La sortie d’Egypte, sujet central de toute la Torah

Marc Chagall, le passage de la mer

Un rituel alimentaire lié aux émotions

Le Seder de Pessah n’est pas un repas ou un rite mais un « ordre » en hébreu, il s’agit d’ordonner et de structurer les choses et sa propre existence personnelle et familiale en profondeur. Le soir de Pessah tout juif enseigne à ses enfants comment ordonner sa vie en homme et en femme libre.

Il s’agit donc d’un processus psychologique abréactif (qui vise à provoquer un choc émotionnel) familial réalisé dans le Seder de Pessah par la consommation de l’agneau (korban Pessah), de la matsa (pain non levé), et du Maror herbes amères… qui touche la profondeur inconsciente des convives et les relie à l’Eternité d’Israël. Nous consommons et nommons ces réalités car comme le dit l’Haggadah :

« Rabbane Gamaliel disait. Celui qui ne mentionne pas à Pessah ces trois choses n’a pas rempli son devoir, ce sont l’agneau pascal, le pain azyme et les herbes amères. PESSAH, MATZA, MAROR.»

Il s’agit donc de convoquer la mémoire émotionnelle liée au gout et aux odeurs, qui est totalement intuitive car elle ne passe pas par la raison et de nommer ces émotions. Si l’on en croit les neurologues, les gouts et les odeurs sont plus évocateurs que les autres systèmes sensoriels comme la vue, l’ouïe, l’odorat et le toucher, elle passe avant le langage ou la vue qui éveillent des régions du cerveau responsables de l’analyse cognitive. L’émotion gustative ou olfactive touche directement la mémoire sans passer par l’intelligence rationnelle. Le goût est directement connecté sur une région qui sert de capteur émotionnel au cerveau : l’amygdale. L’émotion gustative provoque donc une émotion sans passer par le néo-cortex, siège de la conceptualisation de la rationalité et du langage. C’est ce qui fait qu’une odeur ou un goût peut réveiller tout un mode de souvenirs d’enfance, comme la madeleine de Proust ou un plat cuisiné par votre maman que vous aviez oublié sans que celui qui le ressent n’arrive à conceptualiser comment ce souvenir l’envahit en une puissante émotion et parfois des larmes. On se rappelle de la phrase de Proust : « La vue de la petite madeleine ne m’avait rien rappelé avant que je n’y eusse gouté ». L’hippocampe et l’amygdale, deux régions impliquées dans la mémoire sont donc convoquées à ce seder qui est un mémorial, un rappel de la libération de la sortie d’Egypte que chacun doit actualiser de manière personnelle pour se projeter dans un futur, celui de la libération finale de la Géoula.

C’est ce qui se passe dans les Seder de Pessah et Roch Achana. Nous sommes invités à gouter des mets comme l’herbe amer et à les transformer en mots car cette amertume nous explique les seder :

« Ces herbes amères pourquoi les mangeons nous ? C’est parce que les Egyptiens firent une vie amère à nos pères en Egypte ainsi qu’il est écrit : ‘‘ Il leur rendit la vie amère par une dure servitude en les employant à faire du mortier, des briques et des corvées dans les champs, toutes sortes de travaux imposés avec rigueur »

De même le Harosset ce mélange de fruit secs moulus et de dattes écrasées que nous mangeons rappelle le mortier, qu’utilisaient les esclaves hébreux en Egypte pour fabriquer les briques nécessaires aux constructions. C’est le seul élément doux du plateau.

Pessah et l’émergence de la conscience juive

Il s’agit donc de nommer des émotions et de les faire advenir au langage pour être libre. De passer d’une mentalité d’esclave pris dans le flux de ses émotions pour les amener à la conscience. Cette prise de conscience des émotions s’appelle les sentiments pour une neurologue comme Antonio Damasio[1]. La conscientisation est la porte de la liberté, la sortie de l’abrutissement de l’état d’esclave. Sans cette nomination des émotions il est impossible que naisse la conscience qui est le cœur de la vie humaine et juive. On peut transposer à Pessah ces lignes d’Antonio Damasio appliquées au cerveau et au vivant :

Lorsque les sentiments, qui décrivent l’état interne du vivant à un moment précis sont « placés », voir « situés » au sein de la perspective actuelle de l’organisme dans son ensemble, alors la subjectivité émerge. Et à partir de ce moment les événements qui nous entourent et auxquels nous participons (et les souvenirs que nous remémorons) sont investis d’une nouvelle capacité : ils peuvent importer à nos yeux, influencer le cours de notre vie. Les événements nous importent ; ils sont automatiquement qualifiés de bénéfiques ou non. Sans cela les inventions culturelles de l’humanité ne pourraient exister.

