Le chant Ve’afilu behastarah exprime l’une des idées les plus radicales et les plus consolantes de la spiritualité juive, telle qu’elle apparaît dans l’enseignement de Rabbi Nahman de Breslev :
דע, כי יש הסתרה, ויש הסתרה בתוך הסתרה.
וכשהשם יתברך נסתר בהסתרה אחת – עדיין אפשר למצוא אותו.
אבל כשיש הסתרה בתוך הסתרה – אזי אי אפשר למצוא אותו כלל.
ואף על פי כן, גם שם בוודאי נמצא השם יתברך.
Sache qu’il existe une dissimulation,
et une dissimulation à l’intérieur de la dissimulation.Lorsque le Saint béni soit-Il est caché par une seule dissimulation,
il est encore possible de Le trouver.Mais lorsqu’il y a une dissimulation à l’intérieur de la dissimulation,
alors il semble impossible de Le trouver du tout.Et pourtant, même là, à coup sûr,
le Saint béni soit-Il s’y trouve. (Likoutei Moharan I, Torah 56)
Essayons de comprendre ici en quoi consiste cette présence de D. cachée dans la profondeur du monde.
La Torah ou les gènes de la réalité
Le livre Le masque du monde, du médecin et Rabbin d’Afrique du Sud Akiva Tatz (https://akivatatz.com/ ) développe une conception originale et une thèse centrale : la Torah n’est pas seulement un livre sacré ou un récit historique, mais la matrice même de la réalité. Le monde physique n’est pas indépendant d’elle ; il en est l’expression concrète. La Torah constitue la cause, le monde en est l’effet. Chaque détail de l’univers existe parce qu’il est contenu, décrété et continuellement soutenu par la Torah. Mais alors comment l’Omniprésent se révèle-t-il en ce monde alors même que ce processus de dévoilement le masque et le rend secret ?
L’image la plus courante est celle que nous offre le Talmud :
Istakel be Oraïta ou bara alma – « il a regardé la Torah et créé le monde »
(Midrash Rabba, chapitre 1, sur Béréchit ; Zohar, sur Chémot, Parachat Terouma)
La métaphore est celle du plan d’architecte : de même qu’un bâtiment est construit à partir d’un plan préalable, le monde a été créé à partir de la Torah. Mais cette image semble naïve et insuffisante à première vue. Comment l’expliquer ? Par une analogie plus profonde, celle de la génétique : la Torah est le code génétique du monde. Les gènes ne décrivent pas simplement le corps, ils en sont le mécanisme de construction. De la même manière, la Torah n’est pas une description symbolique du monde ; elle est le système actif qui le fait exister. La réalité matérielle est ainsi le reflet de ce code fondamental. Son effet.
Lorsque nous percevons cette réalité nous sommes aveugles puisque nous confondons l’effet et la cause qui est la profondeur du monde. Mais l’aspect superficiel ne permet pas à l’humain d’accomplir sa vocation. Il est fait pour Dieu et ne trouve de repos tant qu’il ne fait confiance en lui comme un autre que lui, secret et fascinant. C’est le secret de la mystique nous y reviendrons.
Rejoindre sa propre réalité
La parole divine occupe une place centrale dans cette conception. Les mots (devarim) de la Torah sont les mots de D.ieu ; ils ne sont pas de simples sons passagers, mais le médium même de la Création. Ils dépassent le sens et la perception ordinaire puisqu’au Sinai le peuple voyait les voyait les voix : « Et tout le peuple voi(en)t les voix… » (Ex 20, 15). Chaque mot prononcé lors de la Création se cristallise en objet ou en phénomène. C’est le sens profond du mot hébreu davar, qui signifie à la fois « mot » et « chose » : toute chose du monde est un mot divin matérialisé.
La Création, selon cette vision, n’est pas un événement passé mais un processus permanent. À chaque instant, l’univers est recréé. La Torah est le canal continu de cette création. Elle n’est donc ni un simple récit, ni une chronique historique, mais un mécanisme cosmique vivant, actif à chaque instant.
Enfin, Akiva Tatz interroge : où réside la Torah aujourd’hui ? La réponse est que la Torah vit dans la Loi orale, dans l’étude et dans l’esprit de ceux qui la transmettent. La torah ne peut être matérialisé ou saisie, elle est shébé al pé, « sur les lèvres ». Un rouleau de parchemin seul ne suffit pas ; sans sages pour l’interpréter et l’enseigner, la Torah disparaît du monde. Là où elle est étudiée, elle est vivante ; là où elle est négligée, elle s’absente et s’évanouit dans le secret.
La nature est un voile ; celui qui s’habitue à ce voile cesse de percevoir la dimension spirituelle qui la soutient. Seule une vision éveillée permet de voir, derrière le monde visible, la réalité supérieure qui le fonde.
Une vision strictement séculière, qui ne voit que la dimension matérielle du monde, passe à côté de cette profondeur et à coté de lui-même finalement.
Fort de cet enseignement demandons-nous maintenant quel sont les chemins pour aller à D.ieu.
Les chemins qui ne mènent nulle part
Tout d’abord dissipons un malentendu.
