Du monastère à la Yeshiva, Didier Meïr Long, Tenou’a déc. 2016

Cet hiver, la revue Tenou’a interroge la relation entre Juifs et Chrétiens aujourd’hui, dans l’Histoire et dans le texte. S’ouvrant par les voeux croisés du Grand rabbin de France Haïm Korsia et de l’Archevêque de Paris André Vingt-Trois pour les fêtes de Hanoukka et de Noël, ce numéro vous propose d’explorer cette relation dans les textes et dans l’Histoire ancienne et moderne.

Du monastère à la synagogue

tenoua_166_1_web-780x1040Pendant longtemps, je fus Frère Marc, moine bénédictin dès avant mes 20 ans. Au monastère de la Pierre-Qui-Vire je fus formé par des moines, d’authentiques Chrétiens amoureux de la tradition d’Israël. Ces gens avaient pris au sérieux Nostra Aetate, au point d’aller apprendre l’hébreu en oulpan en Israël et de se nourrir de l’enseignement oral du Maître Ephraïm Urbach.
Après dix ans de vie silencieuse, de prière des psaumes, d’étude et de travail au fond de cette forêt, ayant étudié avec ces frères bons et magnifiques, j’ai rencontré une journaliste, qui allait devenir mon épouse. Elle était d’origine juive mais ni elle ni moi ne le savions. Ce fut un coup de foudre. Du cloître, je suis « retourné dans le monde », nous nous sommes mariés, avons éduqué nos quatre enfants. Devenu consultant spécialiste d’Internet, je passais mes nuits à écrire de nombreux livres sur le judéo-christianisme ancien…
Ce chemin intellectuel et la remontée à ma mémoire de mes ancêtres, des marranes arrivés en Corse du sud il y a plus de quatre siècles m’ont amené à rejoindre le judaïsme séfarade de stricte observance il y a six ans. J’ai été éduqué dans la foi juive par le Rav Haïm Harboun, devenu petit à petit mon père dans le judaïsme. Circoncis, je suis devenu Meïr le 26 octobre de cette année à l’âge de 50 ans.
À partir de cette expérience, je propose quelques réflexions personnelles sur le rapport entre les traditions juive et chrétienne en espérant qu’elles pourront aider le lecteur. Ces paroles sont celles d’un simple témoin.

De la Tradition orale (shébé’al péh) juive

Mon chemin est une suite de prises de conscience successives, de compréhensions et de réinterprétations. C’est ainsi que fonctionnent la connaissance humaine et la tradition. J’ai simplement cherché la vérité et je sais maintenant qu’elle me dépasse infiniment. Comme l’intelligence humaine, les traditions religieuses se développent par re-conceptualisation de concepts élaborés pour faire face à des situations antérieures. Ce processus cognitif de construction de l’intelligence humaine, popularisé par le psychologue Jean Piaget, ce processus de réinterprétation permanente à partir de concepts déjà élaborés pour répondre à une situation nouvelle en s’appuyant sur des délibérations anciennes, constitue ce qu’on appelle la « Tradition ». Elle fonctionne comme une intelligence collective, émotionnelle, post-traumatique, du cœur et de la raison, avec un seul objectif : survivre.
Ainsi, la première mishna du Pirké Avot parle-t-elle de cette Torah – une tradition avant tout orale, « reçue » – kabala et « transmise » – messara depuis le Sinaï. En marche (halakha), en constante réinterprétation pour rester fidèle à son origine divine. La page de Talmud avec ses couches – mishna en hébreu, commentée par la guemara en araméen – témoigne de ce processus de tradition orale de commentaire à l’infini, tel qu’il se vit dans les yeshivot ou les Talmudé Tora et dans l’enseignement de maître à disciple. Un processus qui relève non seulement de l’intelligence rationnelle mais aussi émotionnelle et, plus profondément, de la mémoire psychique et intergénérationnelle profonde. Pour le dire de manière théologique : la parole de D.ieu parle le langage des hommes, ici et maintenant. « La Torah n’est pas dans les Cieux » (Deutéronome 30, traité Baba Métsia 59 b) résume l’adage talmudique. L’oubli du code primitif, les modifications par duplication ou interprétation font muter un ADN originel, lui-même produit d’élaborations successives et de longues expériences partagées et discutées. On ne peut donc pas rencontrer la tradition juive uniquement de manière livresque ou intellectuelle, il s’agit nécessairement d’une transmission vécue de père à enfant comme le dit le Shema.

