Ce chabbat, premier jour du mois d’Adar, le doyen de notre communauté, le rabbi Raphaël Ohayon, zatsal, est parti. Il était né il y a 90 ans à Marrakech en cette saison des oranges. Il se souvenait de l’odeur des orangers en ce mois et venait chaque année m’en parler. Ce mois d’Adar est celui de la récolte des oranges mais aussi de la joie.
« Lorsqu’entre Adar, nous augmentons dans la joie »
Talmud, Taanit, 29a
Il n’a cessé depuis que je suis arrivé dans notre communauté il y a dix ans de venir me soutenir de sa gentillesse et de son humour. Il faisait cela avec beaucouo d’entre nous. Il était le compagnon de chemin du Rav Harboun depuis Marrakech.
Merci de tout coeur Raphaël Ohayon, courage à Lucie, notre affection à vos enfants. Comme l’odeur des fleurs d’oranger notre frère est immortel.
Voilà le dernier mail et le poème acrostiche sur son nom qu’il m’a écrit le 05 janvier comme il nous en écrivait pleins :
» Cher Rav Meïr היו
En pièces jointes, nos souhaits et nos bons vœux pour vous et pour tous les vôtres,que nous confirmons et validons et dont la signature suit page suivante.
La voix est rude comme la pierre de notre pays, elle est profonde et spirituelle car nous les corses nous vivons avec nos ancêtres dans l’ombre et toute réalité a une profondeur insoupçonnée. Les paroles et la voix sont tragiques. Ma grand mère avait ces intonations quand elle disait dans notre langue : « Ici le sang ne sèche jamais ». Hélas c’était vrai.
La guitare est celle d’un troubadour avec des accords ouverts comme en Flamenco car malgré le drame ce n’est jamais fini. Elle pleure mais elle est douce comme un homme pleure et tente de se raisonner. C’est l’âme désoccupée qui erre avec le vent. La mélancolie du traggulinu, le marchand ambulant qui errait dans nos campagnes et colportait le rêve à bon marché. L’âme corse est indestructible. Nous sommes la Nation de l’esprit. Les biens aimés de Celui qui a créé la Mare Nostrum. Nul n’est une île ? Nous sommes l’île ! Et nostalgiques nous avons vu dans tes paysages la beauté Korsica. Nous avons senti la menthe prés de la source et l’immortelle des hauteurs qui nous a guéri de tout. Korsika tu nous a blessés d’une blessure dont on ne revient pas. Sois fier fils de mon île. Relève la tête ma fille, ce monde n’est pas une fin et notre exil prendra fin. Forza mon frère, forza ma soeur le sang de la Nation Corse coule en toi, humiliée mais jamais vaincue car la Nation est en nous. Cette terre est le terminus de tous les malchanceux. Oui cette terre est tragique mais elle est la notre, fraternelle et partagée, celle des communi. Nous sommes le peuple que le destin a choisi pour révéler à toute humanité sa misère. Korsika tu es notre destin et loin de toi, oubliés de Sefarad, âmes perdues, nous sommes orphelins.
Disuccupatu, Chômeur se dit Chabbat en hébreu.
Disuccupatu sò pè la campagna È mi ne vò pè I so chjassi solu Fighjendune issi lochi di cuccagna È aspettendu a notte in paisolu
Comme disait Bernardo Provenzano le chef de Cosa Nostra : « Commander c’est mieux que baiser ! » ; Voilà un sage, il avait choisi !… Nos politiques modernes, eux, allient ces deux addictions avec parfois une autre : la passion de l’argent. Le pouvoir, le sexe, l’argent voilà l’homme.
La politique selon la Bible n’est pas un culte du pouvoir mais une compassion pour son peuple. Une compassion illimitée pour les proches de son peuple.
On en est tellement loin dans tous les pays du monde : aux US avec l’invasion brutale du Capitole et en face la qualification du petit peuple de « panier des pitoyables » par Hillary Clinton; en France où la tyrannie et le culte par le pouvoir des préfets est en train de dominer la technostructure administrative qui était jusque-là un équilibre de pouvoirs subtils des différents corps…
La France où les ministres se pressent pour faire la Une des magazines comme des people alors que ministre, minister en latin, signifie plus simplement « serviteur »… qu’on se dit que ce message bien oublié de la Bible est proprement révolutionnaire.
Imaginez que vous ayez 55 ans, 14 enfants, vous êtes en fin d’une carrière sans faute. Une maitresse française qui vous a annoncé il y a 3 mois, en mars 1940, qu’elle est enceinte de vous. Imaginez que vous soyez un fonctionnaire inconnu, sans fait politique, en dehors de trafic de biens publics. Imaginez que vous soyez en poste au Ministère des affaires étrangères sous Salazar un dictateur impitoyable ; à Bordeaux plus précisément, dont le maire Adrien Marquet, un grand ami des nazis, sera nommé dans 8 jours, ministre d’État par le tout nouveau président du Conseil, le maréchal Pétain. Ses amis ? Laval, Doriot. Marquet sera bientôt responsable de la police de Vichy. Que vaut votre vie ? après tout vous n’êtes qu’un petit consul du Portugal ! Les nazis justement : ils avancent et sont à 40 km d’ici.
