimrod, dit à Abraham : es-tu bien Abraham fils de Tèrah ?
– Sais-tu que je suis l’auteur de toutes les œuvres, du soleil, de la lune, des étoiles et des astres ? Les hommes sont issus de moi. Pourquoi as-tu détruit mon idole ?
À ce moment, le Saint béni soit-Il inspire Abraham qui répond :
– Que votre Grandeur me permette de répondre
– Parle !
– Depuis la création du monde, le soleil se lève à l’est et se couche à l’ouest. Ordonnez donc au soleil de se lever demain à l’ouest et se coucher à l’est. J’attesterai alors que vous êtes le maître du monde. De plus, si vous êtes l’auteur des êtres humains, vous devez connaître avec certitude toutes leurs pensées intimes. Dites-moi donc maintenant ma pensée et mes projets immédiats.

Nimrod, perdu dans ses pensées, caresse sa barbe. Abraham s’adresse à lui :- Ne soyez point surpris. Vous n’êtes nullement le maître du monde, mais plutôt le fils de Kouche. Et si vous étiez le maître du monde, pourquoi n’avez-vous pas sauvé de la mort votre père ? Mais, comme vous ne l’aviez point sauvé, ainsi serez-vous incapable d’échapper vous-même à la mort.

Aussitôt, Nimrod convoque Tèrah et dit :

– Quel traitement réserver à ton fils qui détruisit mes idoles ? Son châtiment serait de le brûler vif !

Mais Nimrod dit à Abraham :

– Prosterne-toi devant le feu et tu auras la vie sauve.
– Je me prosternerai plutôt devant l’eau qui éteint le feu
– Alors prosterne-toi devant l’eau !
– Si c’est ainsi, mieux vaut s’incliner devant les nuages qui supportent l’eau.
– Incline-toi devant les nuages !
– Alors mieux vaut s’incliner devant le vent qui disperse les nuages.
– Très bien, incline-toi devant le vent !
– N’est-il pas mieux de s’incliner devant Dieu qui maîtrise le vent ?
– Alors Nimrod, [s’emportant], dit : assez parler ! Je ne me prosterne, quant à moi, que devant le feu. Je t’y jetterai et que vienne ton Dieu te délivrer.
Aussitôt, on le fit sortir pour le jeter dans une fournaise ardente. Ligoté, enchaîné, placé sur une pierre, il fut entouré de toutes parts de bois ayant cinq coudées de longueur et cinq de hauteur qu’on eut bien soin de flamber.

À ce moment, tous les voisins et les concitoyens vinrent conspuer Tèrah, le frappant sur la tête : – honte ! humiliation ! Le fils que tu disais appelé à hériter ce monde et le monde à venir est en train de brûler vif par les soins de Nimrod !

Mais le Saint béni soit-Il, plein de clémence, descend et le sauve ! »

Abraham n’est pas une personne miraculeusement épargnée de l’idolâtrie dès avant sa naissance, Abraham c’est un homme qui s’arrache en conscience à un milieu baignant dans des croyances idolâtres. Abraham c’est celui qui est revenu de toutes les idolâtries :

Le Midrach s’étonne de ce prodige :

« Rabbi Chimône Ben Yohaï dit : Abraham, notre père, ne reçut d’enseignement ni de son père ni de son maître. Comment a-t-il appris la Tora ? Le Saint béni soit-Il lui a donné des reins aussi grands que des vases débordant de sagesse qui lui enseignaient la Tora et la connaissance durant toute la nuit. Rabbi Léwi dit : il apprit par lui-même la Tora. »

Et souligne l’aspect volontaire de la démarche d’Abraham qui s’oppose à tout son environnement culturel et religieux dans une Babylonie où le culte des astres était une évidence sans discussion :

« Abraham avait trois ans lorsqu’il sortit de la caverne [où l’avait caché son père pour le soustraire à la colère de Nimrod]. S’interrogeant sur le créateur du ciel, de la terre et de lui-même, il passe toute la journée, à adresser ses prières au soleil. Le soir, le soleil se couche à l’occident et la lune se lève à l’orient. Voyant la lune entourée d’étoiles, il se dit : voilà le créateur du ciel, de la terre et de moi-même ; ces étoiles sont ses ministres et ses serviteurs. Toute la nuit, il adresse donc ses prières à la lune. Au matin, la lune disparaît à l’ouest et le soleil se lève à l’est. Il dit : ces deux [astres] sont dépourvus de puissance. Un souverain est au-dessus d’eux, à Lui j’adresserai mes prières et devant Lui je m’inclinerai ! » (Midrach Rabbah sur Gn)

Le lekh lekha : « va pour toi », est une injonction : « pense par toi-même ! ». Cette libre pensée va de pair avec l’émergence de la nomination féminine, c’est-à-dire l’émergence de la femme comme sujet.