L’expérience mentale de l’esclavage, la prise de conscience va conduire les hébreux à un nouveau regard sur eux-mêmes et c’est ainsi que nait Israël en sortant d’Egypte comme conscience de soi. La destruction de l’agneau, dieu des égyptiens, dont les hébreux vont badigeonner les linteaux de leur maison (pour que le mort de l’idolâtrie les épargne !) est une radicale remise en cause de l’Etat totalitaire religieux d’Egypte dont le Pharaon se rêve pour le maître de la vie elle-même, il se rêve « au-dessus du Nil ». Passover dit on en anglais, passer au-dessus, c’est le vrai sens de Pessah, l’émergence, la sortie de la vie morte de l’esclave sans conscience spirituelle ni humaine. La sortie d’Egypte.

Par le mémorial c’est chacun de nous qui expérimente cette conscience de soi renouvelée et peut donc prendre en main son destin en incitant ses enfants à le faire par le récit. La Haggadh de Pessah insiste pour dire que c’est chacun de nous qui sort d’Egypte ici et maintenant :

« Tu raconteras à ton enfant ce jour-là, c’est pour ceci que l’Éternel a agi pour moi quand je suis sorti d’Égypte.

On pourrait penser que (la discussion sur la Sortie d’Égypte) doit avoir lieu dès le premier du mois. Aussi, la Torah dit : « En ce jour-là. »

Mais « en ce jour-là » pourrait vouloir dire quand il fait encore jour ; aussi, la Torah dit : « C’est pour ceci » tu dois le faire seulement lorsque [ceci, c’est-à-dire] la Matsa et le Maror, sont placés devant toi.

Tous les jours de ta vie

La Mitsva ne concerne pas seulement ce soir-là mais chaque jour de l’année. Car on rappelle l’évènement de la sortie d’Egypte à chaque instant de la vie juive, par exemple dans le second paragraphe du Chema matin et soir.

« Je suis l’Éternel votre Dieu, qui vous ai fait sortir du pays d’Égypte pour devenir votre Dieu »

D’autre part, on rappelle la sortie d’Egypte le Chabbat qui est célébration de la création du monde et de la Sortie d’Egypte comme cela est rappelé après la bénédiction du Quidouch du vendredi soir (et dans toute la liturgie de Chaarit, l’office du matin) comme si ces deux évènements étaient liés et concomitants.

« Tu es source de bénédiction, Éternel notre Dieu, Souverain du monde, qui nous as sanctifiés par Tes commandements, et nous as désirés. Son Chabbat saint, Il nous l’a légué avec amour : commémoration de l’acte créateur, première des Solennités, souvenir de la sortie d’Égypte. »

Le texte de la sortie d’Egypte est aussi inscrit dans les tefillins de la tête et du bras.

Toute la vie du juif est donc un « souvenir » de la sortie d’Egypte, mais dans ce cas pourquoi célébrer Pessah ?

Dans le chapitre 3 du Guévourot Achem le Maharal de Prague nous l’explique avec son génie habituel. Le Maharal reprend la discussion de la Michna citée par la Haggadah qui demande s’il faut rappeler cette sortie seulement le jour ou aussi la nuit :

« On mentionne la sortie d’Egypte durant les nuits. Rabbi Eléazar ben Azaria[2] dit : me voici comme âgé de soixante-dix ans et je n’ai pas obtenu qu’on dise la sortie d’Egypte pendant les nuits jusqu’à ce que Ben Zoma l’ait déduit car il est dit : ‘‘ Afin que tu te souviennes tous les jours de ta vie’’ (Dt 16, 3). ‘‘Les jours de ta vie’’ – les jours ; ‘‘tous les jours de ta vie’’ – les nuits. Et les sages disent : ‘‘Les jours de ta vie’’ – ce monde-ci ; ‘‘tous les jours de ta vie’’ – pour inclure le monde à venir. (TB Berakhot 12b)

On en déduit que chaque juif doit célébrer la sortie d’Egypte à chaque instant. Et le Maharal commente :

« Le soir de Pessah on n’a pas seulement l’obligation de se rappeler de la sortie d’Egypte mais on a une obligation supplémentaire celle de raconter et de diffuser l’évènement de sortie d’Egypte pour annoncer le Nom de Dieu au monde entier (baeolam) » (Maharal de Prague, Guévourot Achem 3)

La mémoire de la sortie d’Egypte et la publication du Nom divin aux Nations

Toute l’année donc on se souvient de la sortie d’Egypte, seul in peto mais le soir de Pessah on en parle à tous, on se demande comment publier et diffuser la nouvelle de cet événement considérable non seulement auprès d’Israël mais aussi des Nations. La sortie d’Egypte ne signe pas seulement la naissance du am Israël, elle est un évènement ontologique de portée universelle qui doit être diffusé à toutes les créatures.

Pourquoi ? Parce que la libération d’Egypte du peuple d’Israël est en elle-même une annonce de la réalité d’Achem, du Nom de Dieu, pour les Nations. La sortie d’Egypte fonde Israël comme lieu-tenant de Dieu en ce monde. Israël représente dans le matériel la divinité, le spirituel.