Et en plus ce 16 juin 1940 c’est dimanche ! une raison de plus pour rester au lit…
Dans cette situation, est-ce que vous prendriez le risque de désobéir aux ordres et de sauver 30 000 personnes, dont beaucoup de juifs, au péril de votre vie ? est-ce que vous miseriez une seule seconde sur vos chances de réussir ? Seriez-vous prêt à finir votre vie dans la honte et la misère pour cette mission ?
C’est pourtant ce qu’a fait Aristides de Sousa Mendes, le Juste parmi les Nations de Bordeaux.
Hag Hanouka Sameah ! Belle fête de Hanoucca ! 8ème bougie
« Ne te réjouis pas quand ton ennemi tombe, ne danse pas de joie quand il perd l’équilibre » dit le livre des Proverbes (Pv 24, 17). Nous autres juifs n’avons pas le droit de célébrer une victoire militaire. La guerre ne se fête pas.
Les bougies de la fête de Hanouca célèbrent donc la fiole d’huile pure retrouvée dans les décombres du temple et qui brula huit jours, en mémoire de l’inauguration du premier Temple de Salomon qui elle-même avait duré huit jours… et non pas la victoire guerrière de Judas Maccabée. On célèbre une victoire spirituelle donc. Ki Tissa, « quand tu partiras en guerre », « contre toi-même » ajoute Rachi.
Dans le judaïsme la guerre se mène donc contre soi-même et le vainqueur est l’Eternel.
Puisse ce qui est lumineux en nous dominer notre ombre en cette fête de Hanouka.
Je vous souhaite cela mes ami(e)s avec beaucoup, beaucoup de cœur. Meïr.
En rangeant mes affaires vers une autre vie j’ai retrouvé les seuls objets que j’avais ramenés du monastère il y a 25 ans. Mon coussin de méditation en silence (zafou) et ma Bible.
Tout un monde de souvenirs est revenu en moi. Les semaines passées seul dans la forêt en ermitage. Le froid dans les cellules. La faim. Le chant de la forêt. 100 hommes en noir en silence absolu. L’obéissance sous une Règle de fer. Le lever à 2h du matin avec les psaumes en disant la première phrase de… la Amida : « Eternel ouvre mes lèvres et ma bouche publiera ta louange »
Mes frères aussi.
Frère Symphorien qui avait perdu son œil en défendant le bunker d’Hitler à Berlin, Division Charlemagne, après la campagne de Pomeranie, converti sur l’échafaud, il accueillait les sdf et autres routards.
Frère Jean Volot, patron de la résistance, devenu prêtre ouvrier et graisseur incognito sur un navire sous pavillon de complaisance, débarqué en 54, pôle nord avec Paul Émile Victor puis McMurdo en Terre Adélie. Un jour je les ai séparés. J’ai croisé un jésuite torturé par Pinochet (« ils disaient que nous n’étions pas des hommes ») qui avait pardonné son bourreau rencontré dans la rue, nos frères en mission avaient été enterrés vifs ou tués à coup de baton par les Khmers de Pol pot formés à la Sorbonne, attachés avec des barbelés en Haïti.
J’ai vu frère Jean, 70 ans, perdre la foi pendant 15 ans et continuer de se lever pour les 7 prières de la journée. J’ai creusé les tombes dans le sol verglacé, essuyé les yeux de parents dont les deux enfants s’étaient suicidés, recueilli le souffle de Roberto un sdf, premier prix de piano à Tanger passé par LA (« Marche, ne t’arrête pas traverse la ville… sinon les gens du foyer de nuit vont te tuer »), homo, les années sida. J’ai vu des gens pleurer de joie en retrouvant l’Eternel. Le grand pardon. J’ai rencontré Tendzin Gyatso le Dalai Lama à Toulouse en 94. Appris à battre le tam tam en tronc de baobab avec mes frères d’Afrique arrivés de la brousse équatoriale. Un envoûtement.
Il y a plein de manières de vivre, on ne peut pas juger, et nous ne sommes que des mendiants.
Quand je suis arrivé je faisais 50 kg. Ils m’ont donné de la dynamite et un marteau piqueur : » Tu creuses une tranchée dans le granit de 1m× 2m de fond… sur 50m ». Je l’ai fait sous le soleil et l’hiver mes doigts ont éclaté à cause des engelures. Peu restaient. Uniquement des hommes exceptionnels et extrêmes. Des combattants.
Aujourd’hui les gens vivent dans des cocons standardisés. Que peuvent-ils savoir de la réalité ? De D.ieu ? De l’humain ? De la fraternité ?
