« Si la relation sexuelle n’est pas accomplie avec beaucoup de désir, d’amour et de liberté, la Chekhina (présence divine) n’y est pas présente » (Cabbale, 13ème siècle)

Kosher Sex

Quel est le « secret » de la relation conjugale ou plutôt de l’union sexuelle des conjoints ? C’est le sujet de l’ Iggeret ha-Qodech, la Lettre sur la sainteté, écrite non pas par Nahmanide comme on le dit parfois, mais plus probablement par Rabbi Joseph ben Abraham Gikatila (1248-1325), un éminent cabaliste disciple d’Abraham Abulafia, en Castille vers la fin du 13eme siècle. Nous avons déjà parlé de Joseph Gikatila  à propos du mariage juif.

Rembrandt-La fiancée juive-Mains-DidierLONG

Rembrandt, la fiancée juive, Photo Meïr Long, Rijksmuseum, Amsterdam

Connue sous d’autres titres, notamment « Les Relations de l’homme avec sa femme » ou encore « Le Dais nuptial », cet opuscule qu’il était de coutume d’offrir aux nouveaux mariés est l’un des plus beaux textes de la Tradition juive sur le couple. Un des plus mystiques aussi.

L’ Iggeret ha-Qodech expose en six chapitres le « secret » (sod en hébreu) de la relation conjugale ou plutôt de l’union sexuelle des conjoints.

Il ne faut pas oublier en la lisant que le secret (sod) est le quatrième niveau d’interprétation de la Torah pour le Kabbalistes. L’acronyme Pardes (paradis) signifiant ces niveaux de lecture : pechat (sens littéral), remez (allusion/ insinuation), derach (interprétation, midrache), sof (le Secret) : niveau ésotérique et métaphysique de révélation des réalités surnaturelles, secrètes et mystérieuses qui se cachent tout en se révélant. Ce sof est le vrai en jeu de la lettre, il est lié à la cosmogonie mystique de la Kabbala, ce que l’auteur appelle le « secret des chars célestes » (massé Merkaba) qui étaient unis l’un à l’autre à l’image d’un mâle et d’une femelle ». Pour la cabbale les mondes d’en haut et d’en bas sont en interactions (logique platonicienne émanatiste) et l’homme par le tikoun a la capacité de réparer ce monde cassé. Il co-participe de l’acte de création par son action bonne ou mauvaise. L’acte sexuel juste dans certaine conditions vise donc rien moins qu’à préparer l’engendrement du Messie.

Comme le résume Charles Mopsik :

« Dans cette doctrine perçue comme l’héritage de la nation d’Israël, la théologie et l’anthropologie ne s’opposent plus : elles sont les deux facettes d’une unique réalité, dont le strates communiquent d’un bout à l’autre de la chaîne de l’être, depuis l’Origine primordiale, la première sefira jusqu’à la semence humaine porteuse de l’avenir de l’histoire de l’homme, de cette image de Dieu qui, par l’engendrement, collabore avec lui dans ‘oeuvre de création » (Introduction, Pg 18)

Ce texte nous rappelle que le judaïsme n’est ni un idéalisme ni un matérialisme. Le corps y est le lieu de l’âme et l’union des conjoints le temple où se manifeste la Chékhina (la présence divine).

Iggeret ha-Qodech

« Sache que la conjonction de l’homme avec sa femme comprend deux modes. Le premier mode : cette relation est quelque chose de saint et de propre lorsque la chose se passe comme il convient, au temps convenable et avec une intention convenable. Que nul ne pense qu’une relation convenable comporte quoi que ce soit de vil et de laid, que D. pardonne une telle idée, car la relation convenable est appelée « connaissance ». Et ce n’est pas sans raison qu’elle porte un tel nom, comme il est dit :

‘‘ Elkana connut Hanna sa femme ‘’ (I Sam 1, 19).

