VAYICHLAH, LE COMBAT AVEC SOI-MEME

Le commentaire de la Paracha inspiré de l’enseignement du Rav Haïm Harboun et de mon étude.

Combat de Jacob

Une leçon de psychologie moderne

À nouveau cette Paracha est un remarquable monument de psychologie. C’est la plus longue de l’année et on y trouve une immense série de noms. On sait que Jacob qui y devient Israël est le prototype de la figure du juif et d’Israël.

Cette sidra nous livre avec force détails la rencontre de Jacob avec Esaü. Jacon l’a perdu de vue depuis 36 ans : 20 années passées chez Laban, 14 à la yéchiva de Ever (Midrach) et deux années sur le chemin du retour. Jacob n’a pas oublié la violence structurelle de son frère, alors lui envoie des messagers pour calmer sa colère et lui prouver que les clauses de la bénédiction paternelle -source de la haine d’Esaü – ne se sont pas réalisées. La colère d’Esaü ne se justifie donc plus.

Mais Jacob qui fuit devant Ésaü a non seulement peur (Vayira Yaakov meod) mais, plus grave, il est angoissé (vayétser lo) nous dit la Paracha. (Gn 32, 8)

Pourquoi ce yétser ? Pour le Midrach c’est le manque de foi en Dieu qui conduit à la peur :

Pinhas ouvrit[1] [sa leçon] au nom de R. Réouven : ‘‘ Fie-toi au Seigneur de tout ton cœur ’’ (Prov 3, 5). Ils sont deux qui bien que le Saint béni-soit-Il les eût assuré de sons secours eurent peur ; l’élu des patriarches et l’élu des prophètes. L’élu des patriarches, Jacob ‘‘ Car le Seigneur s’est choisi Jacob, Israël, pour qu’il lui appartienne’’ (Ps 135, 4). Or le Saint béni-soit-Il lui dit : ‘‘Je suis toujours avec toi’’ (Gn 28, 15). Pourtant il eut peur : ‘‘ Le Seigneur dit à Moïse : Ne crains pas Og [le roi de Basan] car il est dans tes mains’’ (Nb 21, 34). S’il dit : Ne crains point c’est qu’il eut peur de lui. (Midrach Rabba sur Gn 32, 8)

Pourquoi ce yétser ? Parce qu’il se rappelle de la parole d’Esaü : veaarga et yaakov ari « Je tuerai Jacob mon frère ! ». Que reproche Ésaü le Jacob ? De lui avoir volé deux choses : son droit d’ainesse et la bénédiction de son père. Cette bénédiction ce n’est pas seulement une simple formule, la bénédiction dans le monde juif constitue l’héritage. Cette berakha est bekhora (droit d’aînesse et héritage). Pour un plat de lentilles Ésaü a perdu son droit d’ainesse et la bénédiction constituée d’une double part d’héritage pour l’ainé vis-à-vis du cadet. Esaü est cet l’homme qui vit dans l’instant, qui vend tous ses droits pour un plat de lentilles et qui comprend les conséquences de sa parole et de ses actes des années plus tard.

Jacob réfléchit et il se dit. « Voilà, mon frère se sent spolié de son droit d’ainesse, comment contrer cela ? ». Et il trouve un stratagème nous dit le Or Ha’haïm, il y a toutes les femmes et à tous les serviteurs qui le précèdent : Il leur avait donné cet ordre : « Vous parlerez ainsi à mon seigneur, à Ésaü: ‘’Ainsi parle ton serviteur Jacob’’ (Gn 32, 5). Donc, tout au long de cette Paracha on lui répète : « ton serviteur Jacob a dit … ton serviteur Jacob a dit » pour souligner la haute estime dans laquelle Jacob feint de placer Esaü.