Ils sont comme ces oiseaux en cage qui tressaillent en voyant passer des oiseaux migrateurs à l’automne puis se rendorment.
Une dame m’a demandé de faire une recherche sur le patronyme de ses ancêtres iraniens. Je suis remonté dans une histoire marrane étrange, à la recherche des Modjeh ou Mozhdeh qui ont fui aux Etats Unis et partout ailleurs dans le monde à la révolution iranienne.
MARRANES D’IRAN
Il y a eu en Iran un phénomène marrane. Ces marranes ont comme les séfarades (« Espagne » en hébreu) pris le nom d’anousim en hébreu (forcé, violé). « anousi » en persan. Leur persécution aux 17ème et 18 ème siècle est racontée par un poète juif Babaï Loutf de la ville de Kachan et par Babaï Farhad (son petit fils ou arrière petit- fils) dans leurs chroniques poétiques. Celles-ci enveloppent la réalité historique dans un récit poétique parfois proche de la Meguilah d’Esther.
Un récit qu’il faut lire entre les lignes, comme toute littérature en temps de répression, un récit forcément partisan qui raconte les conversions successives des juifs de Perse à l’Islam sous les shah Abbas 1er qui régna de 1590 à 1629, et Abbas II qui régna de 1632 à 1666.
Car ce ne sont pas une mais des persécutions qui ont eu lieu en Perse aux 17ème et 18ème siècles où le statut précaire des juifs dans un monde musulman chiite, protégé par les mollas fut remis en cause par les vizirs et les fonctionnaires jaloux de leurs prérogatives, dans un monde musulman, qui les tolérait mais les utilisait.
La conversion des juifs ne fut pas là comme en Espagne un problème religieux principalement mais eut d’abord un mobile politique . La conversion de façade à l’Islam comme la raconte Maimonide dans son épitre au Yémen, un islam qu’il a probalement pratiqué à Fès sous le régimes des Almohades qui ne passaient pas pour des tendres… ne touchait pas profondément l’adhésion intellectuelle ou la foi juive.
Entre ces ‘conversions’ forcées juifs reviennent à la première occasion à leur foi ancestrale.
Ligature d’Isaac. Plat iranien du 18ème siècle. Collection DL. (On remarque le soleil et le Lion en arrière-fond, symbole de l’Iran qu’on retrouve sur les drapeaux de l’Etat.comme si un keroubim s’était emparé du couteau d’Abraham, qui est glaive du drapeau perse, tout se passe au gan Eden dont il est bien connu qu’l est gardé par un kéroubim avec un glaive de feu, ces lions à tête d’homme qu’on trouve dans les temples babyloniens et perses)
Ce temps de Covid est propice à relire Qohélet. Le livre de « celui qui parle à la foule (qahal) » est pourtant… quasiment inconnu du grand public. Cela tombe bien, le psychanalyste, psychiatre et penseur juif Gérard Haddad vient de l’exhumer pour le faire revivre dans une traduction révolutionnaire.
Folie des folies
Le livre de Qohélet est le récit d’un homme brisé. Arrivé à la fin de son existence, celui qui nous est présenté comme « Fils de David roi à Jérusalem » parle à la foule à la première personne dans un témoignage personnel sans aucune concession sur ce qui lui est arrivé dans sa misérable existence de monarque.
Hevel havalim hakol Hevel, ce leitmotiv de Qohélet doit se traduire non pas « Vanité des vanités tout est vain », bref « la vie est nulle » mais « buée des buées » nous dit le Midrach.
« Buée de buée, c’est comme un couscoussier à sept étages, la vapeur traverse successivement les différentes couches de couscous, mais arrivée au septième étage, que reste-t-il du fumet ? » (Qohélet Rabba 1, 2)
Sept, car le premier verset de Qohélet contient sept fois le mot hévél (en réalité cinq fois dont deux sont des pluriels, donc 7)
« Folie des folies, a dit Qohélet, folie des folies, tout est folie » (Qo 1, 2)
… L’idée d’evel est celle de la fugacité, quelque chose qu’on ne peut pas saisir. Une de ces métaphores de la réalité humaine auxquelles est habitué le midrach.
« Folie des folie tout est folie » nous propose de traduire Gérard Haddad à partir de l’arabe tunisien. En écho, de ce que Lacan répétait : « Tous à l’asile, tous à l’asile ! Tous fous ». « Son ultime diagnostic sur l’humanité moderne à quelques mois de la quitter » nous dit le psychanalyste et psychiatre Gérard Haddad [1] qui ajoute en commentaire privé : « tout le monde est fou, le psychotique, c’est celui qui a baissé les bras »
hevel, un mot qu’on peut traduire par « folie » au sens de démesure, de l’hubris grecque, cette passion violente inspirée par l’orgueil. Hypernarcissique.