Et curieusement la sortie de l’idolâtrie, c’est à dire une manière de se référer au monde, à autrui et à dieu comme un moyen et non comme une fin en soi est liée à l’émergence de la femme comme sujet. Le vrai sujet de la paracha n’est pas Abraham mais Sarah.

De la nomination des femmes et de l’émergence de la femme comme sujet.

« Abram prit Saraï son épouse » (Gn 12, 5)

J’ai reçu un enseignement intéressant d’Ezriel Nathan, rabbin.

Celui-ci remarque que lors de la génération d’Adam le père du genre humain, la femme est nommée icha, d’un nom tiré de celui de l’homme, ich. « Et l’homme dit: « Celle-ci, pour le coup, est un membre extrait de mes membres et une chair de ma chair; celle-ci sera nommée Icha, parce qu’elle a été prise de Ich. » » (Gn 2, 23). Rachi en conclut que « nous apprenons d’ici que le monde a été créé avec la langue sainte, [étant donné que seule la langue hébraïque relie les mots « homme » et « femme » à une racine commune] (Beréchith rabba 18, 4).

De même dans le second récit de création c’est encore l’homme qui nomme la femme non pour elle-même mais comme une fonction de reproduction qui teinte son nom : « L’homme donna pour nom à sa compagne « Ève » [du verbe ‘haya, « vivre » : qui donne la vie à ses enfants] parce qu’elle fut la mère de tous les vivants. » (Gn 3, 20)

Pendant les dix générations suivantes qui vont jusqu’à Noé alors que la violence grandit sur terre, les femmes seront « des femmes de » mais sans jamais être nommées. Seules les descendantes de Caïn, Ada et Cilla, femmes de Lamec, sont nommées par la Torah (Gn 4, 19) mais dans une pure définition objectale et fonctionnelle : l’une assumant le rôle de fille à plaisir et l’autre la fonction de mère comme le présente Rachi qui condamne ces mœurs :

« Telles étaient les mœurs de la génération du déluge : l’une pour donner des enfants, et l’autre pour le plaisir. On faisait absorber à la seconde une potion destinée à la rendre stérile, on la parait comme une jeune épousée et on la nourrissait de mets succulents. Quant à la première, elle était humiliée et endeuillée comme une veuve. »

Lors de la génération de Noé, père de l’humanité après le déluge, la femme de Noé n’est pas nommée elle est seulement eéchet Noah, de même que « les trois épouses de ses fils », Sem, Ham et Yaphet. (Gn 7, 13).

On le remarque, jusque-là, le féminin n’émerge que comme fonction du masculin. Le monothéisme d’Abraham, le refus du mensonge idolâtrique signe l’émergence de la femme comme sujet et non plus comme objet à disposition de l’homme.

Car il va falloir attendre Abraham, après vingt génération depuis Adam, Abraham, le père de tous les peuples (av‘haam), pour qu’une femme soit nommée pour elle-même, de manière unique et sans « fonction ». C’est Saraï dont Dieu changera bientôt le nom en Sarah.

Quand Rachi commente : « Abram prit Saraï son épouse, Loth fils de son frère, et tous les biens et les âmes qu’ils avaient acquis (hanefech acher assou) à Harân. Ils partirent pour se rendre dans le pays de Canaan… » (Gn 12, 5)… il explique que cette expression signifie qu’ils avaient fait entrer ces âmes sous les ailes de la chekhina (Beréchith raba 39 14) et que Sara convertissait les femmes quand Abram convertissait les hommes.

On est donc, après ce lent murissement de l’humanité qui a conduit de transgression, en assassinat, en destruction massive (maboul = le déluge) résultat d’une perversion morale généralisée, puis d’une perversion proclamant l’abaissement de l’image du père avec ham, fils de Noé, une nouvelle étape de l’humanité. Dans une lente progression on est passé du père des humains, au père de l’humanité et avec Avram au père de toute l’humanité, capable de nommer sa femme comme son égale.

Le Talmud souligne l’universalisme d’Abraham comme de Sarah :

« Abram c’est Abraham (Chroniques 1, 27) : Au début il est devenu père [du seul peuple] d’Aram [av-Aram]et à la fin le il est devenu « père d’une multitude [av amon] de nations » (Gn 17, 5). Saraï c’est Sara ! Au début elle est devenue princesse de sa nation [Car Saraï signifie littéralement « ma princesse »], et à la fin elle est devenue princesse du monde entier (TB Berakhot 13a).