« Il donna au premier l’ordre suivant : « Lorsqu’Ésaü, mon frère, te rencontrera et te demandera : ‘A qui es-tu ? où vas-tu ? et pour qui ce bétail qui te précède ?’ Tu répondras : ‘A ton serviteur Jacob ; ceci est un hommage adressé à mon seigneur Ésaü ; et Jacob lui-même nous suit.’»  II ordonna de même au second, de même au troisième, de même à tous ceux qui conduisaient les troupeaux, en disant : « C’est ainsi que vous parlerez à Ésaü quand vous le rencontrerez. Et vous direz : « Voici que lui-même, ton serviteur Jacob nous suit » car il disait : « Je veux rasséréner son visage par le présent qui me devance et puis je regarderai son visage, peut être deviendra-t-il bienveillant pour moi. » (Gn 32, 18-21)

Comment voulez-vous ne pas être gratifié par une telle flatterie ? C’est de la flagornerie ! on comprend là toute la finesse psychologique de Jacob. Il comprend que son frère se sent dévalorisé, rabaissé à ses propres yeux, alors il l’élève, le grandit. Mais ça ne suffit pas, alors il va aussi lui offrir cette part d’héritage qui provoque le ressentiment d’Esaü qui a dit « je le tuerai » !

Cependant, tous les arguments fournis aux messagers, n’ont aucun résultat positif, à juger par le compte rendu que ces mêmes messagers ont fait à Jacob : Nous sommes arrivés chez ton frère chez Esaü, et il marche à ta rencontre avec quatre cent personnes. Autrement dit, ton frère Esaü est resté le même. Ce même Esaü à propos duquel la Torah dit : « Les mains sont celles d’Esaü » (Gn 27, 22), il y a donc intérêt à rester prudent.

Jacob, l’homme intègre, étudiant constant, se prépare à rencontrer son frère en prenant trois précautions. Il prépare des cadeaux, il se consacre à la prière et il se prépare à faire la guerre.

Cette mésestime de soi d’Esaü est la grande maladie de notre époque. Comme on dit aux gens qu’ils doivent être beaux riches performants, bref des petits dieux, cette idolâtrie conduit à une survalorisation de soi (ce que je devrais être…) couplée à une mésestime de soi (ce que je suis réellement…). C’est le ressort profond de l’antisémite qui n’a jamais vu un juif. Pourquoi ne suis-je pas à la hauteur de ce que je voudrais être ? A cause des juifs ! hors il n’y a d’héritage et de biens que spirituels.

La richesse spirituelle de Jacob

Si Jacob « eut très peur et fut saisi d’angoisse » (Gn 32, 9), nous explique le Midrach Beréchith rabba c’est parcequ’ « il eut très peur d’être tué et saisi d’angoisse à l’idée de le tuer son propre frère ». Jacob répond donc à la deuxième frustration d’Esaü qui se perçoit spolié de ses biens en lui envoyant un troupeau composé d’une immense fortune de bêtes, non seulement l’héritage qu’il a perdu pour un plat de lentilles mais aussi toutes les bêtes qu’il a acquis grâce à son intelligence chez Laban (rappelez-vous la génétique des moutons à poids et à rayures dans la dernière Paracha). Bref il lui rend ce qu’Esaü considère sans aucun doute, comme un dû.

Et Jacob s’adresse à l’Éternel et dit : Eloéï avi avraham, veloeï avi istrak « O Divinité de mon père Abraham, Divinité d’Isaac mon père ! Éternel, toi qui m’as dit : ‘’Retourne à ton pays et à ton lieu natal, je te comblerai’’ » (Gn32, 10). La plénitude dont il s’agit là n’est pas matérielle mais spirituelle c’est le Dieu des pères et c’est là toute l’ambiguïté de la discussion avec Esaü.

Et Jacob qui a conscience de ce don spirituel qu’il a reçu répond à Dieu : « Je suis peu digne de toutes les faveurs et de toute la fidélité que tu as témoignées à ton serviteur, moi qui, avec mon bâton, avais passé ce Jourdain et qui à présent possède deux légions » (Gn 32, 11). Il reste ce berger des téhilim, dont Dieu est le berger et donne le troupeau, « L’Eternel est mon berger, je ne manque de rien, sur des prés d’herbe fraiche il me fait reposer, il me conduit vers les eaux paisibles,… » (Ps 23, 1-2). Sa richesse ce ne sont pas ses troupeaux, les deux cents chèvres et vingt boucs, deux cents brebis et vingt béliers, tout ce qu’il a fait fructifier au long de ces 20 ans chez Laban…, mais que L’Eternel soit son berger ! Celui qui dit à Jacob « Je te comblerai de faveurs et j’égalerai ta descendance au sable de la mer, dont la quantité est incalculable. » (Gn 32, 13) (Cf Gn 22, 17 la promesse faite à Abraham). Une descendance spirituelle qui vaut tous les biens de ce monde !

