Quand le roi Théodore de Neuhoff rêvait de chasser les Génois et d’installer une market place juive à Porto-Vecchio ou Ile-Rousse

Portrait de Théodore de Neuhoff tiré de Storia delle rivoluzíoni dell’isola di Corsica e della esaltazione di Teodoro al trono di questo stato. Traduit du français, La Haye, 1759.

Où donc Pascal Paoli a-t-il trouvé l’idée d’installer à Ile Rousse une communauté juive dont nous avons déjà parlé (voir ici et ici ) ?

Il est fort probable que Paoli s’inspire d’un projet de Théodore éphémère roi de Corse et ami de son père Hyacinthe, qui rêvait avant lui de faire de la Corse une market-place méditerranéenne grâce aux juifs, comme ils l’avaient constaté à Livourne devenu un port franc à la fin du XVIè siècle où se croisaient les marchands levantin, turcs, juifs, et les insurgés Corses.

Théodore de Neuhoff le voyageur du monde a en effet passé sa vie avec des juifs à la Haye, Livourne, Amsterdam, ou Londres.

La geste de Théodore de Neuhoff

Théodore né à Cologne en 1694 est un gentilhomme aventurier westphalien qui vit en écosse en Hollande, en Espagne, à Gênes, en Toscane, s’entoure d’espions, est aussi féru de renseignement que perclus de dettes, et est étroitement surveillé par Gênes. On a affaire à un parfait électron libre dont il est souvent difficile de savoir ce qu’il pense vraiment et qui il intoxique, ayant travaillé pour le compte de la Suède puis de l’Espagne de Philippe V, qui a vendu des renseignements à la Hollande. Théodore de Neuhoff va devenir en 1736 et pour sept mois, le seul et unique éphémère Roi de Corse. Un roi élu!

A ce grand-homme il fallait un grand destin et une grande cause. Il est envoyé à Gênes par l’Empereur pour enquêter sur la révolte qui sévit en Corse depuis 1729.

Il rencontre à Livourne Giafferi, Ceccaldi, Aitelli, Orticoni et Sebastiano Costa. Neuhoff se met quatre pour défendre la cause du peuple corse dans toutes les cours d’Europe. Neuhoff est tombé amoureux de la cause corse.

Neuhoff comprend immédiatement que l’île peut devenir un paradis commercial et en accord avec les Corses il va voir les banquiers juifs de Livourne qui en 1732 investissent 3 500 sequins dans le projet.

En 1734 le voilà en barbarie, à Tunis exactement où il vend son projet commercial corse aux juifs Granas (venus de Livourne). Il dit à un consul hollandais qu’il a conclu un traité avec différents prince du Maghreb (barbarie) pour avoir en Corse un port franc et promet au Granas de participer à l’affaire contre argent. En avril 1735 Mordegai Senega de Tunis et son frère Néhémie Senega d’Amsterdam ainsi que leurs associés voient là un bonne affaire et y investissent 200 000 livres en 2 versements.Le Baron leur promet un port en Corse à perpétuité pour la Nation juive et un taxation de 5% sur leur échanges et un escuedo d’or pour chaque navire à quai (des conditions avantageuses pour l’époque)… à condition qu’ils reconnaissent sa souveraineté bien sûr.

Les Corses n’étaient pas des inconnus en Barbarie. Des milliers de Corses vivaient alors à Alger. Hassan Corso ou Lazare de Bastia avaient été Dey d’Alger pour les Turcs. Les Granas se demandaient ce qu’il arriverait d’eux à la mort du Grand Duc de Florence. Pourquoi pas la Corse ? Malin Neuhoff raconte à chacun ce qu’il veut entendre.

Le 20 mars 1736 il débarque à Aléria (la ville promise aux juifs de Tunis et de Livourne) dans un bateau britannique avec 3 000 fusils, 16 canons, de l’argent et des bottes… et une suite de 16 personnes : Majordome, Maître d’hôtel, Chapelain… sans oublier 3 esclaves maures.

Il choisit comme drapeau la tête de maure de l’Aragon qui a possédé la Corse au 12e siècle, avec le bandeau sur le front et plus sur les yeux, pour une nation libre. Une figure probablement trouvée sur des vieilles cartes en Allemagne ou en Hollande. Un drapeau royal qui deviendra la drapeau Corse.

