Le « secret dans le secret », le chemin pour aller à D.ieu

Le chant Ve’afilu behastarah exprime l’une des idées les plus radicales et les plus consolantes de la spiritualité juive, telle qu’elle apparaît dans l’enseignement de Rabbi Nahman de Breslev :

דע, כי יש הסתרה, ויש הסתרה בתוך הסתרה.
וכשהשם יתברך נסתר בהסתרה אחת – עדיין אפשר למצוא אותו.
אבל כשיש הסתרה בתוך הסתרה – אזי אי אפשר למצוא אותו כלל.
ואף על פי כן, גם שם בוודאי נמצא השם יתברך.

Sache qu’il existe une dissimulation,
et une dissimulation à l’intérieur de la dissimulation.

Lorsque le Saint béni soit-Il est caché par une seule dissimulation,
il est encore possible de Le trouver.

Mais lorsqu’il y a une dissimulation à l’intérieur de la dissimulation,
alors il semble impossible de Le trouver du tout.

Et pourtant, même là, à coup sûr,
le Saint béni soit-Il s’y trouve.
(Likoutei Moharan I, Torah 56)

Essayons de comprendre ici en quoi consiste cette présence de D. cachée dans la profondeur du monde.

La Torah ou les gènes de la réalité

Le livre Le masque du monde, du médecin et Rabbin d’Afrique du Sud Akiva Tatz (https://akivatatz.com/ ) développe une conception originale et une thèse centrale : la Torah n’est pas seulement un livre sacré ou un récit historique, mais la matrice même de la réalité. Le monde physique n’est pas indépendant d’elle ; il en est l’expression concrète. La Torah constitue la cause, le monde en est l’effet. Chaque détail de l’univers existe parce qu’il est contenu, décrété et continuellement soutenu par la Torah. Mais alors comment l’Omniprésent se révèle-t-il en ce  monde alors même que ce processus de dévoilement le masque et le rend secret ?

L’image la plus courante est celle que nous offre le Talmud :

Istakel be Oraïta ou bara alma – « il a regardé la Torah et créé le monde »
(Midrash Rabba, chapitre 1, sur Béréchit ; Zohar, sur Chémot, Parachat Terouma)

La métaphore est celle du plan d’architecte : de même qu’un bâtiment est construit à partir d’un plan préalable, le monde a été créé à partir de la Torah. Mais cette image semble naïve et insuffisante à première vue. Comment l’expliquer ? Par une analogie plus profonde, celle de la génétique : la Torah est le code génétique du monde. Les gènes ne décrivent pas simplement le corps, ils en sont le mécanisme de construction. De la même manière, la Torah n’est pas une description symbolique du monde ; elle est le système actif qui le fait exister. La réalité matérielle est ainsi le reflet de ce code fondamental. Son effet.

Lorsque nous percevons cette réalité nous sommes aveugles puisque nous confondons l’effet et la cause qui est la profondeur du monde. Mais l’aspect superficiel ne permet pas à l’humain d’accomplir sa vocation. Il est fait pour Dieu et ne trouve de repos tant qu’il ne fait confiance en lui comme un autre que lui, secret et fascinant. C’est le secret de la mystique nous y reviendrons.

Rejoindre sa propre réalité

La parole divine occupe une place centrale dans cette conception. Les mots (devarim) de la Torah sont les mots de D.ieu ; ils ne sont pas de simples sons passagers, mais le médium même de la Création. Ils dépassent le sens et la perception ordinaire puisqu’au Sinai le peuple voyait les voyait les voix : « Et tout le peuple voi(en)t les voix… » (Ex 20, 15). Chaque mot prononcé lors de la Création se cristallise en objet ou en phénomène. C’est le sens profond du mot hébreu davar, qui signifie à la fois « mot » et « chose » : toute chose du monde est un mot divin matérialisé.

La Création, selon cette vision, n’est pas un événement passé mais un processus permanent. À chaque instant, l’univers est recréé. La Torah est le canal continu de cette création. Elle n’est donc ni un simple récit, ni une chronique historique, mais un mécanisme cosmique vivant, actif à chaque instant.

Enfin, Akiva Tatz interroge : où réside la Torah aujourd’hui ? La réponse est que la Torah vit dans la Loi orale, dans l’étude et dans l’esprit de ceux qui la transmettent. La torah ne peut être matérialisé ou saisie, elle est shébé al pé, « sur les lèvres ». Un rouleau de parchemin seul ne suffit pas ; sans sages pour l’interpréter et l’enseigner, la Torah disparaît du monde. Là où elle est étudiée, elle est vivante ; là où elle est négligée, elle s’absente et s’évanouit dans le secret.

La nature est un voile ; celui qui s’habitue à ce voile cesse de percevoir la dimension spirituelle qui la soutient. Seule une vision éveillée permet de voir, derrière le monde visible, la réalité supérieure qui le fonde.

Une vision strictement séculière, qui ne voit que la dimension matérielle du monde, passe à côté de cette profondeur et à coté de lui-même finalement.

Fort de cet enseignement demandons-nous maintenant quel sont les chemins pour aller à D.ieu.

Les chemins qui ne mènent nulle part

Tout d’abord dissipons un malentendu.

Plus une personne est expérimentée dans les chemins qui vont à D.ieu, plus elle pratique l’ hitbodedout (en hébreu: התבודדות, « s’isoler », « se recentrer, se recueillir, faire un avec l’Un »), plus la personne ouvre son cœur, honnêtement et parle simplement à l’Eternel comme un ami parle à un ami, moins elle se sent « forte » spirituellement. « Moise parlait avec D. visage contre visage, comme un ami parle à son ami » (Ex 33, 11). « Moïse était très humble, l’homme le plus humble que la terre ait porté » (Nb 12, 3).

Le Spirituel n’est pas l’objet d’un savoir qui pourrait être capitalisé ou atteint. Devant l’Omniscient il n’y a que des débutants. Chacun chaque matin et disant modé ani (je te remercie) peut se dire : « aujourd’hui je commence. Face à lui les petits « entrepreneurs du spirituel » font faillite. Il n’y a pas de réussite. Et celui qui s’approche de D.ieu ne peut le voir. Il est anéanti. Car D. est à perte de vue.