Sur cette énumération des bêtes de Jacob, Rachi, toujours très réaliste, glose sur la différence du désir sexuel masculin et féminin et la fréquence des rapports sexuels et très réaliste affirme : « la périodicité du devoir conjugal n’est pas identique chez tous les individus, et dépend de l’effort que demande leur travail »[2].

Le Pirké Avot commente de manière lapidaire ce qu’est la vraie richesse:

« Ben Zoma disait : […] Qui est riche ? Celui qui se contente de sa part ainsi qu’il est dit (Psaumes 128, 2) : « Lorsque tu te nourriras du travail de tes mains, tu seras heureux et le bien sera pour toi » ‐ tu seras heureux dans ce monde, le bien sera pour toi dans le monde futur. » (Pirkei Avot 4, 1).

Le Maharal de Prague dans son Commentaires sur Pirkei Avoth commente l’affirmation de Ben Zoma concernant le sage puis le fort à propos du riche par un argument assez semblable[3]. Le riche ne se définit pas par rapport à la grande quantité de biens en sa possession car ces réalités sont extérieures à lui‐même. Si on les enlève il n’est plus riche. La richesse dont il s’agit est donc un argument intérieur comme on dit d’une personne que c’est une « personnalité très riche ». Pour le Maharal, le riche de Ben Zoma est riche de Daat (savoir), un savoir intérieur qui renvoie à l’intellect, faculté spécifiquement humaine.

La pauvreté spirituelle d’Esaü

Jacob continue de déployer son stratagème psychologique pour qu’Esaü retrouve l’estime de soi :

Tu accepteras cet hommage de ma main; puisque aussi bien j’ai regardé ta face comme on regarde la face d’un puissant et que tu m’as agréé. Reçois donc le présent que de ma part on t’a offert, puisque Dieu m’a favorisé et que je possède suffisamment. » (Gn 33, 10-11)

Mais Esaü qui se situe dans un monde uniquement matériel répond sans comprendre à Jacob : « J’en ai amplement ; mon frère, garde ce que tu as. »… « j’ai tout ce qu’il me faut » (Gn 33, 9). Cette arrogance victorieuse de la richesse est une bonne parabole de celle de l’Occident, de ceux qui accumulent des richesses matérielles pour 300 ans.

Car Jacob sait que son héritage n’est pas un héritage matériel mais un héritage spirituel. Une vie juive réussit ce n’est pas une vie d’accumulation de richesses et une attitude où l’homme n’est jamais rassasié mais ce « L’Eternel est mon berger, je ne manque de rien » du Psaume 23. Une vie juive réussie c’est une vie qui au bord de la tombe dit avec Jacob « j’ai tout » (Gn 33, 10).

Esaü c’est la figure d’un monde sans humanité où l’humain n’a pas de valeur, ou l’humain est la dernière préoccupation derrière l’accumulation matérielle. Jacob, le juif c’est celui qui fait passer le spirituel au premier plan. Dès le début de la Paracha avant de lui donner ses troupeaux Jacob fait dire à Esaü : « J’ai séjourné chez Laban et prolongé mon séjour jusqu’à présent. J’ai acquis boeufs et ânes, menu bétail, esclaves mâles et femelles ; je l’envoie annoncer à mon seigneur, pour obtenir faveur à ses yeux. » (Gn 32, 6). Rachi commente :

J’ai séjourné Je n’y suis devenu ni un prince ni un notable, mais j’y suis resté un étranger, [le mot garti, (« j’ai séjourné ») étant de la même racine que guér (« étranger »)]. Tu n’as plus aucune raison, par conséquent, de me haïr à cause de la bénédiction que m’a donnée ton père : « sois un chef pour tes frères » (Cf. Gn  27, 29), car elle ne s’est pas réalisée (Midrach tanhouma Wayichla‘h 5).

