Amsterdam la juive : Rembrandt le « juif »

Où l’on apprend que la « Fiancée juive » de Rembrandt… était déjà mariée !

Quand j’avais huit ans ma mère m’avait offert un petit livre : « L’enfance de l’art petite méthode pour accompagner les enfants dans la peinture. Je me rappelle qu’on y lisait une phrase d’André Malraux :

« Dans la pénombre où dessine encore Rembrandt, toutes les ombres illustres, et celles des dessinateurs des cavernes, suivent  du regard la main hésitante qui prépare leur nouvelle survie ou leur nouveau sommeil…

Et cette main, dont les millénaire accompagnent le tremblement dans le crépuscule, tremble d’une des formes secrètes, et les plus hautes, de la force et de l’honneur d’être homme».

Cette phrase m’avait immédiatement enchanté. Ainsi, par l’art ou la mémoire de la prière la mémoire de nos chers disparus pouvait revivre ! C’était magique. Mon frère jumeau olivier y puisera sa vocation de peintre et moi celle de l’écriture. Des arts qui ont à voir avec la mémoire.

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Rembrandt, les jumeaux Esaü et Jacob, Rijksmuseum Amsterdam, photo MPS

En visitant le Rijksmuseum je me suis souvenu de cette phrase et j’ai alors compris, quarante années plus tard, combien Malraux avait vu juste.

Didier et Olivier Long

Eric Besnier, les jumeaux Didier et Olivier Long, voir son site

Je me suis aperçu aussi à quel point Rembrandt connaissait les usages liturgiques juifs avec précision. Faisons revivre quelques ombres de ce siècle d’or hollandais.

La Kala juive de Rembrandt

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La Fiancée juive, Rembrandt, 1667, Rijksmuseum d’Amsterdam (photo Didier Long)

Certains commentateurs se sont trompés sur l’interprétation de ce tableau (l’homme serait le père de la fille)…. Ou se pincent le nez : « Certes, la Fiancée juive du Rijksmuseum n’est pas juive (ni peut-être même fiancée) et bien des portraits censés figurer des rabbins ne peuvent conserver cette identification. Mais Rembrandt fut effectivement en rapports avec les juifs, qu’il s’agisse de les peindre, d’être influencé par leur culture ou tout simplement de les fréquenter. Difficile, d’ailleurs, de faire autrement… » (lire ici) … tout cela faute de connaitre les traditions juives que Rembrandt, lui, qui ne lisait pourtant pas les gazette d’art semble connaitre parfaitement.

Cette scène n’est pas une scène de fiançailles dont il s’agit comme le laisse croire le titre du tableau mais d’un mariage. Et même du moment central du mariage selon, la Halakha.

C’est ma femme qui m’a mis sur la piste en remarquant devant ce tableau au Musée d’histoire juive : « Il lui passe la bague à l’index ».

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Mariage juif, Jozef Israëls,(1824-1911), 1903.
Tableau photographié au Musée d’histoire juive d’Amsterdam (DL)

Car selon la halakah (jurisprudence hébraïque), le ‘Hatan (fiancé) tient l’alliance dans sa main et, en présence effective de deux témoins il déclare à sa fiancée (la kala): « haré ate méqoudéchète li be tabaâte zo ké date Moché vé Israël « voici toi tu m’es consacrée pour moi par cette bague selon la religion de Moïse et d’Israël ». Le mot méqoudéchète vient de kadoch-Saint. La fiancée est choisie par son fiancé comme Israël est élu, choisi parmi les nations par Dieu par Amour…

Le fiancé passe alors l’anneau à l’index droit de la fiancée qui le plie sous le regard des dix adultes présents dont deux témoins. Après ce don la kala ne doit plus l’enlever de sa main pendant toute la cérémonie. Ce quidouch est pour la tradition juive, le moment central de la cérémonie; le couple est désormais pleinement marié.

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La phase des fiançailles (éroussine) précède donc celle du mariage (qidouchine) sans interruption, le tout constituant le mariage (nissouim). Celà durait six mois à l’époque talmudique.