Plus une personne est expérimentée dans les chemins qui vont à D.ieu, plus elle pratique l’ hitbodedout (en hébreu: התבודדות, « s’isoler », « se recentrer, se recueillir, faire un avec l’Un »), plus la personne ouvre son cœur, honnêtement et parle simplement à l’Eternel comme un ami parle à un ami, moins elle se sent « forte » spirituellement. « Moise parlait avec D. visage contre visage, comme un ami parle à son ami » (Ex 33, 11). « Moïse était très humble, l’homme le plus humble que la terre ait porté » (Nb 12, 3).
Le Spirituel n’est pas l’objet d’un savoir qui pourrait être capitalisé ou atteint. Devant l’Omniscient il n’y a que des débutants. Chacun chaque matin et disant modé ani (je te remercie) peut se dire : « aujourd’hui je commence. Face à lui les petits « entrepreneurs du spirituel » font faillite. Il n’y a pas de réussite. Et celui qui s’approche de D.ieu ne peut le voir. Il est anéanti. Car D. est à perte de vue.
Le Rabbi de Kotzk estimait que la société, y compris religieuse, est saturée de faux-semblants : conformisme, piété de façade, paroles pieuses sans intériorité. Pour lui, le mensonge le plus dangereux est celui que l’homme se raconte à lui-même. Le plus grand orgueil est religieux. On se conforme, on joue un rôle, on se rassure dans le regard des autres.
D.ieu n’habite pas le bruit, ni même la religiosité spectaculaire, mais l’endroit silencieux où l’homme cesse de se mentir. C’est un grand secret que celui-ci.
Le secret dans le secret
Une explication spirituelle approfondie se situe dans la tradition hassidique, en particulier chez Rabbi Nahman de Breslev comme nous l’avons dit plus haut
Dans la pensée juive, hester panim signifie que Dieu cache Sa face : Sa présence n’est plus perçue clairement dans le monde. Dieu se cache (hester) pour que Son sod (secret puisse exister
« וְאָנֹכִי הַסְתֵּר אַסְתִּיר פָּנַי בַּיּוֹם הַהוּא »
« Et Moi, Je cacherai, Je cacherai Ma face en ce jour-là »
— Deutéronome 31,18
« La dissimulation dans la dissimulation » (hester she-betokh hester) désigne une situation spirituelle extrême où non seulement Dieu semble absent, mais l’idée même que Dieu puisse être présent disparaît, la souffrance paraît absurde, sans sens, sans horizon. Même là, dans l’obscurité totale, quand tout langage religieux semble mensonger, Dieu est présent.
La foi la plus haute n’est pas celle qui voit Dieu, mais celle qui continue à vivre, respirer, parler, même quand Dieu est totalement invisible.
Dans la tradition, on parle de hester panim, la « dissimulation de la face ». Dieu se cache, le monde devient opaque, la justice n’est plus lisible, la prière semble se perdre dans le vide.
Mais le texte du Maître de Bratslav va plus loin encore : il évoque une dissimulation à l’intérieur même de la dissimulation. Il ne s’agit plus seulement de ne pas voir Dieu, mais de ne même plus pouvoir croire qu’Il soit là. C’est l’expérience du noir total, celle où la souffrance paraît absurde, où le langage religieux lui-même semble faux ou inutile.
Et pourtant, le chant affirme avec une insistance presque obstinée : « À coup sûr, là aussi se trouve le Nom béni. » Même là. Même dans cet endroit où plus rien ne fait sens. Même lorsque l’homme n’a plus de mots, plus de foi, plus de prière. Cette affirmation n’est pas triomphante ; elle est fragile, répétée, presque murmurée. Elle ne cherche pas à convaincre par des arguments, mais à tenir debout dans l’obscurité.
Il ne s’agit pas d’un Dieu qui explique la souffrance, ni d’un Dieu qui la justifie. Il ne dit pas : « Tout cela a un sens » ou « Tu comprendras plus tard ». Il dit seulement : « Je suis là. » Une présence silencieuse, sans justification du mal, sans promesse immédiate de réparation. Une présence qui accompagne, et non qui résout.
Le Tasdiq de Bratslav ne demande pas à l’homme d’être fort, ni même croyant. Il ne lui demande pas de comprendre. Il lui dit simplement qu’il n’est pas seul, même lorsqu’il se sent totalement abandonné. Dans cette perspective, la foi la plus haute n’est pas celle qui ressent Dieu, mais celle qui continue d’exister, de respirer, parfois de crier, alors même que Dieu est invisible.
Chez Rabbi Nahman, cette traversée de la dissimulation absolue n’est pas une chute hors de la spiritualité ; elle peut en être le cœur. Là où toute consolation disparaît, là où la foi ne s’appuie plus sur aucun sentiment, quelque chose de plus nu, de plus essentiel, demeure : la relation elle-même, dépouillée de toute évidence.
Ce chant dit, sans emphase et sans promesse facile : même là, même maintenant, quelqu’un se tient avec toi.














































































