Autre explication : La valeur numérique des lettres de garti est six cent treize, comme si Yaaqov avait voulu dire : Tout en séjournant chez Lavan l’impie, j’ai continué d’observer les six cent treize commandements et je n’ai pas suivi ses mauvais exemples.

Jacob c’est celui lui a gardé la Torah chez Laban, alors que la fin de la Paracha avec une multitude de noms nous racontera les toledot de Laban qui est resté en Canaan non seulement chez des idolâtres qui priaient les forces de la création comme des dieux en s’unissant à des prostituées sous des arbres sacrés pour, soit-disant, unir la terre et le ciel (hiérophanies), des païens, mais aussi des pervers qui offraient la vie d’enfant innocents au Dieu Molok pour un oui ou pour un non. Le viol de Dina à Sichem ! à la fin de la Parahsa montre le peu de cas que ces gens faisaient de la volonté femme. La réaction violente Siméon et Lévi (Gn 34, 25) et une réponse à cette perversion du pays de Canaan dont Sichem était un haut lieu. (Le temple de Baal Berith de Sichem est mentionné en Jg 9), avec ce cri du coeur « Devait-on traiter notre sœur comme une prostituée ? » (Gn 34, 31). Une prostitution qui dans la Bible n’est pas uniquement mais qui concerne, l’avoda zara, le culte étranger, l’idolâtrie.

C’est pourquoi Jacob dira à sa famille :

« Faites disparaître les dieux étrangers qui sont au milieu de vous ; purifiez-vous et changez de vêtements. Disposons-nous à monter à Béthel ; j’y érigerai un autel au Dieu qui m’exauça à l’époque de ma détresse et qui fut avec moi sur la route où je marchais. » Ils remirent à Jacob tous les dieux étrangers qui étaient en leur possession et les joyaux qui étaient à leurs oreilles et Jacob les enfouit sous le tilleul qui était près de Sichem. »(Gn 35, 2-4)

La solitude de Jacob

Jacob allant à la rencontre d’Esaü a peur car il sait que ses valeurs ne sont pas celles d’Esaü. Il sait qu’Esaü le considère selon son point de vue de païen. Alors Jacob est angoissé et il se sent seul. La solitude de Jacob c’est celle du juif, d’Israël dans l’humanité. Jacob-Israël est accusé d’être le premier de la classe, le chouchou ; Jacob est accusé d’être riche ; Jacob est accusé d’être mis en valeur. Mais le juif c’est celui qui se surpasse non pas pour être le premier et écraser les autres mais pour faire avancer le savoir et l’humanité. Le juif c’est celui qui enrichit le monde pour donner. Le juif c’est celui qui ne prend pas pour lui les compliments et dont la vie est un exemple.

Cette manière de mettre de l’humanité là où il n’y en a pas. De la spiritualité dans un monde uniquement matériel c’est cela le destin d’Israël. Et c’est dans la tempête qu’on voit le marin, celui qui met l’humanité de l’autre avant tout. Cette mise en avant du spirituel est la seule raison qui explique la longévité du peuple d’Israël, la seule raison qui fait qu’Israël a traversé l’histoire et que tous les autres peuples qui ont bâti de grands empires ont disparu.

Et comme Jacob sait qu’Ésaü regarde la situation avec du ressentiment envers lui-même et les siens, les brebis qui allaient les enfants qui ont du mal à marcher, c’est-à-dire les faibles que lui considère avec bonté ; comme Jacob sait que ce ressentiment peut se transformer en haine profonde et en meurtre, il baisse la garde. Il rétablit Esaü dans l’estime de lui-même qu’il a perdu son et lui donne ses biens.