Le Rabbi de Kotzk estimait que la société, y compris religieuse, est saturée de faux-semblants : conformisme, piété de façade, paroles pieuses sans intériorité. Pour lui, le mensonge le plus dangereux est celui que l’homme se raconte à lui-même. Le plus grand orgueil est religieux. On se conforme, on joue un rôle, on se rassure dans le regard des autres.

D.ieu n’habite pas le bruit, ni même la religiosité spectaculaire, mais l’endroit silencieux où l’homme cesse de se mentir. C’est un grand secret que celui-ci.

Le secret dans le secret

Une explication spirituelle approfondie se situe dans la tradition hassidique, en particulier chez Rabbi Nahman de Breslev comme nous l’avons dit plus haut

Dans la pensée juive, hester panim signifie que Dieu cache Sa face : Sa présence n’est plus perçue clairement dans le monde. Dieu se cache (hester) pour que Son sod (secret puisse exister

« וְאָנֹכִי הַסְתֵּר אַסְתִּיר פָּנַי בַּיּוֹם הַהוּא »
« Et Moi, Je cacherai, Je cacherai Ma face en ce jour-là »
Deutéronome 31,18

« La dissimulation dans la dissimulation » (hester she-betokh hester) désigne une situation spirituelle extrême où non seulement Dieu semble absent, mais l’idée même que Dieu puisse être présent disparaît, la souffrance paraît absurde, sans sens, sans horizon. Même là, dans l’obscurité totale, quand tout langage religieux semble mensonger, Dieu est présent.

La foi la plus haute n’est pas celle qui voit Dieu, mais celle qui continue à vivre, respirer, parler, même quand Dieu est totalement invisible.

Dans la tradition, on parle de hester panim, la « dissimulation de la face ». Dieu se cache, le monde devient opaque, la justice n’est plus lisible, la prière semble se perdre dans le vide.

Mais le texte du Maître de Bratslav va plus loin encore : il évoque une dissimulation à l’intérieur même de la dissimulation. Il ne s’agit plus seulement de ne pas voir Dieu, mais de ne même plus pouvoir croire qu’Il soit là. C’est l’expérience du noir total, celle où la souffrance paraît absurde, où le langage religieux lui-même semble faux ou inutile.

Et pourtant, le chant affirme avec une insistance presque obstinée : « À coup sûr, là aussi se trouve le Nom béni. » Même là. Même dans cet endroit où plus rien ne fait sens. Même lorsque l’homme n’a plus de mots, plus de foi, plus de prière. Cette affirmation n’est pas triomphante ; elle est fragile, répétée, presque murmurée. Elle ne cherche pas à convaincre par des arguments, mais à tenir debout dans l’obscurité.

Il ne s’agit pas d’un Dieu qui explique la souffrance, ni d’un Dieu qui la justifie. Il ne dit pas : « Tout cela a un sens » ou « Tu comprendras plus tard ». Il dit seulement : « Je suis là. » Une présence silencieuse, sans justification du mal, sans promesse immédiate de réparation. Une présence qui accompagne, et non qui résout.

Le Tasdiq de Bratslav ne demande pas à l’homme d’être fort, ni même croyant. Il ne lui demande pas de comprendre. Il lui dit simplement qu’il n’est pas seul, même lorsqu’il se sent totalement abandonné. Dans cette perspective, la foi la plus haute n’est pas celle qui ressent Dieu, mais celle qui continue d’exister, de respirer, parfois de crier, alors même que Dieu est invisible.

Chez Rabbi Nahman, cette traversée de la dissimulation absolue n’est pas une chute hors de la spiritualité ; elle peut en être le cœur. Là où toute consolation disparaît, là où la foi ne s’appuie plus sur aucun sentiment, quelque chose de plus nu, de plus essentiel, demeure : la relation elle-même, dépouillée de toute évidence.

Ce chant dit, sans emphase et sans promesse facile : même là, même maintenant, quelqu’un se tient avec toi.

« La Corse promise » sur France 3 Corse ViaStella, extraits

📺 Découvrez en exclusivité le nouveau documentaire « La Corse promise », réalisé par Jean-Emmanuel Casalta et Thomas Raguet.

Ce film retrace le parcours de trois rabbins Loubavitch installés en Corse depuis 2016. À travers la mission qu’ils se sont donnée, ils œuvrent à redonner vie à une judéité insulaire en perte de vitesse, sous les regards tantôt enthousiastes, tantôt indifférents, de la communauté juive de l’île.

🎬 En avant-première, des courts extraits à découvrir ci-dessous !

Une coproduction Au Tableau Productions, Mareterraniu Productions et France 3 Corse ViaStella.

« La Corse promise », ce vendredi sur France 3 Corse ViaStella

Avec les Rav Levi Pinson, Zalman Teboul, Chalom Sebag, la communauté juive de Bastia, Didier Long; Frédéric Joseph Bianchi , Monseigneur le cardinal François Bustillo, archevêque d’Ajaccio.

La communauté juive de Corse renait. Sans chef religieux et quasi-moribonde depuis 1970, elle connait aujourd’hui un souffle nouveau grâce l’installation de trois rabbins dans les huit dernières années. La voilà forte de plus de cinq cents âmes en 2024, alors qu’elle n’en comptait que 300 au début des années 2000.
Et l’actualité récente pourrait nourrir cette tendance. En effet, tandis que les actes antisémites se multiplient dans le monde et partout en France depuis les massacres du 7 octobre, l’Île de Beauté se rappelle aux Juifs comme le refuge qu’elle a toujours été pour eux, avant même le régime de Vichy. La Corse pourrait-elle alors devenir une solution pour les Juifs du continent à la recherche d’un havre ?
De Bastia à Ajaccio en passant par Porto-Vecchio, ce film suit les trois rabbins Loubavitch. À raison de cours d’hébreu, d’étude des textes sacrés, de célébrations religieuses ou d’ouverture de centres hébraïques, ils réveillent la présence juive en Corse et revivifient une judéité déclinante sous les regards enthousiastes, parfois circonspects, sinon détachés, des descendants des plus anciennes familles corses de confession juive.

