Bronislaw Huberman, le violoniste de génie qui sauva 1000 musiciens juifs en 1936 et fonda l’Orchestre d’Israël

Partout où il y a des juifs il y a de la culture. Lors du colloque organisé par Patricia Trojman et Régine Bessis ce jeudi à Nice j’ai rencontré Josh Aronson, interviewé par le compositeur Hélios Azoulay (qui travaille sur la musique des camps). Ce documentariste américain a réalisé « L’Orchestre des exilés » un documentaire qui raconte l’incroyable histoire de Bronislaw Huberman.


Didier Long, Hélios Azoulay, Josh Aronson

Pour les nazis la musique était un outil de propagande à la gloire du Reich. La guerre se joua donc aussi par orchestre interposé.

Bronislaw Huberman, célèbre violoniste célébré avant-guerre en Allemagne fuit l’Allemagne nazie en 1936 et sauva 1000 musiciens juifs en fondant l’Orchestre philharmonique de Palestine (aujourd’hui d’Israël)… Toscanini LE Maestro passé au rang de mythe, qui a quitté Bayreuth puis Salzbourg pour protester contre les discriminations raciales des nazis, maître colérique et exigeant va aider Huberman à fonder son orchestre à Jaffa, encore un désert ! en réponse. Huberman et ses musiciens vont transmettre à de plus jeunes dont certains deviendront des grands de leur époque.

L’enfant prodige

Né à Częstochowa en Pologne en 1882, l’enfant est à 10 ans à Berlin. Enfant prodige à la remarquable mémoire (il lui suffit de lire une partition pour la retenir) il impressionne son professeur Joseph Joachim, collaborateur de Brahms, l’un des plus grands violonistes d’Allemagne et de son siècle, par son interprétation d’Henri Vieuxtemps ou Chopin.

En 1893 il débute une brillante carrière européenne et émeut Brahms aux larmes en jouant son Concerto qui lui offrit, dit-on, sa photo dédicacée.

En 1902, il joue à Gênes sur le violon de Paganini. (Hélios Azoulay a noté le parallèle entre ce fait et mon travail sur les juifs de Gênes à la Renaissance).

Il a été dit de son jeu que : « Bronisław Huberman fut sans doute l’un des virtuoses les plus inclassables et les plus contestés de l’histoire du violon du XXe siècle. La liberté extrême de son jeu, la farouche originalité de son style et sa nervosité légendaire donnaient à chacune de ses interprétations une fulgurance aussi inimitable qu’imprévisible. Doué d’une technique éblouissante, dont la maîtrise était cependant inégale, il fut l’un de ces rares interprètes à savoir galvaniser son auditoire. Il ne laissait jamais indifférent, séparant ses auditeurs en admirateurs inconditionnels et farouches détracteurs. » (Jean-Michel Molkhou, Les grands violonistes du 20ème siècle, Buchet Chastel 2011, tome II, p. 51)

L’âme juive comme un violon

Facile à transporter, outil de promotion social dans une Russie et une Mittel-Europa où les métiers des juifs sont encadrés, permettant d’exprimer les sentiments profonds de l’âme, parfois le dernier talisman d’une identité juive assimilée. Le violon est l’instrument parfait pour les juifs de l’est (voir ici ) :

Avant-guerre de la musique classique au Klezmer, quelle famille juive ashkénaze n’a pas un violon et un violoniste ? On connait le nombre d’hommes dans une maison juive au nombre de violons accrochés aux murs. I.L. Peretz raconte (en yiddish !) :

« Le vieux grand-père joue des airs du Sinaï ou des morceaux tirés du répertoire synagogal […]. Le père, Hassid comme il se doit, donne naturellement dans les airs hassidiques. Mais le fils, lui, cherche déjà sa musique dans les notes. Il joue des airs d’opéra. Telle génération, telle musique » (Métamorphose d’une mélodie et autres contes et récits)

