Esther, Reine des marranes

Esther et le « D.ieu caché »

Dans le Talmud de Babylone, les sages posent une question surprenante : אסתר מן התורה מנין ? « Où trouve-t-on Esther dans la Torah ? » (Berakhot 7b)
Ils répondent par un verset du Deutéronome : ואנכי הסתר אסתיר פני ביום ההוא : « Et Moi, Je cacherai certainement Ma face en ce jour-là » (Deutéronome 31, 18).
Le Talmud fait ici un rapprochement linguistique entre : אסתר (Esther) et הסתר (hester) = le fait de cacher.

Ce jeu de mots n’est pas seulement philologique. Il exprime une idée théologique fondamentale : Esther incarne l’époque où Dieu cache Sa face (hester panim). L’histoire de Pourim se déroule dans un monde où la présence divine n’est plus manifeste comme à l’époque de Moïse ou des prophètes.

Identité cachée et monde caché

Dans le Talmud de Babylone, les sages expliquent que la reine avait deux noms : הדסה (Hadassa) – son nom hébraïque, et אסתר (Esther) – son nom persan.

Au-delà de l’explication historique, les commentateurs y voient une structure symbolique : Hadassa représente la dimension visible et juive d’Esther en meme temps qu’Esther représente ce qui est caché.

Toute l’histoire d’Esther est marquée par la dissimulation. Elle cache son identité juive au palais d’Assuérus. Elle vit dans le secret. Elle agit discrètement. Son intervention n’est pas spectaculaire.
Mais Esther n’est pas seulement une personne cachée : elle vit dans un monde où la vérité elle-même est voilée.

Le livre où le nom de D.ieu est absent

Dans le Livre d’Esther le nom de Dieu n’apparaît jamais. Aucune prière explicite, aucun miracle visible, aucune prophétie.

Contrairement à l’Exode ou aux récits prophétiques on ne trouve aucun miracle qui defie les lois dd le physique : la mer ne s’ouvre pas, le feu ne descend pas du ciel, aucun ange ne parle.


Tout semble dépendre d’événements parfaitement  ordinaires : Esther devient reine après un concours royal, Mardochée découvre un complot par hasard, le roi souffre d’insomnie, les chroniques sont lues au bon moment, Haman tombe dans son propre piège.


La tradition juive voit dans cette succession de coïncidences la manifestation d’une providence cachée.
On appelle cela : השגחה נסתרת, Hashgaha nisteret – la providence invisible.

Pourim, le miracle caché

La fête de Pourim est ainsi différente des autres fêtes bibliques.
À Pessah, les miracles sont publics et spectaculaires, les dix plaies, la colonne de nuée,  la mer, la manne… À Hanoucca, le miracle de l’huile est visible. Mais à Pourim, pas de fiole d’huile, aucun feu du ciel à l’horizon, pas de mer ou de tonnerre déchaîné ou de brise légère (Elie). D.ieu ne contourne pas les lois de la création.

Pour qui veut bien l’entendre, l’action de D. se fait à perte de vue… mais à  portée d’oreille. Tout près de nous.


C’est précisément là le message de Pourim : le miracle de Pourim est quotidien, mais caché. Comme une coïncidence, une chose perdue qu’on avait pourtant juste sous les yeux.
D.ieu n’intervient pas en suspendant les lois de la nature ; Il agit à travers l’histoire humaine elle-même.

Les décisions politiques, les rivalités de cour et les hasards apparents deviennent les instruments de la providence. Dans ce monde apparemment ordinaire, la foi consiste à reconnaître la providence derrière les événements.

Le sens du hester panim

Le verset ואנכי הסתר אסתיר פני exprime une idée centrale : Dieu peut se retirer de la scène visible sans cesser d’agir.
Le « caché du visage » ne signifie pas l’absence de Dieu, mais Sa présence dissimulée. Le « caché dans le caché » comme nous l’avons expliqué à la suite dd Rabbi Nahman de Bratslav.

L’époque d’Esther correspond à la condition de l’exil : pas de Temple, pas de prophétie, pas de miracles manifestes.
Esther devient ainsi le symbole de l’histoire juive elle-même : une histoire où Dieu agit sans se montrer.

On comprend mieux pourquoi les marranes qui vivaient cachés en territoire hostile priaient « la Reine Esther ».

Révéler ce qui est caché

Le nom même de la Meguilat Esther peut être compris comme un jeu de mots : מגילה (meguila) signifie « rouleau », mais aussi « dévoilement » (megaleh)
Meguilat Esther peut ainsi être compris comme : « la révélation de ce qui est caché ». Le livre révèle que derrière la dissimulation se trouve une direction divine.

Le rapprochement entre אסתר et הסתר et le verset ואנכי הסתר אסתיר פני exprime la conviction que la providence divine ne disparaît jamais, même lorsque les miracles cessent d’être visibles.
Pourim enseigne ainsi une foi particulière : la capacité de reconnaître la main de Dieu dans l’histoire ordinaire, dans les coïncidences, les retournements et les événements humains.

Esther incarne la Providence, l’action invisible du D.ieu caché mais toujours présent, la condition spirituelle en ce monde.

Cette Providence semble se dérouler du côté de Suze (Shushan), lancienne capitale de Perse, ces jours ci. Entende qui a des oreilles.

Serez vous du bon côté de l’histoire en ces jours d’Adar, le mois des miracles, alors que « la joie grandit » comme dit le Talmud.

2 commentaires sur « Esther, Reine des marranes »

  1. Esther s’appelait également Hadassa … la myrthe un parfum entêtant.
    Et le prénom de Mordekhaï selon la racine araméenne se rapporte l’encens.
    Car certains évènements, s’ils demeurent cachés peuvent se « pré-sentir »
    La parasha commence par כִּי תִשָּׂא אֶת רֹאשׁ בְּנֵי יִשְׂרָאֵל
    Quand tu élèveras la tête des enfants d’Israël.
    La Torah ne dit pas : “quand tu les compteras.”
    Elle dit : quand tu relèveras leur tête.
    Car il a existé des moments où notre peuple a marché courbé.
    Et il existe des moments où il s’est redressé.
    Il y a 2 500 ans, un homme se leva et voulut effacer notre peuple.
    Nous avons survécu, comme toujours.
    Les empires qui nous menaçaient sont tombés : Babylone, Rome, l’Inquisition, le Nazisme.
    Et aujourd’hui encore, il existe des voix qui promettent notre disparition.
    L’histoire change de costumes, mais l’esprit d’Amalek revient.
    Le 7 octobre fut un pogrom.
    Un massacre.
    Une tentative de nous courber, de nous humilier, de nous faire peur.
    Et comme l’humiliation seule n’était pas suffisante, on a accusé la victime et relativisé l’horreur.
    On a exigé de l’État juif une perfection morale qu’aucune autre nation n’a jamais dû démontrer sous le feu.
    Ki Tissa nous enseigne quelque chose :
    On peut tomber, être attaqué, être trahi.
    Mais on doit se relever.
    Élever la tête, ce n’est pas l’arrogance.
    Ce n’est pas la vengeance.
    C’est la dignité.
    C’est refuser la honte imposée.
    Nous ne nous excuserons pas d’exister et d’avoir été désigné par D…
    Le demi-shekel dans Ki Tissa nous rappelle que chaque Juif compte.
    Chaque vie compte, pas comme un numéro, mais comme une âme.
    Quand Israël protège ses enfants, ramène ses otages, ce n’est pas de la cruauté.
    C’est la responsabilité d’un peuple qui lève la tête dignement.

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