Haya et Zalman Teboul, DL, Frédéric Joseph Bianchi
Rabbin Michaël Hazout, DL, Guy Sabbagh, président du Consistoire de Corse
Cathédrale Saint Jean et la Synagogue Beth Meïr
Bastia – Hiver

Personnages du film

Lévi Pinson, 27 ans, est le premier rabbin Loubavitch de Corse. Il est né à Nice d’une mère américaine et d’une lignée de rabbins, son père est le représentant du mouvement Habad pour la Côte d’Azur. En 2016, marié et père de deux enfants, il s’installe à Ajaccio. Il anime depuis trois ans le centre Beth Habad d’Ajaccio, qu’il a fondé pour répondre aux besoins de sa communauté.


Chneor Zalman Teboul est arrivé en Corse durant l’été 2020, avec son épouse Haya. Depuis quatre ans, le jeune rabbin de 28 ans a créé, à Bastia, un centre communautaire pour redonner un élan à la communauté juive de la ville. Un lieu de rencontres, de prière et de solidarité qui s’avère déjà trop petit pour accueillir les membres de la communauté.


Chalom Sebag, 26 ans, s’est installé à Porto-Vecchio il y a 3 ans, avec sa fille et sa femme. C’est encouragé par Levi Pinson, premier rabbin de Corse qu’il est venu, de Paris, à la rencontre des juifs de l’île, après avoir étudié à Brunoy et à New-York et travaillé dans le secteur du tourisme. Il oeuvre actuellement au développement d’une nouvelle synagogue à Porto- Vecchio.


Regards extérieurs

Didier Meir Long est essayiste, écrivain et théologien. Corse par sa mère, cet ancien moine bénédictin s’est converti au judaïsme. Didier Meïr est expert de la communauté juive en France. Il vit en Corse.
Parmi ses essais, il a publié Mémoires juives de Corse, qui montre l’influence de la mémoire juive marrane dans l’histoire de la Corse. Son plus récent ouvrage La fin des juifs de France ?, coécrit avec Dov Maimon, sort en 2025 aux Éditions du Cherche-Midi.

Mémoires juives de Corse – Lemieux éditeur 2016 : Dans ce livre Didier Long explore la mémoire juive de la corse, des Marranes aux juifs de Paoli, aux Syriens de 1915, à « l’ile des justes ». Comment la Corse a accueilli de nombreux juifs depuis la Moyen-Age et les a intégré au peuple Corse, participants à son identité singulière et au rêve de Pasquale Paoli.

La Fin des juifs de France ?Le Cherche midi éditeur 2025 :

Face à la multiplication des actes antisémites depuis quelques années et leur déferlement après le 7 octobre, l’inquiétude des Français juifs grandit : ont-ils encore un avenir dans leur pays ?
Pendant plus d’un an, Dov Maïmon et Didier Long ont mené une enquête inédite, sillonnant la France, questionnant ministres, policiers, juges antiterroristes, politologues, citoyens et hommes de foi de toutes confessions.
Ils ont aussi eu accès à des données jamais révélées à ce jour, issues de rapports confidentiels des services secrets français et israéliens. Ils analysent les menaces qui pèsent sur les Français juifs aujourd’hui dans un contexte social délétère où la montée de l’islamisme laisse présager un basculement vers un régime autoritaire ou une guerre civile.
Une question se pose alors : les Juifs de France doivent-ils partir avant qu’il ne soit trop tard ?


Frédéric Joseph Bianchi partage sa vie entre Paris et la Corse. En 2017, il a créé l’association Terra Eretz Corsica Israël dont la mission est de développer des relations entre Israël et la Corse sur les plans culturel, universitaire, scientifique, économique et touristique.


Originaire d’Espagne, François Bustillo est diplômé en théologie de l’Institut catholique de
Toulouse en 1997 et co-fondateur le couvent de Saint-Bonaventure à Narbonne. Il est évêque
d’Ajaccio depuis 2021 et a été nommé cardinal en 2023. Proche du Saint-Père, il a organisé sa visite en Corse fin 2024. Il a fait paraître Le coeur ne se divise pas, aux Editions Fayard en 2023.

Quelques images de la Corse

J’ai écrit 16 livres depuis 20 ans…

J’ai écrit 16 livres depuis 20 ans. Des notes de bas de page de mon aventure spirituelle. Juste pour me repérer dans une navigation aventureuse et difficile.
Jumeau, corse, ouvrier chez Michelin à 15 ans, de parents corses tous deux orphelins de père à 3 ans, sans éducation religieuse, je lisais Dostoievski, la Bible, dans mon Foyer de jeunes travailleurs. J’ai découvert les livres, le mode d’emploi de l’existence.
Comme la prière ils me remplissaient l’âme.
D.ieu a mis sur ma route des gens extraordinaires : des artistes magnifiques, des écrivains besogneux, des venture capitalists inquiets, des anarchistes désenchantés, des voyous et des grands flics nerveux, des espions peu locaces, des psy pleins de bonté, des bergers corses lumineux, des moines érudits, un rabbin marrakchi truculent, d’humbles Grands de la Torah, des talmidei Hakhamim vertueux et des hassidim fervents… et bien sûr mon épouse Marrakchi dont la mère a appris l’hébreu au Mellah avec mon maître et dont l’oncle était rabbin à Bastia en bas de chez ma grand mère !
Alors j’ai raconté tous ces miracles pour qu’ils ne meurent jamais.
Et quand je regarde en arrière tous mes livres m’indiquent le chemin comme une boussole : la Terre Promise à Abraham, Beezrat Achem.

Rahmana Liba Bae : « Le Miséricordieux demande le cœur » m’a appris rabbi Haïm mon Maître marrakchi. J’ai aussi retenu un proverbe Yiddish : « Ne croyez pas le désespoir, il ne tient jamais ses promesses ! »

« Le soleil comme la mort ne peuvent se regarder en face »: en mémoire de Jean-Pierre Elkabbach

« Le soleil comme la mort ne peuvent se regarder en face »[1]. Ceux qui voient le soleil en face meurent un peu. Mais surtout ils deviennent des familiers du royaume des ombres. Je dirais cela de Jean-Pierre Elkabbach, il était un homme de la lumière et aussi un familier du royaume des ombres, à commencer par celle de son père.