Le combat contre soi-même

En allant à la rencontre d’Esaü, Jacob fait passer le gué du Yabok à ses femmes, ses 12 garçons, sa fille, ses servantes et ses biens et au moment où il veut passer lui-même un ange lui barre la route. Jacob se retrouve donc seul, isolé. Il s’en suit un combat qui dure une partie de la nuit jusqu’à ce que l’aurore pointe. C’est pour cela qu’il rêve. Il se bat avec un ange toute la nuit.

[l’ange] reprit: « Jacob ne sera plus désormais ton nom, mais bien Israël; car tu as jouté contre des puissances célestes et humaines et tu es resté fort. » Jacob l’interrogea en disant : « Apprends-moi, je te prie, ton nom. » II répondit : « Pourquoi t’enquérir de mon nom ? » Et il le bénit alors.  Jacob appela ce lieu Penïel « parce que j’ai vu un être divin face à face et que ma vie est restée sauve. »  Le soleil commençait à l’éclairer lorsqu’il eut quitté Penïél; il boitait alors à cause de sa cuisse. (Gn 32, 29-32)

Selon Maïmonide

« Partout où l’on a parlé de l’apparition d’un ange, ou d’une allocution faite par lui, il ne peut être question que d’une vision prophétique ou d’un songe […] il faut savoir cela et t’en bien pénétrer » (Guides des Egarés II, 42)

Jacob est angoissé par le combat du lendemain et donc il se bat dans son rêve. L’ange surgit de la nuit n’est autre que ce lui-même que produit son angoisse. Nahmanide de son coté voit dans la hanche luxée la preuve d’une lutte réelle.

Rachi commente de son coté : « Nos maîtres ont expliqué que l’homme en question était l’ange gardien de ‘Essaw (Beréchith Rabba 77, 3) ». Jacob, Israël se bat avec lui-même pour garder sa spiritualité. Israël ne se bat pas avec les autres peuples du monde. Il n’y a pas de guerre physique ou matérielle. Il s’agit d’un combat spirituel contre toutes les fausses valeurs, ces idoles vides qui anéantissent l’humanité et ne la mènent pas ailleurs qu’à la tombe.

A la fin de la lutte il dit : lo achale’hakha ki im berakhtani : « je ne te laisserai partir que si tu me bénis ». Cette bénédiction renvoie à celle arrachée à Isaac.

Ya’acov, vient de la racine ‘aqev , le talon. Jacob c’est l’homme qui vient du sol, pas celui qui a la tête dans les nuages ! décrit par Berechit comme un homme inoffensif, qui vécut sous la tente. (Gn 25, 27) Esaü est un habile chasseur, un homme des champs (Gn 25, 27), c’est celui qui exploite le sol à outrance sans respect jusqu’à plus soif. Pourquoi ce changement de nom ? Rachi répond : « Ya’aqov ne sera plus On ne pourra plus soutenir que c’est par ruse et par éviction (‘iqva – même racine que Ya‘aqov) que tu as obtenu les bénédictions, mais en toute dignité et ouvertement ». Jacob retrouve la plénitude de ses droits. Il s’est battu avec des puissances célestes et des hommes (Lavan et Esaw).

Pourquoi l’ange n’a pas de nom ? Rachi explique :

« Pourquoi demandes-tu : Nous n’avons pas de nom immuable. Nos noms changent suivant les missions dont on nous charge (Beréchith rabba 78, 4). »

Alors que l’ange n’a pas de nom Jacob reçoit de lui le nom d’Israël qui sera désormais celui du peuple juif. Israël a une double signification, « celui qui se bat avec Dieu » ou « celui qui combat avec Dieu ». Comme si ce double mouvement de combat avec soi-même et de révélation de Dieu aux Nations était conjoint et que dans leur connexion résidait le révélation.

