« Le Pape ? Combien de divisions ? » La formule attribuée à Staline revient irrésistiblement à l’esprit après ces quatre jours de visite de Léon XIV en France.
Quelque chose vient de se passer avec la visite de 4 jours du pape en France. Religieux, certes, mais surtout politique au sens le plus ancien du terme : quelle civilisation voulons-nous encore former ensemble ? Qu’est-ce qui fait religion c’est à dire relie les peuples européens.
Paris vaut bien une messe…
Regardons d’abord les faits.
Vendredi soir, 80 000 jeunes de 17 à 35 ans remplissent le Stade de France pour une veillée de prière. Nous sommes à Saint-Denis, au cœur de la Seine-Saint-Denis, à quelques centaines de mètres de la basilique où reposent les rois de France, là où le saint chrême unissait le roi de France au roi David. La terre au ciel. Le ciel et la pierre en bâtiments visibles. Devenu une dar al islam. La procession est d’ailleurs partie de la basilique pour rejoindre le stade.
Le lendemain, la foule déborde littéralement sur Paris. Les estimations varient selon les sources, mais Associated Press et Le Monde évoquent environ 800 000 personnes pour la messe en plein air, avec une foule s’étendant de la Concorde aux Champs-Élysées. Une prière de rue autorisée ? Dans l’un des pays les plus sécularisés d’Europe, des centaines de milliers de personnes prient publiquement au cœur de la capitale. Ce n’est évidemment pas un sondage électoral. Ce n’est pas davantage le signe d’une soudaine « reconquête catholique » de la France.
Mais c’est une démonstration de présence.
Combien de divisions ? Beaucoup plus qu’on ne le pensait.
Metz
La messe aura lieu… à Metz.
Le lieu lui-même est choisi avec une précision presque chirurgicale : Metz, la Lorraine, la frontière, les guerres franco-allemandes, la réconciliation, Robert Schuman.
Et là, le message change de registre. Au centre Robert Schuman c’est à dire au cœur de ces démocrates chrétiens qui ont créé le concept d’Europe après guerre. Valse à deux temps :
Tout d’abord, la séquence spirituelle avec la signature de l’Appel de Metz, un accord de paix entre les religions avec le Grand Rabbin Haïm Korsia et Chems-Eddine Afiz. Chem-Eddine Afiz qui a proclamé son amour et de l’Islam et de la République et de la France, dans un discours admirable et sans faille, sur France Inter, relayé sur France info, le jeudi précédent :
L’accord signé par les responsables religieux évoque une « responsabilité particulière » dans la construction de la paix, notamment « ici, en Europe ». Il condamne les guerres, les discriminations, les atteintes aux personnes et aux lieux de culte, les discours de haine et explicitement le « poison du totalitarisme ». Il affirme surtout qu’aucune religion ni « vérité religieuse » ne peut servir à justifier violence et haine.



Vient ensuite la séquence politique : avec quelques rois du Luxembourg et de Monaco, les Macron et les émissaires de la communauté Sant Egido’, anciens ministres italiens et européens convaincus du gouvernement Renzi. On ne parle plus seulement de foi. On parle explicitement d’Europe, de civilisation, de démocratie, de paix, d’histoire et de racines. Et on revient à la Chrétienté…
Léon XIV explique qu’on ne peut comprendre l’Europe sans saint Benoît et le monachisme. Il rappelle le rôle considérable joué par les monastères dans la constitution de la civilisation européenne : l’éducation et les universités, les hôpitaux et la médecine, les sciences, le droit, mais aussi l’organisation des villes et des États. Monseigneur Aveline ajoutera que les pères abbés des monastères européens se retrouvaient au 12eme-13eme siècles à l’abbaye de Cîteaux pour former le premier Conseil de l’Europe.
Cîteaux, historiquement c’est le centre du réseau européen d’abbayes soeurs cisterciennes, qui, après Cluny en l’an 1000, ont été les premières world companies économiques après Rome en Europe. Economie et spiritualité donc.
Puis Léon XIV prononce cette phrase sans ambiguïté : « On ne peut donc pas parler de l’Europe sans évoquer le christianisme. »
Emmanuel Macron lui-même va plus loin encore. Devant le Pape et les dirigeants européens réunis à Metz, le président de la République affirme que l’Europe « s’est construite sur un socle gréco-romain et judéo-chrétien ». Il rappelle Robert Schuman, Adenauer et De Gasperi, ces démocrates-chrétiens qui ont transformé la réconciliation franco-allemande en institutions européennes.