Pour nous les juifs tant qu’on dit le nom de quelqu’un il ne quitte pas la lumière de la vie. Alors deux ans plus tard, en cette veille de Souccot, la fête des cabanes qui nous rappelle notre condition d’errants précaires, je voudrais le ressusciter.

Jean-Pierre Elkabbach entouré des frères Faiola devant le restaurant Le Stresa

06 octobre 2025

J’ai été à la manif de soutien aux otages hier. Rues grises, du soleil à la fin. Plutôt âgé. Quelques jeunes qui essayaient encore de hausser la voix mais comme dans une cloche en coton, capitonnée de flics. Le gouvernement est de nouveau tombé ce matin. Aujourd’hui deuxième anniversaire de la mort de Jean-Pierre Elkabbach il y a pile deux ans. « Encore une coïncidence bizarre » aurait dit Jean-Pierre, en te fixant sans rire avec ses yeux noirs.

06 octobre 2023

Je reviens d’Israël. Aujourd’hui nous enterrons Jean-Pierre Elkabbach. C’est la « fête des cabanes », la veille de Sim’hat Torah (la joie de la Torah) en Israël, les allées du cimetière Montparnasse sont ruisselantes de rayons qui allongent nos ombres sur les allées.

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SOUCCOT : La mémoire olfactive, notre sens le plus spirituel

Mon cédrat cette année, dans une boite ashkénaze du 19ème siècle que j’ai achetée à mon amie Francine SZAPIRO, grande passeuse de mémoire, à la Galerie Saphir dans le Marais.

Au coeur de notre cerveau

La mémoire olfactive est la plus profonde; notre cerveau a la capacité d’associer des odeurs à des expériences passées. Contrairement à d’autres sens, l’odorat est directement relié aux zones du cerveau responsables des émotions et de la mémoire, comme l’amygdale et l’hippocampe.
Aussi l’odorat est le sens le plus spirituel dans le judaïsme car c’est celui qui fait partie de la mémoire la plus profonde. D’où la cuisine de votre maman !

Cédrat : Corsica, a terra Prumessa

Au 19ème siècle se procurer un cédrat pour Souccot en Lituanie ou en Roumanie supposait que celui-ci arrive à point et casher. Aussi les cédrats valaient une fortune et accomplir cette mitsva était un prodige chaque année incertain.
Les cédrats de Corfou ayant été déclarés non casher car greffés sur une autre espèce (La halakha appelle kilayim un mélange interdit entre deux espèces), le monde ashkénaze a dû se tourner vers des cédratiers casher.

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Dans le désert (Bamidbar)

De Marrakech.

Ce Chabbat on lit Bamidbar « Dans le desert », le début du livre des Nombres :

1L’Éternel parla en ces termes à Moïse, dans le désert de Sinaï, dans la tente d’assignation, lepremier jour du second mois de la deuxième année après leur sortie du pays d’Egypte: 2″Faites le relevé de toute la communauté des enfants d’Israël, selon leurs familles et leurs maisons paternelles, au moyen d’un recensement nominal de tous les mâles, comptés par tête.

Pourquoi les compte-t-il à sortie d’Égypte alors que seulement 20% du peuple est sorti fidèle à son destin juif tandis que les autres sont restés des esclaves hébétés par 200 ans d’esclavage dans la Patrie de l’idolâtrie ?

Rachi commente à propos de ce recensement ordonné au début du Livre de Bamidbar :

Pourquoi les compte-ils après le veau d’or, puis quand sa Shekina (Présence) vient demeurer (shakan) parmi eux ? Demande Rachi.

« Par amour, [D.] les compte à chaque moment, lorsqu’ils sont sortis d’Égypte [et] lorsqu’ils sont tombés lors du péché du Veau d’or, pour connaître le nombre des rescapés et lorsqu’Il voulut faire résider Sa chékhina parmi eux… »

Le Maharal commente de son côté :

« Ainsi le peuple juif en Egypte était comme un fœtus qui se développait dans le ventre de sa mère, suite à quoi il sortit lorsque son développement fut terminé. Ainsi les enfants d’Israël grandirent et se développèrent en Egypte jusqu’à atteindre leur perfection par le nombre de 600 000 personnes ; alors ils sortirent ».  (Maharal de Prague, Guévourot Achem 3)

Israël est dans le ventre de sa mère en Egypte, un endroit où l’enfant est indifférence avec sa mère. Hors pour pouvoir sanctifier, particulariser, choisir, il faut sortir du ventre de sa mère grandir et être libre.

D.ieu parle au desert car Medaber (parler) et midbar ont la même racine. Le désert est donc le lieu où D. parle.

Pourquoi D. fait-il naître Israël au désert ? « parceque dans le désert rien n’appartient à personne » dit le Talmud.

Désert de Juda, mai 2019.

Le désert, ce espace qui n’est pas une patrie où tout est nomade et sans lieu conduit à la terre promise.

Israël n’a pas de terre, pas de Patrie, cette terra patria, « terre des pères » antique. La terre est à Dieu. Sa terre ne peut donc être que promise. De la fidélité à la Torah dépend le don de la terre. Israël la d’ailleurs perdu pendant deux millénaires ! De l’an 70 à 1967.

Mais la terre est restée dans la prière  » Toi qui fait revenie ta Chekhina (présence) à Sion ». Et nous parlons enfin l’hébreu sur notre terre. Un miracle que même Hertzel n’envisagent pas. « Nous laisserons chaque communauté parler sa langue, l’allemand continuera probablement a être la principale langue pour la plupart d’entre nous » écrit-il en 1896 dans Der Judenstaat.