Comment les traditions juive et chrétienne se sont séparées

C’est bien sûr cette tradition multimillénaire Torah vemistvot qu’ont pratiqué Jésus, Shaül (Paul) ou les premiers Chrétiens. Ainsi, selon les Évangiles, Jésus récitait-il le Shema Yisrael (Mc 12, 29-30 ; Lc 10, 27 ; Mt 22, 37). Alors que s’est-il passé pour que, du Judaïsme déjà millénaire, ait pu naître le Christianisme au tournant de notre ère ?
Le premier « Judéo-Christianisme » et le Judaïsme rabbinique sont nés de manière gémellaire d’un ADN commun: le Judaïsme déjà ancien et fragmenté en de multiples courants d’avant la destruction du Temple (en 70 de notre ère). Leur tronc commun originaire est le judaïsme de tradition pharisienne (orale) qui reconnait les Écritures, désignées par l’acrostiche Tanakh (voir Luc 24 : « la Loi, les Prophètes et les Psaumes ») comme révélées quand elles sont interprétées par la tradition orale.
Jésus ou Paul, l’élève du Rabbin Gamaliel, vivent au cœur de la tradition orale juive (« ce que j’ai reçu je vous l’ai transmis » 1 Cor 15, 3 ; Pirké Avot 1:1) et ils le disent. Les Évangiles doivent donc être lu non pas comme des Écritures mais comme des midrashim issus de traditions orales juives. La tradition de l’Église primitive a paraphé cette idée de témoignages oraux multiples en retenant non pas un mais quatre évangiles.
Le « Christianisme juif » de Jacob, le frère de sang de Jésus, est une forme de judaïsme messianisant (politique) et apocalyptique (mystique), toutes doctrines juives hétérodoxes banales avant 70. Jésus comme Paul n’avaient pas pour projet de créer une « nouvelle religion » mais de rassembler Israël pour la Rédemption qu’ils espéraient d’autant plus proche que croissait la souffrance d’Israël écrasé par Rome sur sa terre. Les messies (chef de guerre) du 1er et 2ème siècle sont monnaie courante; tout aussi courants étaient les apocalypticiens ascétiques sur le mode des Esséniens et Baptistes selon le modèle d’Elie et Elisée qui erraient dans cette même vallée du Jourdain.
L’idée de Paul, pour qui la Géoula [délivrance messianique du peuple juif] était proche, était de rassembler les incirconcis c’est-à-dire les Nations, non pas pour les « convertir au judaïsme », ce qui était parfaitement interdit à un disciple de Gamaliel, mais parce qu’il était persuadé que les Nations, alors païennes, deviendraient noachides, reviendraient au joug des Cieux en abandonnant le paganisme alors largement répandu dans le monde Gréco-romain et monteraient à Jérusalem comme l’ont promis les Prophètes. Voilà le Paul qu’on peut reconstituer si l’on sort de la vision anachronique qui consiste à le relire avec les idées nées lors des Conciles œcuméniques du IVème siècle.
Le « Chrétien » primitif est donc un « noachide » tel que défini par la tradition juive. La religion de l’humanité n’est pas le Judaïsme, le Christianisme ou l’Islam, comme l’a montré Elia Benhamozegh mais l’abandon du paganisme ; il s’agit, pour parler de manière imagée, d’abandonner ses idoles comme Abraham, le père de tous les peuples. Le « dialogue » entre les traditions juive et chrétienne se complique avec la mutation de la tradition chrétienne au IVème siècle, lorsqu’elle quitte le judaïsme pour épouser le modèle politique de divinisation gréco-romain. Dès lors et pour plusieurs siècles, la négation de la « sainteté » d’Israël, c’est-à-dire de sa distinction, a conduit à nier ceux qui justement ne se mélangeaient pas, étaient rétifs aux habitudes de la masse de l’Empire, fidèles à la tradition de leurs pères et de leurs mères… les juifs.
Le déni chrétien de la tradition juive vivante, qui ne prendra fin qu’au xxe siècle avec Vatican II, est une mémoire traumatique, une brûlure côté juif. L’antisionisme banal en milieu chrétien peu éduqué, et ce malgré les paroles philosémites sans faille des papes successifs, le déni de la réalité d’Israël, sont encore les symptômes de cet antijudaïsme historique.

Chrétiens et Juifs

Un jour, alors que j’entrais dans une synagogue parisienne, je fus saisi : Israël continuait sa route ! Ces hommes rassemblés en blanc sous leur tallit continuaient de redire depuis 3000 ans les prières et les coutumes reçues de la Tradition de nos pères. Et moi, je me sentais simplement l’un d’eux ! En moi, s’est alors mis en route un mécanisme auquel j’ai peu à peu consenti. Ma mémoire juive est remontée par bribes, durant sept ans, comme si je sortais du sommeil. Des « coïncidences » émotionnelles, des recherches intellectuelles, mais surtout des gestes qui me touchaient au plus profond de moi-même; j’ai parcouru un long chemin qui m’a ramené à la foi de mes ancêtres à partir de l’odeur d’un agrume : le cédrat que ma grand-mère de Bastia m’envoyait chaque automne. Je découvrais peu à peu, souvent dans la douleur, que j’étais, comme me l’a dit le Grand Rabbin Haïm Korsia, « une âme juive dans un corps de chrétien ».
Même après des générations, même converti, le Juif reste lié à Israël au fond de son identité. Il suffit qu’il rencontre la tradition vivante d’Israël et de ses Sages pour que cette étincelle sous la cendre rallume le feu du Sinaï. Et là il ne s’agit pas d’intelligence uniquement cognitive mais surtout émotionnelle et de mémoire psychique transgénérationnelle profonde.
Faut-il ajouter que sans mes frères moines (dont les frère Matthieu et Mathias), ces amoureux de la tradition d’Israël, je n’aurais jamais pu revenir à la tradition de mes pères ? Faut-il ajouter que sans ces origines marranes, je serais probablement resté un chrétien philosémite ? Faut-il ajouter qu’avant d’être chrétien ou juif, on naît dans l’humanité et que c’est cela le grand cadeau du Saint-béni-soit-Il ? une grâce accordé à toute femme et à tout homme en ce monde. Qu’aurais-je fait sans mon ami le Rabbin Harboun, docteur en psychologie clinique et en histoire, sorti du Mellah de Marrakech, son humour, sa patience orientale et nos longues conversations ? Sans les paroles de Gérard Haddad qui nous a aussi accompagnés ? Sans mes frères et sœurs de la communauté Ohel Abraham la bien-nommée (« la tente d’Abraham », symbole d’accueil) ? Sans la tradition orale bien vivante d’Israël ?
C’est ainsi que je suis sorti de l’amnésie et qu’un beau jour d’octobre 2016, après un long parcours hors des sentiers battus, mon corps a rejoint mon âme, marquant dans ma chair les mots de la promesse faite à Israël au Sinaï. Baroukh Achem veBeezrat Achem.

Didier Meïr Long

Didier Long, Mémoires juives de Corse, Lemieux Editeur 2016.
Haïm Harboun, Le rabbin aux mille vies, Lemieux Editeur 2016.
Didier Long, Des noces éternelles, un moine à la synagogue, Lemieux Editeur 2015.

« Si l’Eternel ne bâtit pas une maison, les bâtisseurs travaillent en vain »

Achem lo ibné baït, chav amlou bonaïv bo

« Si l’Eternel ne bâtit la maison, c’est en vain que bâtissent les bâtisseurs »

im Achem lo ichmar Ir, chav shakad chomèr (le gardien)

« Si l’Eternel ne garde la ville, c’est en vain que veillent les gardes ». (Ps 127 , 1)

Hiné lo yanoum vélo yichane chomèr Israël

« Il ne dort pas, il ne sommeille pas le gardien d’Israël » (Ps 121,

Le verbe banaïr signifie construire et éduquer en hébreu

אִם-יְהוָה, לֹא-יִבְנֶה בַיִת–    שָׁוְא עָמְלוּ בוֹנָיו בּוֹ

אִם-יְהוָה לֹא-יִשְׁמָר-עִיר,    שָׁוְא שָׁקַד שׁוֹמֵר.