Sholem Aleikhem (1859-1916) l’un des premiers écrivains yiddish écrit alors :

« Vois-tu, me dit-il [Naftoli Bezborodko], le violon est le plus ancien des instruments. Le premier violoniste fut Toubal-Caïn, ou bien Mathusalem, je ne me souviens plus exactement, tu étudies à l’école et tu dois savoir tout cela mieux que moi. Le deuxième violoniste fut le roi David. Le troisième fut Paganini, oui c’est ainsi qu’il s’appelait, il était juif lui aussi. Tous les meilleurs violonistes au monde sont juifs » (« Na skripke » – Le violon)[1] 

Voici le premier enregistrement de Bronislaw Huberman jouant Chopin en 1899.

Le voici à 40 ans en train de jouer une ballade et une polonaise d’Henri Vieuxtemps (Qu’on me permette ici de saluer mon ami Jérôme Vieuxtemps !)

Malheureusement son violon un Stradivarius du nom de « Gibson » l’un de ses premiers propriétaires, le violoniste anglais George Alfred Gibson, datant de 1713 va lui être volé à New York en 1919. Trois jours plus tard la police le retrouve !

Hélas en 1936 on lui vole définitivement dans sa loge à Carnegie Hall. Cela revient pour Huberman a perdre son âme !

En octobre 2001 le violon est retrouvé et le violoniste américain Joshua Bell l’achète pour un peu moins de 4 000 000 USD. L’instrument est renomé « Gibson-Huberman. »


Stradivarius ‘Gibson, Hubermann’ 1713.

L’orchestre de Palestine

En 1929, Huberman se rend en Palestine et projette de créer un orchestre en Terre promise. Jaffa la future Tel Aviv est une bourgade en plein désert.

En 1933, Huberman décline l’invitation de Wilhelm Furtwängler à prêcher une « paix musicale », mais adresse une lettre ouverte à des intellectuels allemands pour leur rappeler leurs valeurs essentielles.

Huberman se met en quête des « meilleurs » musiciens de l’Europe nazie. Il les écoute de dos car il les connait tous et a pressenti avant beaucoup qu’un refus de sa part vaut billet aller pour les camps.

Les tracasseries se succèdent : aprés les émeutes arabes de 1936 les anglais qui dirigent la Palestine mandataire refusent des visas autres que temporaires aux musiciens ? Huberman intervient auprès de
Chaim Weizmann président de l’Organisation sioniste mondiale…. les visas se débouclent ; Huberman n’a pas assez d’argent ? Alors il se lance dans une tournée de concerts haletante aux Etats Unis pour payer ses musiciens ; il lui manque 80 000 dollars ? Il appelle Albert Einstein pour un gala de fund raising à New York et boucle son budget ; Enfin un de ses musiciens parti achever sa thèse en Allemagne est arrêté et déporté par les nazis comme beaucoup le seront bientôt qui n’ont pu fuit le joug nazi.

Einstein et Huberman

Le premier concert de l’ « Orchestre de Palestine » a finalement lieu le 26 décembre 1936, dirigé par Arturo Toscanini qui a renoncé à tout cachet, comme un pied de nez aux nazis.


Toscanini et Huberman, Tel Aviv, 1936
Le Violiniste Bronislaw Huberman, Moshe Chelouche et le chef d’orchestre Arturo Toscanini Tel Aviv, Eretz Israel, 1936

Ainsi il sauve des dizaines de musiciens et leurs familles, environ 1000 personnes.

En octobre 1937, Huberman survit miraculeusement à un accident d’avion à Sumatra de retour d’Australie.

Il se réfugie aux Etats-Unis pendant la guerre et meurt en Suisse le 15 juin 1947.

Après guerre, le même Wagner que les nazis avaient utilisé comme arme de guerre fut joué pour célébrer la paix.


[1] dans Evrejskie deti (Les enfants juifs),

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