La cérémonie de fiançailles qui précède le qidouchine est, elle aussi célébrée sous la ‘Houpa (le dais), tente (voir le tableau de Josef Israëls) qui est le symbole du foyer que le couple doit construire et partager, ouvert de toute part, à l’exemple de la tente d’Abraham et Sarah dans la Genèse. Sous la ‘Houpa, la Kala tourne autour du ‘Hatan sept fois. Comme le monde fut créé en sept jours, la Kala construit au figuré les murs de son nouveau foyer.

Les quiddouchines et les nissouines sont démarqués par deux coupes de vins différentes.La Kétouba (l’acte de mariage) est lue en araméen entre les deux évènements.
Ces deux phases constituent un acte précis « d’acquisition » qui se fait selon des règles, des formes, des rites et devant différents types de témoins (êdim). Ensuite deux bénédictions sont récitées par le Rabbin.
Puis  un  verre est brisé en souvenir de Jérusalem (zékher Yérouchalayim) détruite et pour rappeler combien le meilleur qui est souvent le plus fragile peut être brisé.

Dans ce tableau on se trouve donc juste après le qidouch,  les époux sont donc mariés et non plus fiancés. le marié pose la main sur le sein de la mariée en signe de fécondité. Ils ne sont déjà plus sous la « houpa.

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Donc, pour résumer… la « Fiancée juive » de Rembrandt… était déjà mariée !

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Couple sous la ‘Houpa lors d’un mariage d’amis en juin dernier (étapes du mariage)

La Houpa symbolise la maison mais aussi l’intimité des deux époux seuls au monde et UN, comme l’Eternel est Ehad. La maison du couple est un petit Temple (Beit miqdache qatane) où a lieu l’union de D. et de Sa Chékhina (Présence divine féminine).

Fiancée juive

Pour l’anecdote, nous avons rencontrés des jeunes mariés ashkénazes venus de la Nouvelle Amsterdam (New York), de Brooklyn, dans le bateau, à l’arrêt « Rembrandt » : « Mazel Tov! »Hassidim

Cette précision halakhique de Rembrandt (1606-1669) lui vient de sa fréquentation directe de ses amis juifs. Lui, le protestant hollandais familier de la Bible qui habite non pas « le quartier juif » comme on dit d’habitude, en même temps que Spinoza, mais la maison juste en face de celle de Ménasseh Ben Israël, son ami.

Didier Long Maison de Rembrandt 

Maison de Rembrandt (DL)

Atelier de Rembrandt 

Atelier de Rembrandt (DL).
« Dans la pénombre où peint encore Rembrandt,
toutes les ombres illustres, et celles des hommes obscurs,
guettent en silence sous la main du peintre
leur survie ou leur éternel sommeil ».

Rembrandt possédait les traductions en allemand (1574) des Antiquités juives et de La Guerre des Juifs illustrée par Tobias Stimmer, de Flavius Josèphe, l’historien juif de la fin du premier siècle.

Mais sa curiosité fut plus qu’intellectuelle ou une quête de naturalisme pictural ou d’orientalisme. Si Rembrandt connaissait si bien la vie juive c’est parce que non seulement il vivait en plein quartier juif, mais il était invité aux fêtes, fréquentait la synagogue.

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Les Juifs dans la synagogue,  Signé et daté sur le pilier à gauche Rembrandt. f. 1648, Eau-forte et pointe sèche. 72 x 129 mm. BNF, Paris.

 

Il peignait d’après nature ses amis . Plusieurs de ses amis juifs sont restés célèbres.

Les amis juifs de Rembrandt

Ménasseh Ben Israël (1604-1657)

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Ménasseh Ben Israël, Portrait par  Rembrandt, Maison de Rembrandt-Amsterdam (photo DL).

Cet ami de Rembrandt, descend de l’illustre Isaac Abrabanel, homme d’État, philosophe, commentateur biblique, et financier juif, du XVème siècle, confident des rois du Portugal qui meurt à Venise en 1508. Ménasseh ben Israël est l’une des grandes figures du judaïsme d’Amsterdam, après l’expulsion des juifs d’Espagne. Rembrandt le croise en bas de chez lui.

Rembrandt réalise pour lui quatre estampes qui illustrent le livre de Menasseh Piedra Gloriosa : la Statue de Nabuchodonosor, l’échelle de Jacob, David et Goliath, la Vision de Daniel.