Il faut comprendre que erets, la « terre » que D-ieu crée au commencement du monde dans le Sefer Berechit c’est la terre d’Israël. Elle est une fiancée qui est protégée par un contrat avec Dieu, une Ketouba. Une réalité particularisée, choisie pour symboliser et signifier l’alliance de D. avec toutes les Nations. Celui qui ne connait pas cette réalité d’amour ne peut pas comprendre le lien du peuple juif avec la terre d’Israël qui fait partie de son âme.

La terre d’Israël nest pas un simple lieu geographique ou historique, elle est liée à l’existence du peuple juif.

Le Rav Kook disait dans ses Orot :

La Terre d’Israël est une pièce essentielle reliée à la nation par un lien vital, attachée par des qualités intrinsèques à sa réalité. C’est pourquoi aucune forme rationnelle de la pensée humaine ne peut appréhender la nature secrète de la sainteté de la Terre d’Israël, ni traduire dans la réalité la profondeur de l’amour qu’on lui voue. Ce n’est possible que grâce à l’esprit divin qui repose sur la nation dans son ensemble, grâce au sceau divin naturellement gravé dans l’âme d’Israël.

La terre c’est l’âme du peuple juif. Le retour d’Israël sur sa terre millénaire peut être vu comme une techouva, un retour ontologique à qui nous sommes vraiment. Et collectivement on peut la voir comme un prémice de la Rédemption.

Ce retour est inéluctable. Il fait partie de l’ordre de la création.

La synagogue Salat Al Azama à Marrakech

Aujourd’hui il fait 40 degrés à Marrakech. Excellente occasion pour une petite visite de la synagogue du Mellah !

Au Maroc, la judaïsation des Berbères et la berbérisation des juifs remonte à deux millénaires. Repoussés par les arabo musulmans suite à l’expansion islamique les juifs se réfugient dans le montagne de l’Atlas au VIIe siècle.

En 1062, Youssef ben Tachfine, le souverain des Almoravides, fonde la ville de Marrakech en et y autorise l’installation de Juifs.

En 1136 quelques Juifs seulement sont autorisés à vivre à Marrakech sous le règne d’Ali ben
Tachfine.

Les juifs fuyant la péninsule ibérique lors des persécutions wisigothiques, almohades (comme Maimonide réfugié à Fès), puis l’Inquisition espagnole, ont renforcé cette communauté originaire berbère.

En 1492, Rabbi Yitzhak Delouya qui a vécu en Espagne est arrivé à Marrakech suite à l’expulsion des juifs d’Espagne par la Reine Isabelle de Castilla et le Roi Ferdinand d’Aragon. Il a officié à Marrakech comme président du tribunal rabbinique et président de la communauté des expulsés et a fondé la « synagogue El Azama », la « synagogue des expulsés », construite peu de temps après son arrivée à Marrakech.

Le bâtiment actuel date du tournant des XIXe et XXe siècles. Il est situé dans le mellah (quartier juif) de la médina de Marrakech

On y arrive par une rue étroite couleur ocre rouge, celle de l’argile d’ici qui a donné à Marrakech son surnom de « ville rouge » :

Elie Bohbot, le grand-père de mon épouse était le président de cette communauté; son grand-père pere maternel le Rav Yayir Sebag était dayan et enseignait aux choatim. Sa mère Dodie s’est mariée dans cette synagogue. Mon rabbin Haim Harboun a prié ici, comme ses parents et son grand-père le Rav Haim Corcos dayan de Marrakech. Le monde est petit.

Le rabbin Haim Harboun avec son Oud et ma fille

La musique est une composante fondamentale de la tradition juive. Même dans le Temple, les Lévites psalmodiaient et chantaient les louanges de Dieu. Au pays du Maghreb, qui n’est autre que le Maroc, une magnifique tradition de liturgie poétique et de piyoutim s’est développée. Cette tradition est pleine de nostalgie et d’aspiration envers D.ieu, Eretz Israël et la rédemption tant attendue.
Des centaines de milliers de piyoutim, traduisant la nostalgie et la foi en Dieu, font aujourd’hui partie intégrante de la tradition locale. Certains piyoutim empruntaient des mélodies andalouses et ont introduit les rythmes locaux au sein de la musique liturgiques. Certains piyoutim ont été écrits dans le cadre de la tradition du chant des Berakhot. Les Juifs marocains avaient alors coutume de se lever les veilles de Chabbat dans la nuit pour chanter des piyoutim spéciaux.

Cette tradition riche et prestigieuse a été faite et écrite ici. De la ville de Marrakech, du cœur du Mellah juif, est sortie une liturgie poétique juive douce et spirituelle qui résonne jusqu’à ce jour du Maroc jusqu’en Israël.

Rabbi Chlomo Abitbol, l’un des sages de Marrakech. Décédé en 5675 (1914) et Inhumé au cimetière Juif voisin a écrit :


Qu’elle est belle et parfaite, intègre et agréable, la Torah!
Nombreux sont ceux qui, inlassablement, te recherchent, toi et tes justes lois
Qui enflamment les cœurs et qui sont adulées et sublimes !

Le Ma Yedidouth menou hatekh composé par rav Menahem di Lonsano, érudit et poète du dix-septième siècle, invite à jouir des plaisirs du Chabbat. Son refrain est tout un programme : « Pour nous délecter de délices, de volailles engraissées , de cailles et de poissons. »

 Comme il est amical, ton repos, toi la reine Chabbat. Aussi courons-nous à ta rencontre, viens, fiancée princesse. Revêts des vêtements précieux, pour allumer une lumière avec une bénédiction. Et balaye tous les travaux, ne faites pas de travaux.

On trouve là un belle évocations des pyoutim marocains comme le Yedid Nefesh (Bien-aimé de mon âme) chanté ici par le rabbin Harboun. Un poême composé au XVIe siècle par le rabbin et kabbaliste Elazar Azikri. Il parle du désir de D.. Chacun des quatre versets commence par une lettres du Tétragramme, Nom ineffable :

Youd  : Bien-aimé de mon âme, Père miséricordieux,
Pousse ton serviteur à réaliser Ton désir.
Qu’il se précipite, ton serviteur, comme une gazelle,
Qu’il se prosterne face à ta splendeur.
Douce est pour lui Ton affection, plus suave que le miel le plus pur.