וַיֵּדַע אֶלְקָנָה אֶת-חַנָּה אִשְׁתּוֹ

En voici le secret : quand la goutte de semence se répand dans la sainteté et la pureté, elle émane du lieu de la connaissance et du discernement qui est le cerveau. ll va de soi que si la chose ne comportait pas une grande sainteté, la relation [conjugale] n’aurait pas été appelée ‘‘connaissance’’. »

[…]

« Mais nous qui sommes du parti des fidèles de la sainte Torah, nous croyons que le Nom, béni soit-Il a tout créé d’après le décret de sa sagesse et qu’il n’a rien créé qui recèlerait du vil ou du laid. Et si nous avions dit que la relation [conjugale] est quelque chose de vil, il en résulterait que les organes sexuels” sont des organes répugnants, or c’est le Nom qui les a créés, comme il est dit : ‘‘ C’est Lui qui t’a fait et qui t’a établi ‘’ (Deut. 32, 6). Et nos sages disent, dans le traité Houlin (56b), que le Saint béni soit-Il créa en l’homme des organes structurés. Ils disent aussi dans le Midrach Qohélet (Ecclésiaste Rabba 2, 14) , à propos des mots : ‘‘ cela aussi a déjà été fait ’’  (Eccl. 2, 12) : Nous en déduisons que Lui et son tribunal considérèrent chaque organe en particulier et établirent chacun d’eux sur sa base. Or si les organes sexuels sont des choses viles, comment le Saint béni soit-Il a-t-Il pu créer quelque chose qui comporte une tare, une infamie et un défaut ? Si c’était le cas, Ses œuvres ne seraient pas parfaites. »

[…]

« La relation [conjugale] est donc une réalité d’une grande élévation lorsqu’elle est conforme à ce qui convient. Ce grand secret est le secret des chars [célestes] qui étaient unis l’un à l’autre à l’image d’un mâle et d’une femelle. Et si la chose avait comporté quoi que ce soit d’ignoble, le Seigneur du monde n’aurait pas ordonné de façonner et de placer leurs effigies clans le plus saint et le plus pur des lieux, situé sur une fondation très profonde“. Garde ce secret et ne le révèle à personne, sauf à qui en serait digne, car de là tu aperçois le secret de l’élévation d’une relation [conjugale] convenable. »

[…]

« Vous qui avez des yeux, regardez et voyez si une chose à laquelle le Nom, béni soit-il, est associé comporte quoi que ce soit de vil ! En conséquence, le rapport de l’homme a sa femme, lorsqu’il convient, est le secret de l’édification du monde et de son habitation, et [l’homme] devient par lui un associé du Saint, béni soit-Il, dans l’œuvre du commencement. C’est le secret de ce que disent nos sages (TB Soth 17a), que leur mémoire soit une bénédiction :

« Quand l’homme se joint à sa femme dans la sainteté, la Chekhina [présence de D.] est entre eux selon le secret de Ych (homme) et Ichah (femme) », et aussi : ‘‘Avant que je te forme dans la matrice, je te connaissais’’ (Jr 1, 5), c’est encore le secret de : ‘‘Consacre-moi tout premier-né’’ (Ex 13, 2). Et ce que les sages ont dit : ‘‘S’ils s’échauffent, la Chekhina se retire de leur sein ’’, correspond au secret de ‘‘feu feu ‘‘ (éch éch), c’est le Secret de : ‘‘Les méchants sont dévoyés dès la matrice ’’(Ps 58,  4). Comprends bien cela. »

[Note de DL : Il s’agit d’un jeu de mot avec les lettres. L’homme est Yich (masculin) et la femme Icha (féminin). Selon un midrach fameux, ce qui les réunit c’est Yah (l’Eternel). Quand on retire D. (Yah) de leur relation il reste ech, le feu. Ils se détruisent par l’incendie destructeur (Cf la passion) la relation devient une fournaise d’enfer au lieu que chacun de se réchauffe dans une flamme d’amour qui les dépasse.]