Maimonide calme nos ardeurs de merveilleux et explique que les anges ça n’existe pas, qu’on utilise cette expression pour désigner ce que la science n’a pas encore découvert. A propos des trois anges de Gn 18 il dit :

« Remarque bien que de toute part on indique que par ‘‘ange’’ il faut entendre une action quelconque, et que toute vision d’ange n’a lieu que dans la vision prophétique et selon l’état de celui qui perçoit ». Relisant Aristote qui dit que les anges ne sont pas des corps mais pur intellect leur nom est donc leur intention, leur action. (Guide des égarés VI, 75)

Désormais Jacob « boitait de la hanche » (vehou tsolea’h ‘al yerekho), yerekh c’est la hanche, le flanc ou la cuisse. Jacob ne sort donc pas indemne de ce combat, contre son ordre de naissance (il est le second sorti tiré par le talon mais le premier selon l’ordre de fécondation gémellaire et le choix de l’Eternel). Yisrael ki sarita im Elohim veim anashim, celui qui a lutté avec Dieu et les hommes. Il boîte mais il est désormais libre de la craint d’Esaü. Ki raïti Elohim panim el-panim Il a vu « Dieu face à face » comme Moïse au Sinaï parle à Dieu panim el panim « visage contre visage comme un ami parle à son ami ». Le Saint, béni soit-Il, se fait proche de celui qui le cherche en se battant contre lui-même.

Là encore, la force de Jacob n’est pas la force matérielle des puissants, celle de la guerre mais le combat contre lui-même. C’est d’abord lui-même que vainc Jacob.

Si on reprend l’éclairage du Pirqé Avot et l’explication psalmique de Ben Zoma et son éclairage génial par le Maharal :

Ben Zoma disait : Qui est sage ? Celui qui apprend de tout homme ainsi qu’il est dit (Psaume 99, 99) : «  Je suis plus avisé que tous mes précepteurs car tes vérités sont le thème de mes réflexions ». Qui est fort ? Celui qui domine ses passions ainsi qu’il est dit (Proverbes 16, 32) : « Qui résiste à la colère l’emporte sur le héros ; qui domine ses passions sur un preneur de ville » .(Pirké Avot 4, 1)

Le fort n’est pas celui qui triomphe des autres hommes parce qu’il est « le plus fort » ; Le fort c’est celui qui est fort en lui-même et non pas par des qualités extérieures. Celui qui développe des qualités intérieures de force. Ben Zoma répond que seule la conquête de soi‐même, la domination de ses propres passions fait d’un homme quelqu’un de plus fort que celui qui a conquis une ville (extérieure). L’animal domine ses semblables, l’homme se domine lui-même, c’est ce qui le distingue d’une force de bestiale.

Le combat avec l’ange commence par « Jacob resta seul ». C’est la caractéristique même du juif. Ce peuple « vit solitaire et il ne se confond pas avec les Nations » (Nb 23,9). Jacob est unique comme Israël ne fait pas nombre avec ls Nations, seul dans les hauteurs célestes où le troupeau ne s’aventure pas.

En faisant cela Jacob devient Israël, il rétablit Esaü dans l’estime de lui-même et selon Rabbi Shimon Bar Yo’hai, cité par Rachi, Esaü « l’embrassa de tout son cœur » – neshiko bekhol levo.

Mais aussi il reçoit la bénédiction de l’ange « désormais tu t’appelleras Israël ». En faisant cela Jacob réalise l’œuvre spirituelle de ses pères Abraham et Isaac. Maasé Avot Simha lévanim.

Esaü figure des Nations

La rencontre d’Esaü et de Jacob est la même rencontre de la civilisation juive avec la civilisation occidentale. Notre Paracha nous livre à travers cette Sidra la confrontation permanente entre ces deux civilisations. La civilisation gréco-romaine,  représentée ici par Esaü, prône constamment la force. Esaü arrive avec quatre cent guerriers, ainsi il dira à son père que ce n’est pas lui qui a tué Jacob mais ses soldats emportés par leur soif de tuer. La civilisation gréco-romaine donne toujours la priorité à la guerre. C’est elle qui a été à l’origine de la destruction d’Israël et de l’exil de deux mille ans. Elle était persuadée que l’éradication d’Israël apporterait au monde la paix et la tranquillité. Elle a seulement oublié que le peuple juif a un contrat avec l’Eternel qui lui assure l’éternité. Comme nous l’avons relevé dans la Sidra précédente. En effet Hachem dit à Jacob : « Je te protégerai là où tu iras ». Ce qui revient à dire que là où se trouvent les Juifs la Providence est avec eux, même dans l’exil. Mais nous avons la promesse, qui s’est d’ailleurs réalisée, à savoir : Dieu dit à Jacob « je te ramènerai sur cette terre. »