Ou le Yom Ze leisrael (Ce jour pour Israël) rédigé à la gloire du Shabbat aurait pour auteur rabbi Isaac de Louria.

Tu as prescrit des commandements lors de la réunion du mont Sinaï,
Le Shabbat et les fêtes, à observer pendant toutes mes années ;
De dresser devant moi portion et repas,
Chabbat de repos.
Délice des cœurs pour un peuple brisé,
Pour les âmes endolories une âme supplémentaire,
A l’âme affligée elle enlève le soupir,
Chabbat de repos

Ces murs ont vibré pendant de nombreux siècles de la prière du Mellah du judaïsme marocain.

A Bastia (Corse) en bas de chez nous on trouve la synagogue Meïr Tolédano dont je porte le prénom. Tolédano, originaire de Tolède au 16 ème siècle. Mais on trouve aussi à Bastia des juifs berbères originaires de Tinhir au Maroc, les Sabbagh.

On trouve dans le synagogue un petit musée consacré aux juifs berbères de l’Atlas comme dans la Vallée de l’Ourika où sont enterrés de grands tasdikim, sages, pélerinés par les juifs et les musulmans.

Les origines des communautés juives d’Afrique du Nord remontent à la plus haute antiquité, probablement à la fondation de Carthage, au 8ème siècle avant notre ère et à la conversion au judaïsme de tribus berbères via des juifs venus avec les Carthaginois [1]. Comme le note Julien Cohen-Lacassagne[2]

« C’est dans les bagages des Phéniciens que le judaïsme a gagné Carthage, avant d’être adopté par des tribus berbères et de s’étendre dans l’arrière-pays. Résistant à l’expansion chrétienne, puis à celle de l’Islam, ces Maghrébins juifs ont marqué durablement les sociétés nord-africaines et contribué à une authentique civilisation judéo-musulmane partageant une langue, une culture et un même substrat religieux. »

Le plus ancien témoignage d’une implantation juive a été découvert dans la ville romaine de Volubilis, dans le nord du pays. On y a trouvé des inscriptions et des symboles juifs datés du IIe siècle de l’ère commune.
Les Juifs de l’Atlas ont résidé pendant de longues années, jusqu’en 1965, dans de nombreux siècles sur l’ensemble du massif de l’Atlas.
Ils habitaient dans quelque 250 localités juives, aux côtés de villages berbères et parfois dans le voisinage des Imazighen dans les mêmes villages. Même dans les sites éloignés et reculés, les Juifs d’Atlas respectaient un mode de vie juif traditionnel, avec leurs synagogues, leurs bains rituels, leurs coutumes, la Torah et les commandements.


Marrakech constituait un centre spirituel pour les Juifs d’Atlas et nombre d’entre eux se rendaient en ville et même au Talmud Torah Alazma pour étudier la Torah.
Après leur départ des villages berbères, les résidents juifs de l’Atlas émigrèrent à Marrakech, d’où ils poursuivirent leur voyage afin d’accomplir la prière millénaire: monter en Eretz Israël.

Depuis le toit de la synagogue, on peut voir le massif de l’Atlas .


[1] Joëlle Allouche-Benayoun, Les Juifs d’Algérie, Presses universitaires de Provence, 2015.

[2] Julien Cohen-Lacassagne, Berbères juifs, L’émergence du monothéisme en Afrique du Nord, La fabrique, 2020.

Marrakech : El Badi le royaume des cigognes

En hébreu la cigogne se dit ‘hassida, comme חסיד- ‘hassid, ce qui signifie « pieux » car celui qui est pieux revient avec fidélité à la prière, vers Dieu. Mais aussi « généreux ». Le Hessed c’est la « générosité », la « bonté », la « grâce » la »bienveillance ».

Les cigognes que l’on voit à Marrakech viennent majoritairement d’Europe : d’Espagne, de France, d’Allemagne, et d’Europe de l’Est (Pologne, Hongrie…). Elles migrent vers l’Afrique du Nord pour l’hiver, car les températures y sont plus douces et la nourriture plus abondante. Elle reviennent chaque année d’aout à octobre et repartent entre février et avril. Elles trouvent des endroits favorables pour nicher sur les remparts de la ville ou les ruines palais El Badi, littéralement le « palais de l’incomparable », édifié par le sultan saadien Ahmed al-Mansur ad-Dhahbî pour célébrer la victoire sur l’armée portugaise, en 1578, dans la bataille des Trois Rois.

Il n’en reste presque plus rien du palais que son enceinte de murailles, car vers 1692   le sultan alaouite Moulay Ismaïl ordonna sa démolition qui dura une dizaine d’années pour construire le palais de sa nouvelle capitale, Meknès… Ainsi le palais El Badi est devenu le royaume des cigognes.

Les jeunes cigognes sont entièrement dépendantes de leurs parents pendant les premières semaines de leur vie, notamment pour la nourriture. Elles utilisent les courants d’air chaud ascendants pour planer et économiser leur énergie pendant de longs trajets qui peuvent aller jusqu’à jusqu’à 10 000 km. On peut en tirer une leçon de vie…

On demanda un jour au Rabbi Its’hak Méïr de Gour (Pologne, 1798-1866) : « Pourquoi la cigogne qui est appelée en hébreu ‘hassida , c’est-à-dire ‘la généreuse’ ? – Car elle aime et nourrit les siens . – Alors pourquoi fait-elle partie des animaux impurs interdits à la consommation ? – Justement, répondit le rabbi, c’est parce qu’elle ne donne son amour qu’aux siens !

La cigogne nous apprend à aimer notre prochain comme nous-même, mais ce n’est pas suffisant, la Torah nous enseigne d’aimer aussi notre lointain…

Le cimetière juif de Marrakech et ses Tsadikim

Tout prés du Mellah, l’ancien quartier juif de la ville enfermé dans ses murailles, on trouve la Bet Moʿed leQol Ḥai ( בית מועד לכל חי), la « Maison de tous les êtres vivants »

L’impression est saisissante pour celui qui entre dans le cimetière juif de Marrakech, également connu sous le nom de Miâara (cimetière en hébreu). Des milliers de juifs enterrés sur la terre de nos ancêtres depuis deux millénaires à perte de vue. Nos familles, que leur mémoire vous soit une bénédiction.

