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« Aime ton prochain comme toi-même »: une erreur de traduction et de point de vue ?

aimer« Tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Cette phrase du Lévitique que nous avons lue à Chabbat dans la paracha Kedochim, largement reprise partout, vient évidemment, et c’est assez peu connu du cœur du judaïsme.

Cependant sa postérité repose sur une sorte de malentendu dû une erreur de traduction. La traduction la plus proche de Vehaavvta Lekhakha et Kamora, « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Lv 19, 18) n’est pas la bonne il faudrait plutôt traduire :

« Tu aimeras ton prochain, car il est comme toi ».

Cette erreur de traduction de Lv 19, 18b et 34 ou plutôt ce glissement de sens  a des conséquences très importantes. Ce n’est pas une erreur « chrétienne » mais juive. Car la traduction par le grec « agapêseis ton plêsion sou hôs seauton » « comme toi-même » provient de la traduction de ce passage par la communauté juive hellénistique dans la Septante vers 270 avant notre ère. On en trouve la trace dans le Talmud :

 « On raconte que cinq anciens traduisirent la Torah en grec pour le roi Ptolémée, et ce jour fut aussi grave pour Israël que le jour du veau d’or, car la Torah ne put être traduite convenablement » (Talmud Babylone Soferim 1, 7).

Bref « Traduire c’est trahir », cette phrase est choquante mais je vais montrer que nos Sages avaient raison.

Le malentendu de l’amour

Le problème avec l’amour c’est qu’il y a souvent malentendu, c’est parfois une sorte de « je vous ai compris » qui repose sur une illusion, un contentement narcissique, une jouissance de soi qui se heurtera forcément au mur du réel de l’altérité d’autrui dès le lendemain. C’est ainsi que naissent les haines et les guerres, les trauma familiaux des « divorces qui ne s’arrêtent jamais », de blessures inconsolables, d’amours déçus.

Le veaavta n’est donc pas une extension du domaine de l’amour, un narcissisme étendu à autrui ; mais prend pour point de départ autrui en disant « Regarde il est comme toi, il veut juste vivre ! » pour revenir à soi-même et fort de cette émotion qui voit autrui dans sa faiblesse lui porte secours. Une empathie réciproque qui s’abstient d’un jugement ‘premier’. Il ne s’agit donc pas d’une espèce de commandement d’amour illimité et héroïque -qui en fait revient à se mettre à la place de l’Eternel- mais un appel à regarder autrui avec ses propres yeux et à essayer de se mettre à sa place, adopter son point de vue… et non pas un amour illimité de soi qui s’étend aux autres et ne reste qu’un narcissisme, une charité bien ordonnée qui commence par soi-même.

Cette relation horizontale avec celui qui devient mon frère, celle qui devient ma soeur et dont le constat des droits m’oblige, se conjugue avec une verticalité. Car le vehaavta, « Tu aimeras » du Chema, « De tout ton coeur, de toute ton âme, de toute ta force » vise l’Eternel qui par définition est absent de ce monde. « L’amour Eternel » vient de D. et l’homme est invité à cette réciprocité, mais cet élan se heurte immédiatement à l’obligation de chercher la Justice. « La justice, la justice tu la chercheras » (Choftim).

Cette empathie provoque un oubli de soi qui revient à soi-même. Je me vois dans les yeux d’autrui ramené à ma simple valeur, un parmi d’autres, et à ce moment je peux faire communauté, accepter autrui comme un autre moi et non plus comme l’extension de moi-même. Ce qui revient à un travail d’analyse et de reconnaissance de ma propre violence prédatrice qui asservit les autres pour les dominer ou les séduit… pour les dominer encore. Le frère n’est pas un objet sous la main dans un rapport narcissique idolâtrique. Voilà ce que dit la Torah et nos Sages, très loin du monde grec donc.

C’est pourquoi Kedochim commence par :

« Parle à toute la communauté des enfants d’Israël et dis-leur: Soyez saints! Car je suis saint, moi l’Éternel, votre Dieu. (Lv 19, 1)

Pourquoi ne lit-on pas : « Parle aux des enfants d’Israël » (daber el bnei israël)? Comme ailleurs dans la Torah ? Que vient faire ici la « communauté » (adat beni israël) ?

« C’est parce que tous les commandements sont contenus en elle (dans cette partie) nous dit le midrash (Midrash Tan’houma Kedoshim § 3).

Le veaavta comme pour le chema renvoie à D. et à la communauté à travers le prochain.