Et le cardinal Jean-Marc Aveline, président de la Conférence des évêques de France et donc l’une des voix les plus importantes du catholicisme français, ajoute une dimension essentielle : impossible, dit-il en substance, de parler des racines spirituelles européennes en oubliant « la part immense du peuple Juif, dont la contribution intellectuelle fut si grande et le martyre si effrayant ». Un discours forcément validé avant à Rome.
« Et qui pourrait ignorer, dans la diversité des composantes spirituelles de l’Europe, la part immense du peuple Juif, dont la contribution intellectuelle fut si grande et le martyre si effrayant ? »
Le mot qui agite la politique française depuis le 07 octobre, en ce soir même du 28 septembre, avec les habituelles boules puantes : juif. Le « peuple juif ». Ce petit peuple dont la terre est en Orient.
Ce qui se dessine ainsi n’est pas simplement un retour du catholicisme. C’est quelque chose de plus politique : la réactivation d’un récit européen dans lequel Athènes, Rome, Jérusalem et le christianisme constituent une généalogie commune. Un récit laïcisé à l’époque des Lumières pour créer la démocratie, l’État de droit, les droits de l’homme et le dialogue avec les autres cultures et spiritualités.
Léon XIV insiste d’ailleurs explicitement sur cette articulation : retrouver ses racines et s’ouvrir au dialogue avec l’autre.
C’est important, parce que ce discours ne se confond exactement ni avec celui de la droite identitaire ni avec celui d’une France qui voudrait effacer toute référence à son histoire religieuse dans un jeu de substitution d’abord à visée électorale . Et au moment où les nationalismes explosent en Europe.
Il tente une troisième voie.
Je connais un peu le Vatican. J’y ai vécu, dans la maison de Saint-Ambroise. Et j’ai gardé une conviction en voyant la curie romaine. En m’apercevant qu’elle était le décalque de cette curie des Imperators ou Caligula avait fait siéger son cheval. Dans cette institution bimillénaire les mots, les gestes et les symboles sont pesés et jamais proférés en improvisation. Le Vatican est à la fois une Église et un État disposant d’un des plus puissants réseau diplomatique et de « renseignement », de facto, mondial qui règne sur 1,2 milliard de catholiques.
Il serait excessif d’affirmer que chaque détail de cette visite relève d’un plan politique secret. Evidement. Mais il serait tout aussi naïf de considérer comme indifférente la succession des images : Saint-Denis, les Champs-Élysées, Metz, Schuman, saint Benoît, la contribution juive à l’Europe, la réconciliation franco-allemande, la démocratie et l’État de droit.
J’ai immédiatement pensé à une autre situation : Aout 1980 : Jean-Paul II face soutient la révolte de chantiers de Gdansk en 1980. Soutenue en sous main par la CIA. En 1989, les tables rondes en Pologne mènent aux premières élections semi-libres et à la victoire de Solidarité, créant le premier gouvernement non communiste du bloc de l’Est. Une transition pacifique. Une grève qui enclenche la dynamique irrésistible qui conduira neuf ans plus tard à la chute du mur de Berlin.
Comparaison n’est pas raison, donc prudence. La Pologne de Solidarność, les grèves de Gdańsk, la guerre froide et le soutien occidental au mouvement anticommuniste appartenaient à une configuration historique totalement différente. Mais Jean-Paul II a démontré ce que Staline n’a pas compris : la puissance spirituelle dépasse toujours la puissance temporelle sur le long terme. On parle de vague de milliard de personnes sur des millénaires… Et la conscience commune d’une population quand elle est religieuse est indestructible.
Léon XIV ne rejoue pas 1979 mais il aligne ses divisions spirituelles.
Et tout cela à quelques mois d’une élection présidentielle française dans un contexte inflammable. Pas une consigne électorale du Vatican, ça n’arrive jamais. En revanche, le message européen est explicite. Et c’est probalement la ligne de fracture entre les anciens démocrates chrétiens fatigués et les nouveaux « extrêmes ».
La déesse « Europe »
Face aux forces centrifuges qui traversent les sociétés européennes, Léon XIV remet sur la table un vieux projet que beaucoup croyaient épuisé : l’Europe comme civilisation politique.
Il faut savoir que le mot même d’Europe, une déesse grecque oubliée a été convoqué par Pie II en 1453, alors que l’Empire ottoman musulman avance vers l’Occident et se trouve aux portes de Vienne. Face à l’expansion ottomane, il emploie de plus en plus le mot Europa et même Europaei / « Européens » pour désigner une communauté occidentale qu’il cherche à mobiliser. Les historiens voient dans ce moment une étape importante du passage de la vieille notion de Christianitas, la Chrétienté à celle d’une Europe conçue comme communauté politique et civilisationnelle.