Ce jardin des vivants, méticuleusement entretenu avec dévotion, est l’un des plus anciens et des plus vastes cimetières juifs du Maroc et du Maghreb. Ce jardin abrite plus de 20 000 tombes. 

Fondé au XVe siècle, bien que des sépultures juives y aient été présentes dès le XIIe siècle, le cimetière est divisé en sections distinctes pour les hommes, les femmes et les enfants. 

Les tombes des Cohanim (prêtres) situées près de l’entrée sont peintes en bleu avec des symboles de mains en signe de la bénédiction des Cohanim.

Tombes des Cohanim

Plus loin on trouve l’ancien cimetière.

On y trouve les tombes de tsadikim célèbres, comme le rabbi Pinhas Ha-Cohen, le Rabbi Abraham Azoulay (kabbaliste né à Fès en 1570, mort en 1643, enterré à Hébron), le Rabbi David Hazan ou le Rabbi Hanania Hacohen – zatsal.

Rabbi Hanania HaCohen est une figure spirituelle éminente de la communauté juive de Marrakech, l’un de ses sages les plus vénérés.  Son tombeau se trouve dans le cimetière Miâara, où il est vénéré comme un tsadik (juste).  Il est mentionné aux côtés d’autres rabbins notables tels que Rabbi Pinchas HaCohen, Rabbi Abraham Azoulay et Rabbi Shlomo Tammuzat. Des pèlerinages sont organisés en son honneur, notamment par des associations comme Hevrat Pinto, illustrant son importance dans la tradition juive marocaine.

Rabbi Nissim Ben Nissim est un saint juif vénéré, principalement associé au village d’Aït Bayoud, situé dans la région d’Essaouira.  Arrivé au Maroc au XIXe siècle, il s’installe d’abord à Essaouira avant de choisir de vivre à Aït Bayoud, attiré par son environnement naturel.  Son tombeau est devenu un lieu de pèlerinage annuel (hilloula) pour les Juifs marocains, attirant des fidèles de tout le sud-ouest du pays.  De nombreuses histoires de miracles lui sont attribuées, renforçant sa réputation de tsadik.

Bien que Rabbi Nissim Ben Nissim ne soit pas enterré à Marrakech, son influence spirituelle s’étend à travers le Maroc, y compris à Marrakech, où sa mémoire est honorée par la communauté juive locale.

Des centaines de membres de nos familles sont enterrés ici, que leur souvenir nous soit une bénédiction.

Des vivants a perte de vue, mais à portée de voix dans la prière.

ה כִּי הַחַיִּים יוֹדְעִים, שֶׁיָּמֻתוּ; וְהַמֵּתִים אֵינָם יוֹדְעִים מְאוּמָה, וְאֵין-עוֹד לָהֶם שָׂכָר–כִּי נִשְׁכַּח, זִכְרָם. 5 Les vivants savent du moins qu’ils mourront, tandis que les morts ne savent quoi que ce soit; pour eux plus de récompense, car leur souvenir même s’efface,
ו גַּם אַהֲבָתָם גַּם-שִׂנְאָתָם גַּם-קִנְאָתָם, כְּבָר אָבָדָה; וְחֵלֶק אֵין-לָהֶם עוֹד לְעוֹלָם, בְּכֹל אֲשֶׁר-נַעֲשָׂה תַּחַת הַשָּׁמֶשׁ. 6 leur amour, leur haine, leur jalousie, tout s’est évanoui ils n’ont plus désormais aucune part à ce qui se passe sous le soleil.
ז לֵךְ אֱכֹל בְּשִׂמְחָה לַחְמֶךָ, וּשְׁתֵה בְלֶב-טוֹב יֵינֶךָ:  כִּי כְבָר, רָצָה הָאֱלֹהִים אֶת-מַעֲשֶׂיךָ. 7 Va donc, mange ton pain allègrement et bois ton vin d’un cœur joyeux; car dès longtemps Dieu a pris plaisir à tes œuvres.
ח בְּכָל-עֵת, יִהְיוּ בְגָדֶיךָ לְבָנִים; וְשֶׁמֶן, עַל-רֹאשְׁךָ אַל-יֶחְסָר. 8 Qu’en tout temps tes vêtements soient blancs, et que l’huile ne cesse de parfumer ta tête.
ט רְאֵה חַיִּים עִם-אִשָּׁה אֲשֶׁר-אָהַבְתָּ, כָּל-יְמֵי חַיֵּי הֶבְלֶךָ, אֲשֶׁר נָתַן-לְךָ תַּחַת הַשֶּׁמֶשׁ, כֹּל יְמֵי הֶבְלֶךָ:  כִּי הוּא חֶלְקְךָ, בַּחַיִּים, וּבַעֲמָלְךָ, אֲשֶׁר-אַתָּה עָמֵל תַּחַת הַשָּׁמֶשׁ. 9 Jouis de la vie avec la femme que tu aimes, tous les jours de l’existence éphémère qu’on t’accorde sous le soleil, oui, de ton existence fugitive car c’est là ta meilleure part dans la vie et dans le labeur que tu t’imposes sous le soleil.
Le chat des rabbins…

Les coutumes autour de la mort m’ont été racontée par mon Rabbin Harboun qui m’a confié son livre pour enterrer les défunts. « Lorsqu’il y avait un décès dans une rue, tous les habitants de cette rue devaient se débarrasser de leur eau entreposée dans des jarres, autrement dit, la denrée la plus précieuse qu’ils avaient en réserve. »

Il me disait en parlant de sa jeunesse dans les années 30 :