Tu aimeras l’étranger

Un mouvement exactement semblable traverse la paracha quelques versets plus loin :

« Il sera pour vous comme un de vos compatriotes, ‘l’étranger qui séjourne’ (aguer aguar) avec vous, et tu l’aimeras comme toi-même (veaavta lo kamokha), car vous avez été étrangers dans le pays d’Egypte je suis l’Éternel votre Dieu » (Lv 19, 34)

Quand la Torah se répète c’est pour nous enseigner. Le jeu de mot aguer aguar (l’étranger résident qui habite au sein d’Israël et fait donc Pessah mange casher, etc… mais n’est pas soumis au 613 mitsvots) par de l’étranger, le guer pour revenir au passé d’Israël. « Il est esclave ? Mais tu as été un esclave ! et sans la main forte de l’Eternel tu le serais encore ». Du coup l’étranger, les Nations deviennent comme moi capable d’exercer sa/leur liberté. Elles font partie à leur manière du peuple libéré par l’Incommensurable. La sainteté d’Israël ne domine pas par sa puissance comme les brillantes civilisations mortelles mais par la reconnaissance de sa faiblesse : « Pour nous ça s’est passé comme ça, on était juste des esclaves ». C’est en cela qu’elle fait signe aux Nations. Elle se situe autrement. Cet abaissement volontaire d’Israël devant le bras de D. renvoie toute humanité à sa condition de créature à la condition humaine; et tout anthropocentrisme messianique à sa vanité. Il n’y a pas de « victoire » de l’amour mais un aveu de faiblesse, par empathie.

C’est l’abaissement volontaire de Jacob (Israël) devant Esaü (les Nations) qui veut le tuer et qui recommande aux siens : « Quand mon frère Esaü te rencontrera et te demandera: ‘A qui es-tu? Où vas-tu? A qui appartient ce troupeau devant toi?’ tu répondras: ‘A ton serviteur Jacob, c’est un cadeau envoyé à mon seigneur Esaü. Le voici qui vient lui-même derrière nous.’» (Gn 32, 5. 19-20…) ; Jacob grandit Esaü malade de son narcissime frustré de l’abdication de son droit d’ainesse.

Hillel : « ce qui t’est détestable ne le fais pas à ton prochain : c’est là toute la Torah, le reste n’est que commentaire »

La tradition orale ne comprend pas autrement le Vehaavvta Lekhakha et Camora. Elle rapporte à propos de Hillel.

Un gentil se présenta devant Chamaï et lui dit « convertis-moi à condition que tu m’enseignes la Torah tout entière pendant que je me tiens debout sur un seull pied ». Sur ce, il le repoussa avec la règle d’arpenteur qu’il tenait dans la main. Lorsqu’il le gentils se présenta devant Hillel, il le convertit immédiatement en  lui disant : « ce qui te paraît détestable ne le fais pas à ton prochain : c’est  la Torah toute entière, et le reste est son explication, va et étudie ! ». (TB Chabbat31a)

Rachi commente le Talmud Chabbat 31a et le jugement d’Hillel :

 » Ce qui t’est détestable ne le fais pas à ton prochain » : « N’abandonne pas ton ami ni l’ami de ton père » (Proverbes 27, 10). Ceci se réfère à D-ieu. Ne transgresse pas Ses Paroles car tu détestes que ton ami transgresse tes paroles. (Rachi sur Chabbat 31a)

En clair : Di-ieu ne trahit pas sa parole avec ses amis. Nous devons faire de même. Autres explication : Trahir un ami c’est trahir D-ieu lui-même.

Il ne s’agit bien sûr pas pour Hillel de minimiser les mitsvot (il y en a 50 dans la seule parasha Kedochim) mais de replacer tout acte lo nichma dans une perspective Nichma, « pour le Nom ». La formulation d’Hillel part, là encore, du prochain et de la capacité à se mettre à sa place… avant de le renvoyer à l’Etude, c’est à dire à toutes les mitsvot qui entourent ce verset et qui, elles, prennent toute une vie à comprendre.

  1. 8 mai 2017 à 17:42

    Oui aimer son prochain doit être pris au sens le plus immédiat. Ce n est qu’ ‘ avec celui qui vit près de moi que je dois partager mes et ses humeurs.
    Bien sur cela est très difficile. Bien plus que d ‘ aimer l ‘ humanité que bien sur je ne rencontrerai jamais.

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  2. Lily
    9 mai 2017 à 09:07

    Aimer… la clef du bonheur peut-être ou de la soif d’absolu, je ne sais pas.

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  3. Serge m
    10 mai 2017 à 08:41

    Je ne dirais pas que c’est vraiment une faute de traduction, mais il est vrai qu’elle laisse une ambiguïté comme si l’autre était une excroissance de moi-même, alors que l’autre traduction  » tu aimeras ton prochain, il est comme toi » évite de prendre l’autre pour sa chose que je pourrais convertir à ma propre vision du bonheur. On reste dans une relation de respect sans pour autant imposer ses valeurs.

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