 

Si l’Eternel ne bâtit la maison, c’est en vain que bâtissent les bâtisseurs; si l’Eternel ne garde la ville, c’est en vain que veillent les gardes.

 הִנֵּה לֹא-יָנוּם, וְלֹא יִישָׁן–    שׁוֹמֵר, יִשְׂרָאֵל.

Non , il ne dort pas ne sommeille pas, le gardien d’Israël.

Eliahou AhNavi !

Hier une association juive des Hauts-de-Seine m’a invité avec le Rabbin Harboun à parler de mon livre « Mémoires juives de Corse ». On était pleins de juifs et de Corses ! Il ne me connaissaient pas et m’ont accueilli avec ce gâteau (cacher). On a chanté Elyahou Ahnavi, c’était magique ! Chabbat Chalom !

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Kaddish pour Léonard Cohen, chabbat chalom

« Magnified, sanctified, be thy holy name »
Itgadal veitkedash sheme rabba (kaddish קדיש qaddich, « sanctification »)

יִתְגַּדַּל וְיִתְקַדַּשׁ שְׁמֵהּ רַבָּא

« Hineni, hineni (« me voici » en hébreu)
I’m ready, my lord »
Leonard Cohen, You want it Darker
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«  Rabbi Yossi a dit : un jour, je me promenais sur le chemin, et je suis entré dans une ruine parmi les ruines de Jérusalem afin de prier. Vint Eliyahou le prophète de souvenir béni, qui se posta à la porte (et m’attendit) jusqu’à ce que j’aie fini ma prière. Après que j’ai fini ma prière, il me dit :’Paix sur toi, Rabbi’ et je lui dis :’Paix sur toi, Rabbi et mon maître’.Il me dit:’mon fils, à cause de quoi as-tu pénétré dans cette ruine?’; je lui dis:’pour prier'[…] Il me dit :’mon fils, quelle voix as-tu entendu dans cette ruine ?’ et je lui dis :’j’ai entendu un écho roucoulant comme une colombe [la bat kol , l’écho de la voix littéralement, roucle comme une colombe dit le talmud], disant: Malheur aux fils par les péchés desquels J’ai détruit Ma maison, brûlé Mon autel et les ai éloignés au sein des nations.
Il me dit :’Sur ta vie et la vie de ta tête, ce n’est pas en cette seule heure que l’écho de la voix (bat kol) dit cela, mais chaque jour, trois fois par jour; non seulement cela, mais à l’heure où Israël entre dans les synagogues et les maisons d’étude, et répondent Yèhè shèmè hagadol mevorakh [« que le Grand nom soit sanctifié », le kaddish] »

Talmud Bavli Berakhot 3a

De la démocratie en Amérique… Une crise spirituelle.

One Dollar note

En réalité l’avènement d’un populiste sans scrupule sur le thème « America is back » proposant de construire des tunnels, des ponts (premier discours de Donald) tout en baissant les impôts (mais alors comment payer les tunnels et les ponts ?) dans la même phrase; l’idée de se replier sur la vieille Amérique arrivée d’Europe sur le Mayflowers, terrorisée par les basanés –( les latinos étaient 3 % de la population des États-Unis il y a 50 ans, 17 % aujourd’hui) … un soi disant capitaliste milliardaire deux fois en faillite personnelle qui a planté ses banquiers et leur disant qu’ils auraient dû mieux surveiller les business qu’il coulait; un type qui nie le réchauffement climatique… évidement tout cela fait beaucoup…Mais si finalement Trump n’était pas la maladie mais le symptôme forcément spectaculaire, d’une crise spirituelle bien plus profonde ?

D’autre part, la « révolte des petits blancs » n’est pas une nouvelle pour les Clinton… Robert Reich le premier secrétaire d’Etat d’emploi de Bill Clinton de 1993 à 1997, l’un des mentors politique le plus proche d’Hillary avait analysé dés 2008, dans Supercapitalisme[1], bien avant la crise actuelle, les causes de ce qui se passe aujourd’hui. la financiarisation de l’économie sous Reagan et Thatcher dopée aux théories de Milton Friedman, et la fin de la classe moyenne, vrai pilier de la création de richesse. La colère légitime de l’homme blanc, père de famille protestant, travaillant à la ferme où à l’usine, bref, la classe moyenne américaine, laminée par la désindustrialisation et la digitalisation du monde, bercée aux sirènes de la globalisation et du free market vient de s’exprimer dans les urnes. Essayons de comprendre pourquoi la classe moyenne a voté contre les supposés « démocrates » et pour ce symptôme de son désespoir.

En préalable je voudrais lever un malentendu, la personne qui s’exprime ici n’est pas « de gauche » je suis un pur capitaliste, consultant en stratégie et organisation digitale, formé par les idées de James McKinsey et de Marvin Bower. Marvin était le responsable d’une secte protestante descendent des pilgrims du Mayflower. A la fin de sa vie il distribua ses actions à ses partners au prix nominal d’entrée car ils n’avaient plus les moyens de les acheter, l’entreprise ayant immensément grandi sous sa direction. Marvin Bower qui inventa le conseil en organisation rapporte ce passage de la Bible (Exode 18, 14-28) où Jethro, le beau-père de Moïse lui conseille d’améliorer son organisation en créant un organigramme (Source : Diriger, c’est vouloir, p. 102.)

Je crois à ces valeurs de la Torah et à cette Civilisation du capitalisme et à la Globalisation dont l’âge digital n’est qu’une nouvelle forme, une civilisation qui a émergé au Moyen Age en mariant l’économie de marché et la création de richesse au bénéfice du plus grand nombre en interaction avec la démocratie et des sociétés ouvertes ce qui ne veut pas dire free boundaryless… et je ne vois pas d' »autre modèle » alternatif (voir ici : La « Civilisation du Capitalisme » (Schumpeter) : des Market places médiévales à Amazon Web Services (AWS)). Contrairement à ce qui est répété en boucle Trump n’a rien à voir avec le capitalisme, il a à voir avec l’avidité, ces golden boys greedy qui ont décidé de s’emparer du capitalisme à partir des années 80 en se moquant de toute création de valeur, toujours border line, la loi sans l’éthique. Un pompier pyromane qui a alimenté ce qui est justement en train de nous exploser à la figure, l’hyper capitalisme.

