Hayé Sarah : « On peut traverser sa vie comme une mouche »

montres

Le commentaire de la paracha par le Rav Haïm Harboun et quelques réflexions personnelles.

Qu’est-ce qu’une vie réussie ?

Cette Paracha est en réalité une réflexion sur le temps tel que le comprends le judaïsme.

Le titre de cette Paracha est « Hayé Sarah », on s’attend donc à ce que l’on nous parle de la vie de Sarah et… on nous annonce non seulement sa mort, mais aussi celle d’Abraham après elle.

La Torah nous dit : « La vie de Sara fut de cent vingt-sept ans; telle fut la durée de sa vie », elle l’exprime de manière curieuse en disant : Méa shana, veémshrim shana, veshava shanim, que commentent Rachi et le Talmud :

« Pourquoi le mot « an » est-il répété à trois reprises ? C’est pour te dire que chaque nombre exige une explication : à cent ans, elle était comme à vingt, sans péché. De même qu’elle était sans péché à vingt ans, parce qu’irresponsable de ses actes, de même l’était-elle à cent ans. Et à vingt ans, elle était aussi belle qu’à sept (Beréchith raba 58). »

Le temps n’a donc pas de prise sur Sarah. Il n’a plus de prise sur elle en ce jour de sa mort.

Puis la Torah nous dit d’Abraham, veélé iomeï sheneï haïé avraham asher ‘hai, « Et ceux-ci sont les jours des années de la vie d’Abraham »

Abraham n’a pas eu une vie remplie d’années mais une vie « remplie de jours ». En effet, d’un nourrisson on dit qu’il n’a que quelques heures ou quelques jours, puis on compte en semaine, puis dix-huit mois par exemple. Comme si au fur et à mesure que la naissance s’éloignait la mesure du temps s’allongeait comme si un jour de nourrisson valait une année d’adulte. Les enfants comptent leur âge par demi-année : « j’ai six ans… et demi ! ». Les adultes comptent en années : « c’était en telle année… l’année de notre mariage… l’année de la naissance de notre second fils… de la mort de mon père » etc..

Par contre la Torah nous dit : Shené ‘hayé Ishmaël : « Et ce sont les années de la vie d’Ishmaël ». En clair la vie d’Ismaël se compte en années, c’est une vie entièrement profane sans prise de conscience de la valeur de la vie. Celui qui vit comme cela traverse sa vie comme une mouche.

Pourquoi Sarah est-elle morte ? Rachi commente « Abraham vint pour dire sur Sara les paroles funèbres et pour la pleurer. » (Gn 23, 2) en disant :

« Le récit de la mort de Sara fait immédiatement suite à celui du sacrifice de Yits‘haq. Lorsqu’elle a appris que son fils avait été ligoté sur l’autel, prêt à être égorgé, et qu’il s’en était fallu de peu qu’il fût immolé, elle en a subi un grand choc et elle est morte (Pirqé deRabi Eli‘èzèr 32). »

La raison de la mort de Sarah est celle de l’amour qu’elle porte à son fils. Même dans sa mort elle est tournée vers autrui, elle aime.

Voilà ce qu’est la vie juive, une vie sur laquelle le temps des hommes n’a pas de prise, un temps dont chaque minute est une plénitude d’amour. Non pas un temps qui fuit, mais un instant conscientisé, sanctifié, lieu d’irruption de la vie rapporté à sa source spirituelle la plus profonde.

A l’heure de notre mort

Le juif qui a vécu selon la Halakha n’a pas peur de la mort, tout simplement parce que chaque instant de sa vie, une vie difficile, de combat permanent, de désir frustré par le mitsvah à chacun de ces instants, qui ont été transformés en étincelles de vie, un temps plein, un temps mémorisé qui accède à l’avenir de la mémoire. L’inverse d’une vie d’ennui, vécue à « tuer le temps » pour oublier la mort menaçante comme une épée de Damoclès, comme une menace angoissante à la hauteur de l’intensité des moments de vie. Pour le Juif, la création n’est pas un point originel de l’histoire. Elle continue de se faire. Les Mitsvoth ont pour fonction de fixer le temps ; sans les mitsvoth, toute action de l’homme ne laisserait aucune trace. Pour nous juifs, chaque instant a une portée éternelle. Celui d’une décision.