Jusque-là les enfants d’Israël se transmettaient le massé avot siman levanim, ce que leurs pères leurs avaient raconté par la parole, mais désormais les hébreux voient la réalisation des promesses divines comme ils « verront les voix » au Sinaï. Israël parait sur la scène de l’histoire permettant de mettre en rapport le monde avec le Dieu absent de ce monde.

« Il faut se rendre compte que la Torah a fait de la sortie d’Egypte le sujet central de toute la Torah, la base de toutes les bases et la racine de tout. Il y a une multitude de mitsvot dans le Torah qui sont venues pour nous faire éprouver le message de la libération. Pourquoi ce même sujet revient dans différentes mitsvot ? Pourquoi la fête de Souccot ? Pour nous rappeler que le Saint béni soit-Il a fait résider les enfants d’Israël dans le désert » (Maharal de Prague, Guévourot Achem 3)

La sortie d’Egypte est non seulement le fondement de la création du am Israël mais elle initialise un processus de développement du am Israël comme une plante qui pousse. Un évènement qui n’a pas seulement eu lieu il y a 3000 ans, une commémoration, mais que nous revivons dans chaque mistva qui nous faire éprouver cette réalité sous des formes différentes sous la forme d’un mémorial : d’une libération actualisée et amplifiée par l’histoire. Comme le am Israël nous trouvons notre identité par notre libération et notre unification.

La sortie d’Egypte est donc bien au fondement psychique de l’individu libre. Cette liberté est le fondement de la sortie de l’idolâtrie, de la dispersion dans les objets de ce monde comme l’affirme la Haggadah de Pessah.

« Au début, nos pères adoraient des idoles ; mais, maintenant, l’Omniprésent nous a approchés à Son culte, comme il est dit : « Josué dit à tout le peuple : Ainsi parle l’Éternel, le Dieu d’Israël : vos pères vivaient de l’autre côté du fleuve Téra, le père d’Abraham et le père de Nahor, et ils servaient d’autres dieux.

La sortie d’Egypte est un mémorial de l’acte fondateur anti-idolâtrique d’Abraham qui s’exile des idoles de son père Téra pour fonder une dynastie d’errants monothéistes :

« Et J’ai pris votre père, Abraham, d’au-delà du fleuve, et Je l’ai conduit sur toute la terre de Canaan. J’ai multiplié sa descendance et je lui ai donné Isaac, et, à Isaac, J’ai donné Jacob et Esaü. A Esaü, J’ai donné le mont Séir pour qu’il le possède, et Jacob et ses fils, sont descendus en Égypte »

La sortie d’Egypte reconnecte le peuple avec cette famille originaire dont le Dieu est celui d’Abraham, Isaac et Jacob.

Cet évènement fait signe de la libération de la fin des temps, lors de la guéoula, comme le dit Isaïe :

Et en ce jour-là, le Seigneur étendra une seconde fois la main pour reprendre possession du reste de son peuple, qui aura échappé à l’Assyrie, à l’Egypte, à Patros, à Kouch, à Elâm, à Sennaar; à Hamat et aux îles de la mer. Il lèvera l’étendard vers les nations pour recueillir les exilés d’Israël et rassembler les débris épars de Juda des quatre coins de la terre. Alors cessera la rivalité d’Ephraïm et les haineux dans Juda disparaîtront: Ephraïm ne jalousera plus Juda, et Juda ne sera plus hostile à Ephraïm. Mais ils fondront de concert sur les Philistins, au couchant; ensemble ils dépouilleront les fils de l’Orient. Ils feront main basse sur Edom et Moab, et les enfants d’Ammon recevront leurs ordres.

Et l’Eternel imprimera l’anathème au Golfe égyptien; de sa main, de son souffle impétueux, il frappera le grand fleuve, et il le divisera en sept ruisseaux, où l’on marchera à pied sec. Et ce sera une chaussée pour le reste de son peuple, échappé à l’Assyrie, comme il y en eut une pour Israël le jour où il sortit du pays d’Egypte. (Isaïe 11)

Le Maharal, curieusement, lie le mémorial de la sortie d’Egypte et la tente au désert qui n’est pas célébrée à Pessah mais à Souccot car la Soucca nous rappelle non pas le désert mais la sortie d’Egypte.

[1] Antonio Damasio, L’ordre étrange des choses, la vie, les sentiments et la fabrique de la culture, Odile Jacob, Paris, 2017.

[2] Rabbi Eléazar ben Azaria était âgé de 18 ans, ses pairs ont voulu le nommer Prince (nassi) en Israël (le plus grand Rabbi) car c’était un très grand sage dans la Torah ; il était également très riche et était un descendant d’Ezra (le scribe).

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