Hiacintu Paoli était gênè par cette idée de liberté de conscience (pour les juifs) proposée par Neuhoff disant « qu’aucune hérésie n’avait jamais sali le Royaume de Corse ». On demanda donc conseil à un théologien nommé Canon Albertini de Pedipartinu dans l’Orezza, ami de Costa. Cet homme de Lumières qui avait voyagé répondit que dans toute les villes d’Italie et même à Rome vivaient des anglais, des hollandais, des grecs, des juifs et touets sortes d’éhrétiques qui pratiquaient leur culte. Qui pourrait douter de l’orthodoxie du souverain pontife qui acceptait cela ? Et Il ajouta qye Théodore signifiait : « Don de Dieu ». (Source : Costa, Memorie reguardanti il re Teodoro; 1-765; 2, 18-19. 61). Il était bien vrai que des juifs vivaient à Rome mais dans un ghetto de misère et écrasés d’impôts, ce que Canon le bien nommé avait omis de préciser. On était loin de canon de Rome. Hiacintu Paoli céda.

Le 15 avril, une Assemblée générale des Corses réunie au couvent d’Alesani élit Théodore Roi de Corse.

On apprend par le London Daily Journal du 29 avril 1736 que Neuhoff a levé de l’argent du roi du Maroc.


Un prêtre corse nommé Rocchi qui avait connu l’entourage de Neuhoff a Tunis averti les génois que ce dernier était un hérétique. (Le Doge à Gastaldi, Gênes, 16 août 1736, ASG 2285); La même année, l’Edit de Sartène établit la Liberté de conscience pour toutes les religions dans l’Ile.

Même un pamphlétaire

Gênes a acheté la Corse, une pratique inhabituelle pour cette thalassocratie marchande qui ne possède pas des territoires comme la puissance espagnole par exemple mais des comptoirs c’est d’abord pour des raisons stratégiques. La grande peur de la sérénissime est que la Corse ne devienne l’asile de tous les corsaires musulmans qui infestent la méditerranée. Ces corsaires qui se paient sur la bête accompagnent de manière habituelle à l’époque les flottes « régulières » turques ou espagnoles. Beaucoup sont des juifs qui rêvent d’en découdre avec tout galion de cette Espagne qui les a expulsés, tué leur familles et ruinés… Alors un Neuhoff qui parcourt les cours d’Europe pour annoncer la liberté dans cette Corse… qui appartient à Gênes et dont dépend la sécurité…

La nouvelle extravagante qu’un baron de Westphalie soit devenu Roi des corses au nez et à la barbe des génois estomaque les cours et les cercles intellectuels et politiques d’Europe. Ce récit picaresque est digne de Don Quichotte, ce chevalier de plume vivant à l’époque où il n’y a plus de chevaliers ! Voilà ce qu’en dit Jean-Baptiste de Boyer d’Argens, (1704-1771 ; marquis de son état, sceptique et proche ami de Voltaire, chevalier de la tolérance, dans ses Lettres juives en six volumes publiée à La Haye en 1736. Le pamphlétaire philo juif dédie cette série de fausses lettres d’un voyageur imaginaire, rédigées sur le mode des lettres persanes de Montesquieu, … à Sancho Pancha, le fidèle serviteur du Quichotte!


Le juif épistolier de Jean-Baptiste de Boyer d’Argens approuve la sagesse des gouvernants qui empêchent la Religion Réformée de tyranniser les autres. Il énumère les sectes anglaises et hollandaises, souligne leurs antagonismes, et rappelle que ces nations ont accueilli ses coreligionnaires: les Juifs sont libres en Hollande et en Angleterre, et esclaves partout ailleurs, soit des Nazaréens, soit des Musulmans.

Philosémite, d’Argens se complaît à stigmatiser l’antisémitisme des catholiques, qu’il appelait les Nazaréens papistes, montrant les différences entre les nations méridionales avec les nations septentrionales.

Le débarquement d’un baron allemand dans l’île devenu roi à l’insu de Gênes fait l’effet d’une bombe, l’histoire fait le tour des cours d’Europe. Gênes la sérénissime est ridiculisée et commence à perdre ses nerfs.

La market-place juive à Porto Vecchio ou Ile-Rousse

Gênes choisit la diplomatie plutôt que la guerre de discréditer ce moucheron qui de toute manière n’a pas obtenu de victoire militaire. Donc, on envoies émissaires pour le ridiculiser dans toutes les cours d’Europe. Intox.

Neuhoff n’est pas un imbécile. Ils sait bien que sans l’appui d’une puissance étrangère il ne pourra vaincre Gênes en Corse en s’appuyant sur les seuls insurgés locaux. Son imagination fertile n’est jamais prise de cours, et il accouche d’un nouveau projet grandiose mûri depuis longtemps : s’appuyer sur la Hollande et les juifs pour libérer la Corse et son peuple souverain !

Le 17 juin 1736, le comte Balbo Simeone de Riviera ambassadeur de Piémont-Sardaigne à Gênes écrit une lettre à son gouvernement faisant Etat d’un projet des Corses de s’appuyer sur les Provinces Unies de Hollande pour créer une confédération entre la Hollande et la Corse.