Le Talmud de Babylone (Meguila 14a) dit que ce nom avait une autre raison : sa grande beauté que les gens contemplaient. Ce que confirme et le texte et Rachi.

« Tharé le père d’Abraham a engendré trois fils Abram, Nacor et Harân » (Gn 11, 27). Hors il se trouve que « La femme d’Abram avait nom Sarai, et celle de Nacor, Milka , fille de Harân, le père de Milka et de Yiska.» (Gn 11, 29). Rachi affirme que :

Yiska c’est Sara, ainsi nommée parce qu’elle « voyait » (sokha) par l’esprit divin, et que tous « contemplaient » (sokhin) sa beauté. Ou encore : Yiska est à rapprocher de nesikhouth, qui suggère l’idée de noblesse, tout comme le mot Sara suggère celle de princesse.

Le Talmud (Meguila 14a) affirme qu’il y eu 48 prophètes et 7 prophétesses en Israël : Sarah, Myriam, Deborah, Hannah, Abigaïl, Houldah et Esther. La première des matriarches est donc aussi la seule qui sera définie comme une prophétesse (nevia), la mère de la prophétie dont Abraham, « qui lui était inférieur en prophétie », souligne Rachi, doit écouter la voix : « … tout ce que Sarah te dira, écoute sa voix ! » (Gn 21, 12). Etrange situation par laquelle le premier homme écoutant et obéissant à la voix de Dieu qui l’appelle doit d’abord écouter… celle de sa femme.

L’alliance avec Abraham

Nous trouvons dans cette paracha deux des trois formes d’alliance (bérith) entre Dieu et Israël.

Tout d’abord, on trouve l’alliance qui symbolise le lien de la terre d’Israël et l’Eternel. Celle-ci n’est pas un pays comme les autres, son influence spirituelle sur ses habitants est puissante. Dans notre sidra que nous trouvons la première forme de cette alliance entre la terre d’Israël et Dieu :

« Ce jour-là, l’Eternel conclut avec Abram un pacte en disant : Je donne à ta descendance ce territoire, depuis le torrent d’Egypte jusqu’au grand fleuve, le fleuve d’Euphrate… » (Gn 15,18)

La deuxième forme de l’alliance concerne chaque individu en Israël. Il s’agit de la circoncision (brith Mila). Abraham la subira a 99 ans et son fils Ismaël à 13 ans :

« Voici le pacte que vous observerez qui est entre moi et  vous,  jusqu’à ta dernière postérité : circoncire tout homme parmi vous » (Gn 17, 10)

Enfin, la dernière forme de l’alliance concerne l’ensemble d’Israël : le don de la Torah au Sinaï.

A part l’alliance conclue avec Noé après le déluge, Dieu ne fit d’alliance qu’avec Israël.

La sidra Lekh lékha, nous raconte le déroulement de cette « alliance entre les morceaux » (brith ben habétarim), la Torah nous indique le déroulement de cet acte.

 « Prépare-moi une génisse âgée de trois ans, une chèvre de trois ans, un bélier de trois ans, une tourterelle et une jeune colombe. Abram prit tous ces animaux, divisa chacun par le milieu et disposa chaque moitié en regard de l’autre » Mais il ne divisa point les oiseaux. Les oiseaux de proie s’abattirent sur les corps, Abram les mit en fuite » [..] Puis voici qu’un tourbillon de fumée et un sillon de feu passeront entre ces chairs dépecées, Ce jour-là, l’Éternel conclut avec Abram un pacte » ( Gn 15, 9-10. 17-18)

Rabbi Yossef Albo dans son ouvrage Séfèr ha’ikarim, explique que l’alliance doit constituer un lien durable entre deux êtres au point de faire des deux une seule personne. Chacun des deux a le devoir de sauvegarder l’existence de l’autre comme la sienne propre. C’est la raison pour laquelle, les animaux sont coupés en deux.

Seule la mort sépare ces deux moitiés. Il en est de même pour les contractants de cette alliance.

Dans cet esprit, le partage évoque une réciprocité entre Dieu et Abraham. L’alliance élève en quelque sorte Israël au niveau de partenaire de Dieu, une alliance qui engage Dieu à l’égard des hommes si ces derniers respectent leur engagement.

4 commentaires sur « Lekh Lekha (va pour toi!) et l’émergence de la femme comme sujet »

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