[…]

« Nos maitres ont attiré notre attention à ce sujet dans la Guemara Berakhot (Fol 20a, et aussi Baba Metsia 84 a): ‘‘Rabbi Yohanan avait l’habitude d’aller s’asseoir aux portes de la maison de bain (tebilah). Il disait : Quand les filles d’Israel en sortiront, elles me regarderont et auront ainsi des enfants aussi beaux que moi.’’ Réfléchis à cette grande vision ; ce Hassid fait savoir ici que quand une femme, au sortir du bain, pense à sa beauté et s’unit a son époux, cette pensée qui est dans son imagination sculptera la forme de l’enfant selon l’image qu’elle se représente ; il en résulte que l’imagination est la grande cause de la forme de l’enfant et de ses qualités, comme nous l’avons expliqué. Puisqu’il en est ainsi, la représentation mentale et la pensée déterminent l’enfant à être juste ou méchant. »

[…]

« Il convient donc que l’homme engage sa femme par des paroles appropriées, certaines évoquant la volupté, d’autres évoquant la crainte du Ciel. Qu’il converse avec elle au milieu de la nuit ou à l’approche de son dernier tiers, comme nos maitres disent dans le traité Berakhot (3a et Nédarim 20a) : ‘‘Lors de la troisième veille, la femme converse avec son époux et le nourrisson tête le sein de sa mère ? Qu’il ne la pénètre pas contre son gré et qu’il ne lui fasse pas violence.’’ »

[…]

« Pour conclure : lorsque tu te verras toi-même disposé à faire usage de ton lit, fais en sorte que la disponibilité de ta femme soit en accord avec la tienne et ne te dépêche pas de satisfaire ton désir et d’éveiller sa force, afin de rendre ta femme réceptive. Introduis-toi par la voie de l’amour et du consentement de façon qu’elle émette sa semence la première (voir Niddah 31 a et 71b), pour que sa semence soit comme la matière et ta semence à toi comme la forme. »

[…]

« Parce que si la relation sexuelle n’est pas accomplie avec beaucoup de désir, d’amour et de liberté, la Chekhina n’y est pas présente. Cela parce que son intention a lui est le contraire de son intention a elle et que son esprit n’est pas d’accord avec le sien. ll ne faut pas se quereller avec elle ni la frapper à propos du rapport sexuel, comme nos maitres disent dans Yoma :

‘‘Comme le lion rugit et dévore sans honte, l’homme inculte frappe [sa femme] et [la] pénètre sans éprouver de honte.’’ En revanche, il sied d’attirer son cœur par des paroles de grâce et de séduction, et par d’autres choses convenables et apaisantes, afin que tous deux aient une même intention, dirigée vers le Ciel. ll ne faut pas non plus pénétrer la femme quand elle est endormie, parce qu’il n’y a pas eu accord unitaire des deux et que sa pensée n’est pas en accord avec ta pensée. Mais il faut la réveiller en manifestant bienveillance et désir, comme nous l’avons dit. Pour conclure : lorsque tu te verras toi-même disposé à faire usage de ton lit, fais en sorte que la disponibilité de ta femme soit en accord avec la tienne. »

[…]

« Réfléchis au secret que nous avons introduit dans ces chapitres et lorsque tu te seras conduit comme nous te l’avons appris, je te garantis que tu engendreras un fils juste et fervent, sanctifiant le Nom. D. dans Sa clémence dessillera nos yeux par l’éclairage de sa Torah, il nous fera mériter d’accéder à Lui par les secrets de Sa Torah, et d’engendrer des enfants prêts à le craindre et à le servir. Amen et Amen. »

L’ Iggeret ha-Qodech citée ici est publiée par les éditions Verdier dans la traduction du regretté Charles Mopsik Verdier nous ne pouvons que conseiller sa lecture complète.

http://editions-verdier.fr/livre/lettre-sur-la-saintete/

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