Back to 1835…

De la démocratie en Amérique

Le noble normand Tocqueville, un incroyant fervent partisan d’une stricte séparation de la religion et de l’Etat, parcourt l’Amérique en 1835. Dans La Démocratie en Amérique il constate la « passion pour l’égalité des américains » est la marque des peuples démocratiques. Elle permet aux individus de poursuivre un goût naturel qui n’avait pu être satisfait auparavant : le goût du bien-être (ibid., p. 182).

« Les avantages de l’égalité se font sentir dès à présent, et chaque jour on les voit découler de leur source… L’égalité fournit chaque jour une multitude de petites jouissances à chaque homme. Les charmes de l’égalité se sentent à tous moments, et ils sont à la portée de tous ; […] La passion que l’égalité fait naître doit donc être à la fois énergique et générale. »

L’interaction entre la liberté, l’égalité et goût du bien-être matériel fait de la société démocratique une société industrielle capable de produire des richesses au service de tous de manière égalitaire. Chacun a sa chance et une génération cultive l’espoir d’être plus aisée que la précédente.

Il ajoute aussi que la composante religieuse est fondamentale dans cette croyance commune :

 « Des hommes semblables et égaux conçoivent aisément la notion d’un Dieu unique, imposant à chacun d’eux les mêmes règles et leur accordant le bonheur futur au même prix. L’idée de l’unité du genre humain les ramène sans cesse à l’idée de l’unité du Créateur tandis qu’au contraire des hommes très séparés les uns des autres et fort dissemblables en arrivent volontiers à faire autant de divinités qu’il y a de peuples, de castes, de classes et de familles et à tracer mille chemins particuliers pour aller au ciel. »

Tocqueville constate que les philosophes des Lumières « expliquaient d’une façon toute simple l’affaiblissement graduel des croyances ; le zèle religieux, disaient-ils, doit s’éteindre à mesure que la liberté et les lumières augmentent. Il est fâcheux que les faits ne s’accordent point avec cette théorie. ».
Lire la suite de « De la démocratie en Amérique… Une crise spirituelle. »

Les cédrats sont éternels

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Ce matin j’ai trouvé devant ma porte un cédrat confit avec ce mot :

Cher Ami, Bonjour, Ce matin je suis allé vous remettre le petit échantillon d’ « etrog » confis, que j’ai déposé. Je vous souhaite de le déguster, vous et les vôtres en pensant, comme l’a fait mon épouse, à votre vénérée grand-mère. באהבה ובלב טוב (avec amitié et bon cœur). Lucie et Raphaël

Raphaël a 90 ans, il est le doyen de ma synagogue, né dans le Mellah de Marakech. Chaque automne pendant mon enfance ma grand-mère Corse, m’envoyait un cédrat confit, qui m’a remis sur le chemin de ma judéité.

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Coïncidence, à cet instant même, mon ami Benny qui s’appelle Méir (du nom de son grand-père) comme moi, m’a téléphoné de Corse.

Les cédrats de Corse

A l’origine le cédratrier est un arbre des vallées méridionales de l’Himalaya. Il est acclimaté en Perse (Médie) durant la première moitié du premier millénaire avant notre ère (-1500, -500 avant notre ère). Il est probable que les Cédrats sont arrivés en Israël de Perse en contact permanent avec l’Inde via les caravanes à cette époque.

Le Cédrat de Corse est une variété très particulière (voir ici ), il est le seul à avoir une fleur blanche alors que celle des autres cédrats est violette. Il a été cultivé de manière intensive en Corse au XIXème siècle sous l’impulsion des rabbins ashkénazes de Lituanie comme je l’ai montré dans mes mémoires juives de Corse.

Le père de mes amis Guy et Benny Sabbagh et leur grand-père le rabbin Méir Toldéano zal liés à la famille Mattéi via Salomon Hassan allaient chaque année pour Souccot chercher les meilleurs fruits, gros, avec queue et pas bosselés dans l’exploitation des Mattéi grands distilleurs à Bastia.

Le cédrat symbolise la descendance du tsadik, du juste qui est lui-même un arbre.

« Le Juste est comme un arbre planté près d’un ruisseau qui donne du fruit en son temps et jamais son feuillage ne meurt » (Psaume 1)…

La Torah (Lévitique 23, 40) évoque le Cédrat pour la fête de Souccot comme פְּרִי עֵץ הָדָר « le fruit de l’arbre/ du bois de Hadar » hadar un mot qui veut dire (« éclat, splendeur » en hébreu). Le « fruit » c’est la descendance de l’arbre, c’est-à-dire les descendants des tsadikim (les « justes »), qui sont les bonnes actions et sont comme des arbres.

Pourquoi le cédratier, le « bel arbre » est-il « planté prés d’un cours d’eau » (Cf Psaume 1) car dit le Talmud Soucca 35a :

Ben ‘Azaï dit : Ne lis pas hadar (« beau »), mais hudör [qui en grec désigne l’eau, hudör a donné hydr- ou hydro-]. Et quelle espèce a besoin d’irrigation artificielle [et pas seulement d’eau de pluie] ? Dis c’ets le cédrat » (TB Soucca 35a)

La fête de Souccot est éternelle comme le symbolise le chiffre sept, celui de la plénitude : « Vous la fêterez, cette fête du Seigneur, sept jours chaque année, règle immuable pour vos générations;  c’est au septième mois que vous la solenniserez » (Lévitique 23, 41).

Les véritables « générations » laissées par les justes sont constituées par leurs bonnes œuvres (Beréchith raba 30, 6).

Le cédrat symbolise donc le fruit du Tsadik, juste non pas « de sa génération » comme Noah que nous avons écouté hier dans la Paracha de Noah : « Ceci est l’histoire de Noé. Noé fut un homme juste, irréprochable, entre ses contemporains; il se conduisit selon Dieu » – Gn 6, 9 ). Mais un juste pour toutes les générations de toute l’humanité comme Abraham. Un juste pour l’Eternité, qu’on ne voit pas et qui lui-même ne le sait pas.