Le ol (joug) des mitsvots (préceptes) n’a de sens que dans son lien avec le ol malkhout, la mise en lien de l’instant présent avec l’éternité du Maître du monde dans la mitsvah. Toute mistsvah est une manière de sanctifier le temps, c’est à dire de la faire échapper au cycle mortel de l’oubli. Il n’y a rien  chercher ailleurs. L’obéissance sans retour pour le Nom (lishma)  est ce que l’homme peut espérer de plus haut en ce monde. L’acte croyant généreux se suffit en lui-même.

Le Qohélet qui a beaucoup médité sur ce temps qui passe comme une buée (evel avalim, vanité des vanités, « buée des buées » litt.) nous avertit : « Une bonne réputation est préférable à un parfum agréable et le jour de la mort à celui de la naissance » (Qo 7, 1)

« L’instant de mort est pour meilleur que celui de la naissance » nous dit la prière des morts, non pas parce que la mort serait meilleure que la vie mais parce que l’instant de la mort résume une vie et toute sa plénitude d’existence. Le midrash l’explique ainsi :

« Lorsqu’une personne naît, elle est destinée à mourir, mais lorsqu’elle meurt elle est destinée à vivre dans l’éternité. Quand une personne naît, chacun se réjouit, lorsqu’elle meurt, chacun s’afflige. Il ne devrait pas en être ainsi. Car lorsque quelqu’un naît, nul ne peut prédire quelle sera sa vie, s’il sera méritant ou pas, bon ou mauvais. En revanche, lorsque quelqu’un meurt, il y a matière à se réjouir de son départ s’il laisse derrière lui une bonne réputation et quitte paisiblement le monde » (Midrash rabba Qo 7, 4)

Le Midrash raconte une parabole qui illustre que « Le jour de la mort est préférable au jour de la naissance » :

« Imaginons le trajet de deux navires : l’un quitte le port et l’autre le rejoint. Lorsque le premier navire, qui s’apprête à traverser les océans, quitte le port, tout le monde se réjouit alors que lorsque l’autre navire, qui vient de traverser les océans et qui rentre au port, ne suscite aucune joie. Un homme avisé se tenait sur le port et dit aux personnes présentes : « Je ne suis pas en accord avec vous ! Il n’y a aucune raison de se réjouir pour le navire qui quitte le port car personne ne peut prédire quel sera son destin. Il peut rencontrer des océans déchaînés et des tempêtes, alors que vous auriez tous des raisons de vous réjouir de voir le navire qui entre en sécurité dans le port » (Midrash Rabba Qo 7, 4)

Pour le judaïsme la vraie mort n’est pas la fin de la vie biologique mais l’oubli. Est véritablement mort celui dont on ne rappelle plus le nom. C’est pour cela que le midrash affirme que Jacob est vivant.

« Les Justes après leur mort sont appelés ‘‘vivants’’ » (TB Berakhot 18a)

… nous dit le Talmud.

Comme vous le savez, la mort de Jacob, devenu Israël, n’est pas racontée dans la Torah. Car selon l’adage maassé Avot siman levanim, « les actes des pères sont un signe pour les enfants » Jacob est vivant en Israël. Le combat d’Israël est son combat, l’errance d’Israël est son errance, l’histoire de Jacob est celle de chaque fils d’Israël. C’est le sens profond de ce qu’on appelle la tradition. Chacun transmet une sorte d’ADN de mémoire qui doit être réactivé dans les actes et décisions pour ou contre la Torah de chaque génération. C’est la même chose pour Sarah ou Abraham.

Ce que nous voyons

La réflexion sur le temps est fascinante. Comme vous le savez, on pensait depuis Newton que le temps était une réalité absolue, hors depuis Einstein on a compris que le temps était relatif. Si, de manière hypothétique, on prenait la montre d’un observateur à l’arrêt et qu’on mettait la même montre dans un avion lancé à une vitesse approchant la vitesse de la lumière puis qu’on rapprochait les deux montres, sur celle qui aurait été dans l’avion se serait écoulé moins de temps. Le temps se dilate à l’approche de la vitesse de la lumière. Les scientifiques diraient d’ailleurs cela bien mieux que nous et les hommes de la Torah n’avaient sans doute pas la prétention d’écrire un traité de physique théorique.