Voici ce document qu’a exhumé Antoine Laurent Serpentini [1] :

Proposition d`accord politique, militaire et économique, fait par les Corses aux Provinces-Unies

Proposition que les Corses font à Leurs Hautes Puissances les Seigneurs Etats Généraux des Provinces-Unies

Article 1

Les Corses offrent un port libre, qui pourroit être le plus convenable, même celui qui est appelé Porto-Vecchio, lequel, à cause de sa grande profondeur et seurete, est commode pour couvrir une flotte considérable de vaisseaux de guerre, étant situé au voisinage de tous les ports de la Méditerranée, et a la vue de la Toscane, a la distance de soixante milles, dans lequel port, L.H.P., pourront exercer tous droits seigneuriaux avec autorité d’agrandir et de pourvoir le petit fort qui s’y trouve, comme aussi, d`en disposer librement selon quelles le souhaiteront.

Article 2

De toutes les marchandises que les Hollandais tireront de cette lsle, ou y entreront, on n`exigera que la moitié des Douanes, que les autres commerçants en devront payer.

Article 3

Toutes les denrées du produit de l`Isle, seront vendues privativement, devant toutes les autres nations etrangeres, aux Hollandais, et il leur sera donné la liberté d`y porter toutes les denrées dont on pourroit avoir besoin dans cette Isle, a l`exclusion de tous les autres. Les produits provenant dans l`Isle de Corse consistent en une très grande quantité d`huile tres fine, de vins, d`amandes, de bled, de chanvre, goudron, poix, de fer, de planches et poutres de charpente, tant pour la construction des maisons que des navires.

Article 4

Les Corses entreront en une confederation inviolable avec les Seigneurs États Generaux contre leurs ennemis (pourvu que ce ne soit point une guerre de religion) contre lesquels ils s`engagent de fournir à L.H.P. lorsqu`elles seront en guerre, un secours de trois mille hommes corses armés, à condition que dans une semblable occurrence L.H.P donnent aux Corses un pareil secours.

Article 5

Et afin que de tout ceci sorte un dû effet, les Corses envoieront lorsque ces dites représentations auront été acceptées, deux personnes au lieu ou cela se pourroit faire commodément, munies d’instructions et de plein pouvoir suflisants afin de conclure une convention et traité formel et solennel.

Article 6

En attendant, eu egard a tout ce que dessus, les Corses requierent que L.H.P. veuillent bien leur accorder sous main et par le moyen de marchands particuliers, l’assistance necessaire moyennant quoi il s ‘en suivra indubitablement que les Genois seront chassés entièrement de toute l`Isle en moins d’un mois de temps. Cette assistance consisterait en huit pièces de canons de batterie pour battre une breche, avec les bales nécessaires et deux mortiers avec SO bombes de leur qualibre, cent tonneaux de poudre, 3 pelles et une quantité suffisante de plomb.

Article 7

Que tout ceci pourroit etre confié a la conduite d`habiles capitaines, de bon vaisseaux de guerre qui se rendraient a Livourne, d’ou ils avanceraient selon les informations qu`ils y trouveraient, ou a l`Isle de Rossa ou bien a Porto Vecchio, pour y décharger les susdites munitions et outils de guerre, pour lesquelles on presente par celle ci le paiement entier si on le veut recevoir en huile, ou si on ne veut pas le recevoir en payement, on tachera de toute maniere d`en acquitter le prix en argent comptant, même avant que la décharge soit faite, sans que le susdit payement préjudicie en rien a la conclusion de ce qui est dit cy dessus, dont le traité, ou la demande sera fait auparavant en toute due forme en quelque place d`ltalie qu’on puisse choisir, a condition que cela se fasse seurement, et hors de l`État de Gênes. Le secret susdit etant absolument necessaire jusqu’à ce que la liberte des Corses soir seure afin de prevenir par là, tous les obstacles des Princes Etrangers.

(Source : AST Lettere ministri Genova 15)

Il faut peut-être relire ce document dans le cadre de l’intox des génois face à ce gêneur qui opére de la diplomatie parallèle à leur nez et à leur barbe. Jusqu’où se sont concrétisées les tractations entre les corses et le consul de Hollande ?

Ils semble pourtant que les génois étaient trés bien informés. Car une autre version de cet accord est envoyée à Turin par le comte Rivera le 6 décembre 1736 avec la mention « Proposition supposée vraie, faite par les Corses aux Etats Généraux des Provinces Unies ».[2]

on sait par ailleurs qu’en 1736 la banque hollandaise Brackuel de Livourne livre deux lettres venues de Hollande à Théodore que lui transmet l’abbé Grégorio Salvini, l’un des théoriciens de la révolte corse.

Quoi qu’il en soit c’est probablement bien de là que nait la future idée de Paoli d’accueillir les juifs en Corse pour y créer une market-place à Ile-Rousse.