 « Ce sont les générations de Noé » : Noé était un homme juste et parfait dans ses générations.  R. Johanan dit: « Dans ses générations », mais pas dans d’ autres générations ! (Tb Sanhédrin 108 a).

En clair, si Noé avait appartenu à la génération suivante, celle d’Abraham juste il n’aurait compté pour rien (Beréchith raba 30, 9). En effet Abraham est qualifié de tsadik par la Torah alors qu’il tente de sauver les justes de Sodome et Gomorrhe, ce qui n’est pas sauvable ! Sodome et Gomorrhe ! (Genèse 18,25). Un raisonnement à fortiori : Celui qui sauve ce qui est complètement perdu sauve forcément toute l’humanité et pour toujours.

Un de ces 36 justes qui sont générés par l’Éternel à chaque génération pour être les colonnes de l’humanité. Les Tsadikim Nistarim (צדיקים נסתרים), les « Justes cachés », ou encore les Lamed Vav Tsadikim (לו צדיקים). Lamed, vav = 36 de chaque génération, que rien ne distingue des auters hommes et qui eux-mêmes ne le savent pas et sans qui le monde serait détruit.

Le cédrat est le fruit de l’arbre, un fils des tsadikim.

« Selon Rabbi Méir un cédrat prélevé au titre de la seconde dîme ne ne saurait êter utilisé pour s’acquitter de l’obligation [de tenir en main les quatre espèces] le jour de la fête » (TB Soucca 35a).

Pourquoi cette obligation de posséder le cédrat ? à cause du « vous prendrez pour vous du fruit du bel arbre » (Lv. 23, 40). La seconde dîme selon Rabbi Méir est un bien sacré dont le propriétaire ne peut disposer à sa guise. L’idée est que la mitsva ne fonctionne que si elle est entièrement généreuse.

Les amulettes de guérison de la Kabbalah

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Le plus vieil homme de ma syna, 90 ans, né dans le Mellah de Marrakech m’a envoyé ce Caméo (amulette) de la tradition juive marocaine. J’ai trouvé son geste émouvant et profond comme s’il me transmettait au delà du parchemin quelque chose d’important.

Le Chiviti (שויתי ) est une représentation méditatives de la Ménorah (chandelier du temple à 7 branches) utilisé pour la méditation de la contemplation du Nom (tétragramme). Cviti est le premier mot du psaume 16, 8 :

ח  שִׁוִּיתִי יְהוָה לְנֶגְדִּי תָמִיד:    כִּי מִימִינִי, בַּל-אֶמּוֹט. 8 Je fixe constamment mes regards sur le Seigneur; s’il est à ma droite, je reste inébranlable.
ט  לָכֵן, שָׂמַח לִבִּי–וַיָּגֶל כְּבוֹדִי;    אַף-בְּשָׂרִי, יִשְׁכֹּן לָבֶטַח. 9 C’est pourquoi mon cœur se réjouit, mon âme jubile, mon corps même repose en sécurité.

La réalité spirituelle qui sous tend ces amulettes est donc profonde spirituellement. Largement diffusée par la Kabbalah au Moyen Age (tradition ésotérique; Qabbala « réception » au sens de tradition reçue : messarah et transmise : kabbalah; Cf Pirké Avot 1, 1), elles proviennent à l’origine de Babylonie. Lors de l’exil à Babylone au VIème siècle avant notre ère, les israélites ont appris à utiliser les amulettes de leurs voisins. Elles accompagnent la Refoua Chelema (prière pour les malades) et on les attachaient au cou ou sur la poitrine du patient. Les sages d’Israël ont essayé, souvent en vain, d’arrêter ce qu’ils considéraient parfois comme des superstitions.

En pièces jointes, une page appelée  » קמיע  « , contient plusieurs termes faisant appel à la Protection divine et que, de tradition, on plaçait au chevet du  חתן דמים  הי ו

כן השם ישמורך מכל רע ויתן לך רפואה שלמה

ונאמר לך

ברוך הבה בשם ה

באהבה ובלב טוב

Le חתן דמים  הי ו, hatam damim, « l’époux du sang » se réfère à un passage mystérieux de la Torah (Exode 4, 24-26) dans lequel Moïse revient de chez Jethro son beau-père et descend avec toute sa famille parler à Pharaon en Egypte. En cours de route Séphora, la femme de Moïse, circoncis son fils.

כד וַיְהִי בַדֶּרֶךְ, בַּמָּלוֹן; וַיִּפְגְּשֵׁהוּ יְהוָה, וַיְבַקֵּשׁ הֲמִיתוֹ. 24 Pendant ce voyage, il (Moïse) s’arrêta dans une hôtellerie; le Seigneur l’aborda et voulut le faire mourir.
כה וַתִּקַּח צִפֹּרָה צֹר, וַתִּכְרֹת אֶת-עָרְלַת בְּנָהּ, וַתַּגַּע, לְרַגְלָיו; וַתֹּאמֶר, כִּי חֲתַן-דָּמִים אַתָּה לִי. 25 Séphora saisit un caillou, retrancha l’excroissance de son fils et la jeta à ses pieds en disant: « Est-ce donc par le sang que tu es uni à moi? »
כו וַיִּרֶף, מִמֶּנּוּ; אָז, אָמְרָה, חֲתַן דָּמִים, לַמּוּלֹת.  {פ} 26 Le Seigneur le laissa en repos. Elle dit alors: « Oui, tu m’es uni par le sang, grâce à la circoncision! »
כז וַיֹּאמֶר יְהוָה אֶל-אַהֲרֹן, לֵךְ לִקְרַאת מֹשֶׁה הַמִּדְבָּרָה; וַיֵּלֶךְ, וַיִּפְגְּשֵׁהוּ בְּהַר הָאֱלֹהִים–וַיִּשַּׁק-לוֹ. 27 L’Éternel dit à Aaron: « Va au-devant de Moïse, dans le désert. » Il y alla; il le rencontra sur la montagne et l’embrassa.

Genèse : d’où viennent la parole et le Nom ?