Plus nous vieillissons plus nos années nous semblent courtes une fois écoulée… puisqu’elles représentent une durée de moins en moins longue à l’échelle de notre vie. A un an une année est toute notre vie à 100 ans, un centième…

Le premier mot de la première mishna du Talmud est Meematai qui signifie « Jusqu’à quand ? » (voir en encadré au haut, au centre de la page) . La question est la suivante : A partir de quand dit-on la prière [lit-on le chema] du soir? C’est la première mishna de la première page du questionnement infini qu’est le Talmud et la vie finalement, et la première question que se pose un juif.

talmud-meematai

En réalité ce que dit le judaïsme c’est que ce que nous voyons compte peu. Nous voyons des réalités de l’espace qui nous impressionnent : la grandeur d’un édifice, la hauteur d’une tour, l’immensité d’une ville. Le judaïsme n’est pas une religion de l’espace, qui aurait laissé derrière lui des pyramides immenses ou des grandes cathédrales. Comme l’a montré Abraham Heschel, le judaïsme considère que la porte d’entrée pour comprendra la nature profonde de l’existence est le temps et non l’espace : le Shabbat, les fêtes réglées par le calendrier luni-solaire, les Rosh Hodesh de nouvelle lune, toutes les prières quotidienne à heure fixe, le cycle lunaire de la femme… sanctifient le temps.

Les grecs pensaient en termes de Cosmos et d’espace. Nous pensons en termes de temps.

Ce que nous voyons compte peu. Prenons un exemple. Si quelqu’un tourne autour de moi. Imaginons qu’il puisse accélérer sa vitesse de plus en plus vite. A une certaine vitesse il disparaîtra de mon regard. Pourtant il tournera encore autour de moi, même si moi je ne le vois pas. C’est le temps qui façonne notre perception. Le temps précède donc l’espace, ce que nous voyons dans l’ordre des réalités. En réalité la vue nous trompe, nous devons croire nos oreilles, notre mémoire. Il en est de même pour ceux qui ont disparu de notre regard.

Le D. d’Israël est le D. des événements. La porte de la conscience humaine juive est liée au temps et non pas à l’espace. Les événements dont est issue la doctrine d’Israël, les moments particuliers du temps où D. et l’homme se sont rencontrés, sont aussi fondamentaux pour le Judaïsme que le principe de l’éternité, de la justice et de la miséricorde divine ou que celui de la relation essentielle de D. et de l’homme.

Le Judaïsme est la spiritualité du temps.

L’enfantement du temps

La prière juive dit à chaque début de fête : « Béni soi Tu qui m’a fait arriver jusqu’à cet instant ».

«Barou’h Ata Ado-naï Elo-hénou Mélè’h Haolam Chéhé’héyanou Vekiyemanou Vehigianou Lizmane Hazé» Béni sois-Tu Eternel notre D.ieu Roi du monde qui nous a fait vivre, exister et arriver à cet instant.

Le temps se dit zémane, il est sanctifié sur la coupe de vin à Pessah: «temps de notre liberté» ; à Chavouoth: «Temps du don de notre Torah» ; à Souccoth: «Temps de notre joie. » Ce zémane est fixé par l’homme, en l’occurrence le Sanhédrin, qui, décidant de la néoménie oblige en quelque sorte le temps objectif.

La science du calendrier se dit en hébreu ‘Ibbour Hachana « l’année en gestation », l’année enceinte, comme l’année embolismique (année de 13 mois ; 7 fois tous les 19 ans) se dit chana méoubereth, «année enceinte ». Le Judaïsme est la doctrine du temps. Il est créateur, et en marche, en permanence, comme s’il était « enceinte ».

2 commentaires sur « Hayé Sarah : « On peut traverser sa vie comme une mouche » »

  1. L’enfantement du temps : commentaire impressionnant et marquant. Mon prénom est Jacques, je me rattache donc (?) à Jacob, me semble-t-il car je porte sa tradition. Je me souviendrai de cette méditation sur la vie et la mort qui s’appelle l’oubli.

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