Rabbin, cabaliste, écrivain, diplomate, imprimeur et éditeur, fondateur de la première presse juive (Emeth Meerets Titsma`h) à Amsterdam dès 1626 est surtout un imprimeur qui fournira des textes et réflexions sur le judaïsme, en hébreu, en espagnol, en portugais et en latin, non seulement au monde juif mais aussi à toute l’Europe savante.

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Cases d’imprimerie juive, Tableau photographié au Musée d’histoire juive d’Amsterdam (DL)

Rabbin, Ménasseh Ben Israël s’attache à « rejudaïser » les marranes venus de la péninsule Ibérique.

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Un autre de ses amis juifs est le médecin marrane Ephraim Bueno (1599-1625). Ami de Ménasseh Ben Israel avec qui il étudie et avec qui il a fondé l’imprimerie hébraïque. Rembrandt peint Ephraim Bueno qui est un médecin ayant fait ses études à Bordeaux en France comme néo-chrétien puis s’est exilé à Amsterdam où il peut être juif en pleine lumière. Rembrandt incompris dans sa peinture de son vivant a du se sentir proche de ces exclus qui n’avait le droit d’exercer que certains métiers comme la taille des diamants.

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Le médecin Ephraïm Bueno, Portrait par  Rembrandt, Reijk museum, 1647

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Ephraïm Bueno, Portrait par  Rembrandt-esquisse préparatoire pour peindre un tableau à l’huile, 1647
Maison de Rembrandt, Photo DL.

Le diplôme de docteur en médecine de la faculté de Bordeaux obtenu en 1642 par Ephraïm Bueno est à la maison de Rembrandt. (Cliquez pour en lire la traduction )

Doctorat de médecine

Rembrandt vit donc dans le milieu juif qui écrit, prie, imprime, fête les solennités du judaïsme…

Il fait son autoportrait en Paul de tarse lisant une Bible juive :

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Rembrandt, autopportrait en Paul de Tarse, 1661, Rijksmuseum d’Amsterdam (photo Didier Long)

… de sa mère lisant une Bible juive, le portrait qu’on peut découvrir au Louvres, ce qui dans un « chrétien » vivant au milieu des juifs est pour le moins étonnant (la judéité vient de la mère) ! … etc…

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 Rembrandt, Vieille femme en train de lire (La Mère de l’artiste), Louvre, 1631

 et utilise des jeunes hommes juifs comme modèles pour un Jésus juif. Son style avec empâtement conduit un de ses détracteurs un jour à dire : « Votre juif monsieur Rembrandt, on peut le prendre par le nez ! » (sic). Il rompt ainsi en 1640 avec toute la tradition de l’art chrétien. L’exposition « Rembrandt et la figure du Christ » au Louvre et au musée d’art de Philadelphie en en 2011 puis à Detroit  2013 avait déjà montré cette évidence.

De multiples portraits de Jésus de Rembrandt sont des proches juifs de son quartier, des copies d’après nature. En voici quelques-uns :

1

  Rembrandt van Rijn, Jésus, vers 1648-1650

3

 Rembrandt van Rijn, Jésus,vers 1648-1656

2

Rembrandt van Rijn, Vers 1657-1661

J’avais d’ailleurs fait mes couvertures de mes livres à partir de ces Jésus juif.

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Le rabbin qui aimait les femmes

Peut-être faudrait-il, comme pour Jésus, retrouver le Rembrandt juif  ???

Dans le prochain post nous suivrons la plus célèbre ennemie d’Hitler : Anne Frank.

5 commentaires sur « Amsterdam la juive : Rembrandt le « juif » »

  1. Saisissant!!! Merci. A mon tour de partager…je vous invite à découvrir le mystérieux manuscrit de Rembrandt au Théâtre Essaïon à Paris dès le 9 janvier » ou à rejoindre la page facebook « Le manuscrit de Rembrandt ». Je travaille avec passion sur ce thème depuis de 10 ans…

  2. Vous pouvez lire l excellent livre de Leonardo Padura « Hérétiques »qui écrit de façon passionnante sur ce theme.

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