Dans la Sidra Bereshit, on découvre un D-ieu très étrange qui crée l’Univers en 10 paroles comme en écho aux dix paroles/ commandements du Sinaï. Ce que D-ieu dit jailli immédiatement dans l’être. Ensuite, l’Eternel crée l’homme a son image… ce qui de prime abord pourrait sembler une projection idolâtrique dans le divin de la finitude humaine et de nos frustrations. Paradoxe étrange. Car si D-ieu était absolument incompréhensible à l’homme ou définissable uniquement parce qu’il n’est pas (apophatie) nous ne pourrions rien en dire et pas même le prier (en quel langage ?). Pourtant, et c’est un paradoxe, dans la Torah D-ieu est décrit dans des termes humains. Trop humains ? 

Je voudrais par ces quelques notes de recherche interroger la tradition juive sur ce rapport complexe de la créature avec son Créateur et la manière dont Celui-ci se révèle à l’homme. Des notes en bas de page de la Sidra Berechit.

Le noeud des tefilins

«  »Et je retirerai ma paume et tu verras mes traces » – Rav ‘Hana bar Bizna dit, Rabbi Chim’on le Pieux a dit : Cela nous enseigne que le Saint béni soit-Il a montré à Moïse le nœud des tefillin» (TB Berakhot 7a, v.15).

Dans ce célèbre passage, le Talmud avec une sorte de naïveté seconde s’interroge sur le fait que Moïse ait demandé à D. de voir sa face, que l’Éternel ait laissé passer sa gloire (kavod) et l’ai protégé de sa main caché au creux du rocher : « Tu ne saurais voir ma face; car nul homme ne peut me voir et vivre […] Alors je retirerai ma main et tu me verras par derrière; mais ma face ne peut être vue »(Ex 33, 20-23)…

Le Talmud imagine l’Éternel en train de prier avec ses téfilin ! dont Moïse n’aurait vu que le nœud derrière la tête et pas son visage [1].

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Le noeud la tefila sur la nuque (photo DL)

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Le chin dela tefila de la tête (photo DL)

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Le Chin de la mezouza. (photo DL)
Pour le Midrach, Chaddaï est l’acrostiche de CHomer Dlatot Israel (Celui qui garde les Portes d’Israël). 

Pourquoi ? Parce que l’homme ne peut voir D. dans sa puissance : Chaddaï (le D. Tout Puissant). La lettre Chin marquée sur la tefila du front et sur la nuque -sous la forme d’un Dalet à l’envers, mais aussi sur les mezouzot à l’entrée des maisons, symbolise le D. qui dit Daï (« ça suffit! »), la limite de l’homme en ce monde. Selon le Talmud  (Haguiga, 14b), Chaddaï signifie « qui dit à Son monde assez! » (sheamar le’olamo daï).Cette limite qui fait que nous ne sommes qu’un parmi d’autres rend possible l’éthique, la fraternité des humains.

El Chaddaï est un des noms de D., mais il y en a beaucoup d’autres : El Elyon (le Très-Haut), El Olam (l’Eternel), El Gibbor (Le Puissant). Et bien sur les 13 attributs divin de ses Noms que D. déroule devant Moïse : Rahoum (Celui qui prend en pitié, cf Rakhem !), Hannoun (Celui qui fait « Grâce »), Tsaddiq (le Juste), Dayan (le Juge) Ces mots sont comme le doigt qui désigne la lune, ils  signifient ce que nous ressentons et désignent de loin mais ne peuvent être confondus avec le signifiant ultime. On remarque bien que dans la Sidra Bereshit D. parle à l’homme mais il parle aussi aux cieux et à la terre, aux animaux ou aux pierres les maintenant dans l’existence limitée liée au langage telle que nous la comprenons, et dans une langue qu’eux seuls connaissent…

Dans les Pirqé de Rabbi Eléiézer un très ancien Midrash, au chapitre 3 il dit :

« Avant la Création de l’Univers il n’existait que le Saint béni soit-Il et son Nom seul »

Ce que dit la Torah à l’homme c’est donc que l’Eternel se révèle dans le langage, au fond de son inconscient, pas parce que le langage serait sacré mais parce que celui-ci est le lieu d’émergence et la condition de possibilité pour que D. appelle l’homme de son néant, son Tohu.

Car quel est le contraire du langage ?  Le silence ? La Torah dit que ce néant est désigné par le « Tohu Bohu » en Gn 1,2 : « La terre n’était que « solitude et chaos » (Tohu vavoou, ). Ce terme Tohu n’existe que deux fois dans la Torah. On le retrouve en Dt 32, 10 :  « Il le rencontre dans une région déserte, dans les solitudes (tohu) aux hurlements sauvages; il le protège, il veille sur lui, le garde comme la prunelle de son œil. » Le tohu c’est ce cauchemar de l’homme où le langage ne signifie plus rien, devient insignifiant, quand on en peut plus se parler, le début de la haine . Nous serions donctirés de notre chaos mental et spirituel par la Parole de D-ieu, Son souffle (ruah’) qui nous appelle par notre nom que lui seul connait, tirés de la terre où nous retourneront inévitablement comme dit Bereshit à propos de la création d’Adam. La femme, elle-aussi sort de la torpeur, du sommeil d’Adam, comme dit Bereshit à propos de la création de la femme. Et c’est seulement à partir de ce moment qu’ils sont ish et isha (féminin et masculin), des mots en miroir, en rapport, formant dans le couple humain un seul être parlant (ehad) à l’image du D. UNqui leur a parlé le premier dans son infinie générosité, par amour.

Comme si le langage humain, proféré par le souffle de l’Eternel puis en interactions entre l’homme et la femme appelait l’être humain et chacun de nous à notre vocation spirituelle d’être enfin un peu humain, détachait l’homme de la terre pour l’inscrire dans la position verticale de la Amida, debout entre ciel et terre, avec ses tefilins.

On sait à quel point en psychologie moderne la nomination est importante dans la construction psychologique de l’enfant. Le nom inscrit l’enfant dans le champs du langage et établit un rapport entre le signifiant et le signifié fondateur de toute parole et du rapport à la vérité ou au mensonge. Le nom comme le souligne le Talmud Berakhot semble contenir un héritage de mérites ou de mauvaises actions. Le Talmud Berakhot 7b le souligne.