Une Europe consciente de ses racines gréco-romaines, juives et chrétiennes, mais précisément pour en tirer l’universalité de la personne, la dignité humaine, la démocratie, le droit et la paix.
Et il n’est pas du tout anodin que de tous bords le signifiant « juif » soit convoqué dans le nouvel antisémitisme d’extrême gauche ou dans les boules puantes qui a accusent les 60% des français qui choisiraient Marine Le Pen de devenir des nazis.
C’est peut-être là que se trouve désormais l’une des véritables lignes de fracture politiques européennes. La fracture passe entre ceux qui considèrent encore l’Europe comme un projet historique et politique, héritier notamment de Schuman, Adenauer et De Gasperi, et ceux qui pensent que l’État-nation doit redevenir l’horizon politique ultime.
Entre la « créolisation » annoncée par certains et la « libanisation » redoutée par d’autres, le Vatican semble remettre en circulation un troisième imaginaire : l’Europe.
Non pas l’Europe technocratique des normes et des règlements mais comme mémoire spirituelle, civilisation, réconciliation des religions.
Combien de divisions ?
La question reste celle des forces en présence qui évidement ne peuvent pas être essentialisées à des blocs antagonistes.
- Il reste deux millions de français à la messe chaque dimanche.
- Selon NielsenIQ, en 2026, environ 12 millions de Français achètent des produits halal. Gira Conseil estime par ailleurs qu’environ 30 % des consommateurs réguliers de halal ne sont pas musulmans, soit 3 à 4 millions de personnes.
- Il reste 440 000 juifs en France mais 80 à 100 000 on quitté la France depuis 2020.
- Mais la réalité est que 88% des juifs vivaient en Europe (Orientale et occidentale) en 1880, 9% aujourd’hui selon le grand démographe Sergio DellaPergola. En 1900, la proportion était déjà descendue à 83 %, puis à environ 58 % en 1939.
La France compte la plus grande communauté musulmane d’Europe et aussi la plus grande diaspora juive du continent (440 000 personnes). Et les élections semblent se jouer sur une manipulation des musulmans et des juifs ! Alors que les électeurs suivent en bêlant.
La discussion qui suivra la visite du pape promet d’être intéressante.
L’Europe est-elle seulement un marché, une monnaie, des normes et des frontières ? Comment des technocrates fonctionnaires pourraient-ils remplacer les politiques émanant de ses peuples? L’Europe peut-elle et doit-elle se dissoudre dans les nations qui l’ont précédée ? Comment ces héritages grec, romain, juif et chrétien peuvent lui permettre de se connecter avec le reste du monde (Asie, Chine, Afrique) ? L’islam européen peut-il à son tour prendre place dans cette histoire commune sans demander qu’elle s’efface ? Si oui, comment ?
À quelques mois d’une élection présidentielle française qui risque de transformer les appartenances religieuses et culturelles en arguments électoraux, ce débat mérite mieux que des caricatures, des anathèmes et des bombes sales pour réduire ad hitlerum tout adversaire politique.
Bref sortir de la fenêtre d’Overtone qui permet désormais de dire n’importe quoi au nom des juifs ou des musulmans pris en otages. Et bien sûr ne pas partir du point de Godwin auquel semble désormais aboutir très vite toutes discussions, poussées par quelques algorithmes affinitaires. Bref c’est quoi l’Esprit de l’Europe, cette civilisation des cafés comme la voyait Georges Steiner.
L’Europe commence au café, ces salons publics de l’intelligence naturelle où des femmes et des hommes ont perdu du temps à parler du vrai, du beau, du juste et de D.ieu.
Mais que reste-t-il de cette fraternité venue de Jérusalem? Cultivée dans les monastères ? De ce Monde d’hier si bien décrit par Stephan Zweig dans son témoignage prophétique et crépusculaire ?
Lire à ce sujet mon livre : Capitalisme et Christianisme, 2000 ans d’une tumultueuse histoire parue chez Bourin Editeur en 2009.
Pour ma part, pas écouté ni regardé ce pape qui ne m’intéresse pas. Mes seules racines sont Juives et fière de mes racines qu’on avait voulu me faire oublier par la conversion au catholicisme de ma Mère alors qu’elle était Juive ! Mais l’âme Juive ressurgit toujours !
Merci pour votre article très pertinent ! Bien amicalement.