La civilisation gréco-romaine poursuit la richesse, la domination, le pouvoir, la compétition, etc. A cela Jacob répond : « J’ai acquis un taureau et un âne après 20 ans d’asservissement auprès de Laban son beau-père ». Autrement dit, la richesse n’était pas son but.

Tout ce qui arrive à Jacob, annonce le déroulement de l’Histoire d’Israël. Celle-ci est véritablement le plus grand mystère de l’humanité. Dispersé dans les quatre coins du monde, dépourvu de toute unité, de sa terre, de sa langue de sa Tradition, Israël remplissait toutes les conditions pour disparaître. Pourtant, Israël est toujours vivant. Notre Sidra nous en donne l’explication, Jacob dit : « Avec Laban j’ai habité » Le terme « habité » se dit garti mais ce mot forme aussi le mot tariag qui a comme valeur numérique 613, c’est-à-dire le nombre des mitsvoth de la Torah. Rachi explique le verset ainsi : « J’ai habité avec Laban et pourtant j’ai observé les six cent mitsvoth. » Autrement dit : Israël a été dispersé dans un environnement hostile et malgré tout il a refusé toute assimilation en continuant à observer les mitsvoth. C’est là le secret de sa pérennité. Il n’y a en fait aucun mystère. La Torah a été le bouclier contre la disparition de peuple juif.

[1] L’introduction d’une deracha aux temps rabbiniques s’appellait Petikha (petikhot en araméen)

[2] Deux cents chèvres et vingt boucs : On a besoin, pour cents chèvres, de vingt boucs. Quant aux autres espèces, le nombre des animaux mâles dépend des besoins des femelles. Le Midrach Beréchith rabba (76, 7) en déduit la fréquence du devoir conjugal tel qu’il est prescrit dans la Tora : pour ceux qui n’exercent aucune activité, chaque jour. Pour les ouvriers, deux fois par semaine. Pour les âniers, une fois par semaine. Pour les chameliers, une fois tous les trente jours. Pour les navigateurs, une fois tous les six mois. Je ne sais cependant pas comment ce midrach se rattache exactement à notre texte. Il me semble toutefois qu’il convient d’en déduire que la périodicité du devoir conjugal n’est pas identique chez tous les individus, et qu’il dépend de l’effort que demande leur travail. Nous lisons ici qu’il a associé dix chèvres à chaque bouc, de même à chaque bélier. Leur inactivité les porte à procréer davantage, et ils peuvent chacun féconder dix femelles. Or, une bête, lorsqu’elle est pleine, refuse le mâle. Quant aux taureaux, qui travaillent, il ne leur est affecté que quatre femelles. L’âne effectue de longs trajets, il ne possède donc que deux femelles. Le chameau en accomplit de plus étendus encore, il n’aura qu’une seule femelle.

Trente chamelles allaitantes et leurs petits Avec elles. Le Midrach (Beréchith rabba 76, 7) lit ouvenéhem (« et leurs petits ») comme s’il était écrit oubanoeïhem (« leurs constructeurs »), soit un mâle par femelle. Mais comme ces animaux sont connus pour leur discrétion lorsqu’ils s’accouplent, on en parle à mots couverts. (Rachi)

[3] http://www.consistoire.org/pdf/maharal%20perek%204.pdf

Un commentaire sur « VAYICHLAH, LE COMBAT AVEC SOI-MEME »

  1. Toute mon admiration et mes félicitation Didier pour ce commentaire très inspiré, tres profond et tres bien rédigé,
    Je crois comme toi que sa richesse est incommensurable et qu’il faut l’avoir beaucoup labourée pour en extraire toute cette substance, Harboun est un grand passeur…

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