Il semble en fait que la conspiration contre Gênes s’est appuyée chez Paoli comme chez Théodore de Neuhoff sur une alliance avec les juifs d’Amsterdam et de Livourne où ont séjourné les insurgés.

La fin chez un marchand juif de Londres

Neuhoff était un philosémite connu. Dans ses Lettres juives, de 1764 Jean-Baptiste de Boyer, Marquis d’Argens (2, 1-3) salue le Roi Théodore comme un ami des juifs et glisse ironiquement :

« Laissez-moi vous donner un conseil, si vous êtes poursuivi en quittant l’île de Corse, faites vous circoncire et allez sur la rive du Jourdain où vous pourriez être appelé leur roi, leur libérateur et peut être leur messie »

En novembre 1736 Théodore de Neuhoff quitte la Corse pour aller chercher du secours à Livourne après avoir nommé Hyacintu Paoli (le père de Pasquale) et Giafferi commandant en chef du « delà ».  

En 1737 on retrouve Neuhoff à la Haye chez un certain juif nommé Tellano, puis il passe en Zélande et de là à Amsterdam[3].

Théodore revient en Corse le 15 septembre 1738 avec 3 vaisseaux et 150 canons et 3000 fusils, après avoir fait le tour des cours européennes et échappé à des attentats à la bombe à Rome et Paris. Il est accueilli en triomphe par le peuple à l’Ile Rousse mais Hyacintu Paoli et le Chanoine Erasmu Orticoni qui mènent la révolte n’ont plus confiance en cet aventurier fantasque et ne croient plus que la Corse puisse se libérer de Gênes sans l’appui d’une puissance étrangère comme l’Espagne ou le Royaume de Naples. Théodore de Neuhoff quitte l’ile pour Naples.

Le 7 janvier 1739 il écrit au capitaine Bigani qu’il promet aux juifs d’Amsterdam de leur vendre Porto-Vecchio et Ile Rousse pour en faire une market place :

« Car ils [les hébreux] connaissent le privilège que je leur ai accordé de se construire une cité en Corse, leur ayant déjà désigné le terrain comme ce fut le cas pour les grecs » (ASG Archivio Segreto, filza 3011)

En 1740, Théodore est arrêté à Amsterdam pour dette mais il joint un juif à qui il a promis de remettre Saint-Florent ou Porto-Vecchio selon leur convenance et qui va rembourser les dettes de Neuhoff.

Ce juif le présente aux négociants Lucas Boon, Tronchain et Neuville qui mettent à sa disposition un fonds de cinq millions en marchandises diverses et munitions. (Source : AST, lettere ministri, Suppl. Genova 15)

A l’été 1741 un certain juif allemand nommé Salomon Lévi débarque en Corse en affirmant qu’il représente les intérêts des investisseurs de Théodore. Il rencontre le clergé et les nobles et une assemblée est convoquée à Dila pour reparler du projet de faire de la Corse une place de trading.

En réalité il trompe ces juifs et marchands étrangers établis à Amsterdam, comme il avait trompé Tunis et la Corse en les persuadant, non seulement de payer ses dettes, mais de charger un vaisseau d’armes, de poudre, de munitions de guerres, des marchandises, leur assurant qu’ils feraient seuls le commerce de la Corse, et leur faisant envisager des profits immenses. Son dernier retour en Corse en 1743 en venant de Londres via Livourne est un échec, les Corses refusant de payer la dette de cette expédition qui tourne à l’escroquerie.

Neuhoff se réfugie à Sienne en 1744, puis Turin, Vienne et Londres où il est emprisonné pour dettes de 1749 à 1756. Date à laquelle il meurt le 11 décembre chez un artisan juif du quartier de Soho. 

Neuhoff avait fui la police et les espions de Gênes durant 20 ans. Il avait été successivement soldat, agent secret, jacobite, spéculateur, alchimiste, cabbaliste, Rosicrucien, astrologue, espion et escroc. Il avait changé de nom plusieurs fois, enlevé une religieuse et visité de l’intérieur plusieurs prisons avant de se tourner vers la révolution. 
Il transforma la rébellion corse en un événement politique majeur qui se répercuta bien au-delà de cette petite île.


C’est probablement cette aventure guignolesque qui inspira à Pascal Paoli l’idée d’installer à Ile Rousse une communauté juive pour en faire une market place sur le modèle de Livourne.


[1] Source : Antoine Laurent Serpentini, Théodore de Neuhoff, roi de Corse, un aventurier européen du XVIII ème siècle, Albiana, Universita di Corsica.

[2] idem

[3] Ibid. p. 245. citant Storia delle rivoluzíoni dell’isola di Corsica e della esaltazione di Teodoro al trono di questo stato. Traduit du français, La Haye, 1759.

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