D’où savons nous que le nom est déterminant ? Rabbi Eliézer dit : « Car  le verset a dit :« Allez, regardez les oeuvres de l’Eternel qui a mis des ruines sur la terre » (Ps 46, 9), ne lis pas « ruines » (chamot) mais des « noms » (chémot) ». Et  Rabbi Yo’hanan dit au Nom de Rabbi Chim’on ben Yo’haï : « La mauvaise éducation dans sa maison est plus dure pour un homme que la guerre de Gog et Magog »

Mais le Talmud souligne aussi que l’héritage psychique ne conditionne que partiellement le destin d’un enfant et des générations. Opposant le : « Il sanctionne la faute des pères sur les enfants » (Ex 34, 7) à « Les enfants ne mourront pas à cause des pères » (Dt 26,6)  et résolvant cette contradiction en disant que « le second verset [promet la vie sauve] à ceux qui abandonnent les voies tortueuses de leurs pères ». (TB Berakhot 7a)

« Faisons l’homme à notre image »

Maïmonide au Moyen-Age explique ce mystère du fait que le langage humain est utilisé par la Thora pour décrire l’Eternel de manière apparemment naïve, dans sa discussion sur les  attributs divins dés le début de son Guide des égarés (écrit en arabe avec des lettres hébraïques). Il est bien sûr en discussion, à partir des concepts Aristote avec les philosophes arabes et chrétiens. Relisant le Naassé Adam Betsléémnou, « Faisons l’homme à notre image » (Berechit 1,26), il évite d’emblée la vision naïve, créationniste qui projette la réalité humaine dans le Divin.

 » II y a eu des gens, qui croyaient que tcélem, dans la langue hébraïque, désignait la figure d’une chose et ses linéaments, et ceci a conduit à la pure corporification (de D-ieu), parce qu’il est dit (dans les Ecritures) : « Faisons un homme à notre image (betçalmenou) selon notre ressemblance (Genèse 1, 26). Ils croyaient donc que D-ieu avait la forme d’un homme, c’est-à-dire sa figure et ses linéaments, et il en résultait pour eux la corporification pure qu’ils admettaient comme croyance, en pensant que, s’ils s’écartaient de cette croyance, ils nieraient le texte (de l’Ecriture) ou même qu’ils nieraient l’existence de D-ieu s’il n’était pas (pour eux) un corps ayant un visage et des mains semblables aux leurs en figure et en linéaments »

(Guide des égarés I, 1, « L’homonymie de Tcélem », traduction de l’arabe de Salomon Munk, pg. 29).

et il dit plus loin :

Quand nous disons de D-ieu qu’il est la forme dernière du monde, ce n’est pas comme la forme ayant matière est une forme pour cette matière, de sorte que D-ieu soit une forme pour un corps. Ce n’est pas ainsi qu’il faut l’entendre, mais de la manière que voici : de même que le forme est ce qui constitue le véritable être de tout ce qui a forme, de sorte que, la forme périssant, l’être périt également, de même D-ieu se trouve dans un rapport absolument semblable avec tous les principes de l’être les plus éloignés; car c’est par l’existence du Créateur que tout existe, et c’est lui qui en perpétue la durée par quelque chose qu’on nomme l' »épanchement » […]. Si donc la non-existence du Créateur était inadmissible, l’univers entier n’existerait plus, car ce qui constitue ses causes éloignées disparaîtrait, ainsi que les derniers effets de ce qui est intermédiaire; et, par conséquent, D-ieu est à l’univers ce qu’est la forme à la chose qui a forme et par là est ce qu’elle est, la forme constituant son véritable être. Tel est donc le rapport de D-ieu au monde, et c’est à ce point de vue qu’on a dit de lui qu’il est la forme dernière et la forme des formes; ce qui veut dire qu’il est celui sur lequel s’appuie ne dernier lieu l’existence et le maintien de toutes les formes dans monde, et c’est par lui qu’elles subsistent, de même que les choses douées de forme subsistent par leurs formes. Et c’est à cause de cela qu’il a été appelé dans noter langue, hay âolamim, ce qui signifie qu’il est « la vie du monde ».

(Guide des égarés I, 69, « La Cause première », traduction de l’arabe de Salomon Munk, pp. 167-168).

On le comprend pour Maïmonide, D. n’est pas le plus haut ou le plus puissant des étants mais la condition même de possibilité de ceux-ci. Et cet à-priori du monde phénoménal ou plutôt de la vie (hay âolamim), et là Maïmonide quitte le registre de l’ontologie (la science de l’Etre, avec des échos dans le אֶהְיֶה אֲשֶׁר אֶהְיֶה Eyé acher Eyé « Je suis qui je suis/ serai » car ces mots  indiquent une action inaccomplie, en devenir) aristotélicienne  pour parler en terme de vie.

Note [1]: on peut noter que quelques versets avant il est dit que « l’Éternel s’entretenait avec Moïse face à face (panim al panim), comme un homme s’entretient avec un autre » (Ex 33, 11)

Brit Milah (suite)

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Ce livre a 200 ans, il est relié avec des ficelles, le Rav Harboun y a lu la prière de la Brit Mila du Guer en présence de Claude Chiche et de mon frère jumeau Olivier.

Mes ancêtres Branca venaient de Benciugnu, ce qui signifie en langue corse « nous sommes arrivés au bon endroit » probablement du Portugal via l’Italie. J’y ai acheté cette coupe il y a 7 ans à une brocante sur la plage de St Cyprien, j’ai ensuite découvert grâce au rabbin Harboun que c’était un kiddouch juif. A ma brit Mila il a fait le Kiddouch. On a alors respiré les clous de girofle. et m’a donné mon nom : Méir. Le nom est lié à la Neshama (l’âme insuflée) comme pour Adam dans le Sidra Berechit ce matin .
L’odorat est le sens spirituel le plus élevé dans le judaïsme. on n’oublie jamais une odeur associée à une émotion puissante.

La mémoire et la Neshama juive sont éternelles.

 

Chabbat Chalom Berechit !

berechitBerechit (« dans la tête ») est le premier mot de la Genèse, Nous commençons ce Chabbat le sefer Berechit que. La Torah commence par la lettre Bet l’Alef étant en D.

Quand D-ieu parle pour la première fois dans la Genèse il est dit : Yei Or Vayehi Or, « que la Lumière soit et la lumière fut », une sorte de phrase en miroir sur Or, la Lumière. En lui la parole et la chose (davar, c’est le même mot en hébreu) coïncident. Sa parole coïncide avec l’acte de création.