« La mortalité infantile était très élevée en ces années qui n’avaient rien de « folles » dans le Mellah de Marrakech où la mort régnait en maître. J’irais même jusqu’à dire qu’un enfant sur cinq seulement survivait. » alors « pendant les sept jours qui suivaient la naissance – la circoncision ayant lieu le huitième jour – la famille, les voisins et les fidèles de la synagogue, se relayaient pour réciter des prières dans la chambre, tout près du nouveau-né. Ils pensaient ainsi le soustraire aux mauvais esprits, à la maladie et à la mort subite. »« La mort était présente à un tel point dans la conscience des Mellahites qu’ils donnaient l’impression d’être totalement indifférents à la souffrance. »

« Le Mellah donc, a toujours été associé à l’idée de la mort. Il n’est donc pas étonnant que l’unique problème qui focalisait toutes les prières, les aspirations et les supplications adressées à l’Éternel, tournait autour de la santé. L’absence de médecins, de médicaments et
d’hôpitaux faisait de la maladie le plus grand danger, associé très souvent à la mort. Cette dernière rodait partout. On voyait tellement de cortèges funèbres, qu’en définitive, la mort était intégrée dans notre vie quotidienne. On la côtoyait à chaque coin de rue.
Il ne se passait pas une journée sans qu’il y ait trois, quatre, voire cinq enterrements. L’absence d’hygiène et de soins, les médicaments introuvables menaient souvent à des épidémies : typhus, choléra, peste
. On pouvait dire que l’idée de la mort, était dans tous les esprits des Mellahites, sans que personne n’ose prononcer son nom. Cet affect obsédant envahissait les imaginaires ainsi que l’on peut le comprendre maintenant, avec le recul, et les progrès de la psychologie
sociale. La plupart des personnes, dépourvues de tout, se moquaient bien de ce qui pouvait arriver, tout devenait objet d’humour.
On riait beaucoup dans le Mellah. Chacun y allait de son histoire pour endiguer la terreur envahissante et contagieuse de la mort. Tout le monde se connaissait, il y avait un consensus
absolu pour ne jamais évoquer la mort. Celle-ci rodait pourtant partout. »

Rire pour ne pas mourir ! Il y a dans ce cimetière 6000 enfants morts lors d’une épidémie de typhus au 19eme siècle. Dés lors comment vivre avec une telle mémoire ?

Cimetière juif de Marrakech avant 1922

Le cimetière a été réhabilité mais on trouve sa description dans le livre Marrakech de Georges Orwell, qui, âgé de 35 ans, visita le Mellah dans les années 1930. Il passa l’hiver de 1938 dans cette ville, sur recommandation de ses médecins qui lui avaient conseillé son climat sec pour lutter contre la tuberculose. Il raconte les mouches dans le Mellah et la mort :

Comme le cadavre est passé, les mouches ont quitté la table du restaurant dans un nuage et se sont précipitées après lui, mais elles sont revenues plus tard. La petite foule des « pleureuses » tous, des hommes et des garçons, pas de femmes se faufilaient à travers la place du marché entre les tas de grenades, les taxis et les chameaux, pleurant en un court chant maintes et maintes fois répété.
Ce qui attirait les mouches, c’est que les cadavres ici ne sont jamais mis en cercueils, simplement ils sont enveloppés dans un drap blanc et transportés sur une civière en bois brut sur les épaules de quatre amis.

Quand les amis arrivent pour l’enfouissement, ils piratent un trou oblong d’un ou deux pieds de profondeur, vident le corps et jettent dessus une terre grumeleuse, qui est comme la brique pilée. Aucune pierre tombale, pas de nom, pas de marque d’identification d’aucune sorte. Le cimetière est simplement un énorme amas de terre bosselée, comme à l’abandon. Après un mois ou deux on ne peut même plus être certain où sont enterrés ses propres parents.
Quand vous marchez à travers une ville comme celle-ci, deux cent mille habitants, dont, au moins vingt mille qui ne sont littéralement rien d’autre, que des chiffons quand ils se lèvent – Quand vous voyez comment les gens vivent, et surtout la manière dont ils meurent, il est toujours difficile de croire que vous marchez parmi les êtres humains. Tous les empires coloniaux sont en réalité fondés sur ce fait. Les gens ont des visages bruns – d’ailleurs, il y en a beaucoup ! Sont-ils vraiment la même chair que vous ? Ont-ils même des noms ? Ou sont-ils simplement une sorte de matière brune indifférenciée, à peu près aussi individualisée que les abeilles ou les insectes coralliens ? Ils se lèvent de terre, ils transpirent et meurent de faim pendant quelques années, puis ils retombent dans les monticules anonymes du cimetière et personne ne remarque qu’ils n’y sont plus. Et même les tombes vont bientôt s’estomper dans le sol.

Georges Orwell, «Marrakesh», New Writing, London, 1939, trad. Didier Long.

Sombres lignes d’un occidental de passage vivant un choc émotionnel profond. La mort, la vie et le mouches donc. Un jour, dans les années 2010, le Rabbin Harboun est rentré dans la synagogue à Chabbat avec un air sombre, et il lancé à notre petite communauté :

Vous avez, on peut traverser toute sa vie comme une mouche !

A bon entendeur !

Le rabbin Harboun me parlait aussi de ces mères du Mellah qui les avaient mis au monde et se battaient pour la vie :

« Jamais un enfant du Mellah n’oubliera sa mère. Bien des années après sa disparition, au détour d’un souvenir, d’une remémoration, d’une odeur de cuisine l’enfant du Mellah revit ses souffrances et son abnégation jusqu’au sacrifice de sa personne. Comme si nos mères étaient vivantes dans l’ombre et veillaient encore sur nous à jamais. Leurs horizons étaient bien étroits mais leurs coeurs débordaient d’amour et de don de soi. Toute leur vie était focalisée sur le bonheur de leurs familles. Comment oublier de telles mères ? »

Comme si la présence de la mort avait donné des ailes pour engendrer la vie, la protéger, étudier jusqu’à plus soif pour grandir et être vivant.

Comme dit le Kohélet, un expression que j’ai souvent entendue de ma belle-mère née au Mellah :

« Mieux vaut un chien vivant qu’un Lion mort ! « 

Qohélet (Ecclésiaste) 9, 4

A méditer en traversant ces lieux (Qohélet 9) …