Le guer (étranger) qui s’approche d’Ashem s’approche mystérieusement d’une sorte de béance, de trou noir mystérieux, je n’ai pas d’autre mot pour cela que le Nom. Pleins nons pas de souvenirs mais d’émotions d’enfance reviennent au cours des mois qui précèdent. C’est très étrange et impressionnant. La brit Mila ets un passage, un choc psychique brutal. Puis on rencontre alors l’Éternel sous la forme de sa Puissance, Chaddaï, qui d’une certaine manière barre l’accès à notre propre puissance et nous libère. le Ol Ashamaïm (l’acceptation du joug des Cieux) est aussi Ol hamitzvot (joug des commandements).

Le Chin (lettre ch) de Shaddaï gravé sur les téfilines de la tête et sur la mézouza protège l’entrée des maisons et de l’esprit. Ce Chin compose les premières lettres de Chabbat et du Chalom comme un gardien du temps et du Temple.

Excusez moi ces mots bien approximatifs. Tout cela reste malgré tout bien mystérieux aux hommes que nous sommes. J’ai reçu le nom de Méïr, min Or l’éclaireur. Je l’ai reçu du rabbin Haïm Harboun, du rabbi Méir qui fut rabbin de Bastia de 1920 à 1970 et bien sûr de Rabbi Meïr le docteur de la Michna du second siècle.

R. Yéhouda Hanassi qui a compilé la Michna (en 212)  משנה, « répétition » en hébreu, était le disciple de Rabbi Maéir et il a dit un jour que s’il avait plus de perspicacité que ses compagnons d’étude c’est parce qu’il avait eu la chance de voir R. Méïr de dos (lorsqu’il donnait ses leçons) (Erouvin 13, b) et qu’il aurait été plus « aiguisé » s’il avait vu Rabbi Méir de face. On ne peut voir D. en face. Le soleil comme la mort ne se peuvent se regarder en face.

Le converti est comme un enfant qui renaît et épelle les lettres de l’alphabet de l’existence et du réel. Sensation étrange.

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Synagogue Beit Meïr, Bastia.

Berechit: l’alphabet secret

Haïm Harboun
extrait du livre de commentaires « Soldats de la Parole » , édité par l’AIA

A la question pourquoi le récit de la Création commence par la lettre « Bét », les Sages répondent : « De même que le “Bét” est fermé dans tous les sens sauf devant, de même il n’est pas permis de se livrer à des investigations relatives à ce qui est soit dessus, soit dessous, soit derrière, mais il doit s’occuper uniquement du temps présent de la Création » (’Haguiga, 17a).
On trouve dans le livre de Ben Sira (Ecclésiastique III, 2) : « Ce qui est trop difficile pour toi, n’en fais pas l’objet de tes recherches ; ce qui t’est caché, ne le sonde pas ; songe à ce qui est à ta portée et ne t’occupe pas des choses secrètes ».
Nos Sages ont insisté sur l’étude de la Thora dans sa globalité, autrement dit, la Loi orale et la Loi écrite. Ils trouvent dans le mot « béréchit » une allusion à ce principe. En effet, la première lettre de la Loi écrite est « bét » et celle par laquelle commence la Loi orale (traité Bérakhot), dont le premier mot Méémataye est « mém ». Ces deux lettres forment le mot « bam » pronom personnel qui désigne, dans le passage du « Chéma » les paroles divines (« Védibarta bam », « tu en parleras »). Chaque Juif étant tenu d’étudier la Thora orale et écrite, en toutes circonstances et de l’inculquer à ses enfants.
Les lettres finales des trois premiers mots de notre paracha forment le mot « emét » qui signifie « vérité », et qui qualifie la Thora dans sa totalité : « Torat émét natane lanou », « il nous a donné une Loi de vérité ».
D’après la tradition, l’Homme a été créé grâce à la Thora, ce qu’annonce la Bible dans le premier verset. Nos Sages fondent cette idée sur les versets 10 et 11 du psaume LXXXV « La bonté et la vérité se sont rencontrées, la justice et la paix se sont embrassées, la vérité germera de la terre ». Le Midrash raconte que l’Eternel en décidant de créer l’Homme, provoqua chez les anges la division en quatre groupes. Le premier groupe représentant la bonté donna son accord et plaida avec conviction pour la création de l’Homme : l’Homme sera naturellement bon, il aidera les malheureux, il se dévouera pour porter secours aux malades. Le deuxième groupe représentant la vérité était, lui, contre la création de l’Homme, il estimait que l’Homme ne pourrait jamais percevoir la vérité et qu’il était inutile dans ces conditions de le créer. Le troisième groupe représentant la justice se prononça pour la création de l’Homme, convaincu qu’il saurait défendre la justice et qu’il agirait avec équité. Enfin le dernier groupe représentant la paix s’opposa farouchement à la création de l’Homme affirmant que ce dernier ne serait jamais fidèle à la paix et qu’il passerait son existence à faire la guerre.
Ainsi l’Eternel se trouva face à deux groupes en faveur de la création, et deux s’y opposant. C’est alors qu’il décida de donner la Thora, et de faire germer la « vérité » de la terre. En promulguant la Thora, il a fait descendre le « emet » sur terre. Il n’y avait plus qu’un seul groupe, celui de la paix, qui était contre, et l’Eternel créa l’Homme.
L’Eternel créa le monde par la lettre « bét » (première lettre du mot béréchit) et négligea le « aléph » (première lettre de l’alphabet) parce qu’il est l’initiale de « aréra » qui signifie malédiction (du verbe « aror »). L’Eternel s’est dit, raconte le Midrash : « Je crée le monde par la bénédiction pour que l’on ne dise pas que dès sa création il était maudit, et que par conséquent les hommes ne portent aucune responsabilité dans sa dégradation ».
Par ailleurs, la Thora écrite commence par « bét » et le nom du premier traité de la Loi orale (Bérakhot) commence aussi par « bét » pour nous signifier qu’il ne faut pas séparer la loi écrite de la loi orale comme l’ont fait les Karaïtes. La loi écrite commence par « bét » et se termine par la lettre « laméd » (L) du mot Israël, ces deux lettres formant le mot « lév » qui signifie « coeur ».

On en déduit en conclusion que la Thora ne peut habiter que chez un Homme qui a du coeur.