L’âge d’or Judéo-espagnol

LadinoQuelques traductions de chants judéo-espagnols (merci à Marie Pierre qui connait la littérature et la langue espagnoles)

Ces chants sacrés ou profanes sont ceux des expulsés d’Espagne en 1492, ils se sont répandus dans toute la méditerranée en Turquie à Salonique, en italie, de l’Iran au Maghreb en passant par le Maroc.

En général, les expulsés s’intégraient aux communautés juives existantes et adoptaient leur langue au bout d’un certain temps. En revanche, dans le nord du Maroc et dans l’Empire ottoman alors en formation, ils maintiennent leur langue espagnole et l’imposent aux communautés juives antérieures, voire aux non-juifs qui s’en font une langue véhiculaire indispensable dans les relations commerciales. Le judéo-espagnol est essentiellement du castillan du XVème siècle, sa langue et ses mélodies ont été influencées par le turc, l’arabe marocain, l’italien, l’hébreu… les pioutim.

Il y a dans ces chants la fascination de la mer qui s’ouvre et la nostalgie du pays perdu.

Il y a en eux le drame de tous les exils, la quête d’identité mais aussi l’espoir de Sion.
Ecouter ici le magnifique témoignage de Mor Karbasi. Ici sur le site d’Akadem. 

J’ai pour ma part commencé à m’intéresser à la musique ladino en Turquie, au cours d’un voyage à Istanbul en 2011. C’était le vendredi 02 mai veille du shabbat. Nous sommes partis à la recherche de ce qui pouvait rester là-bas du judaïsme et sommes arrivés dans le quartier très pauvre de Balat. Jusqu’au milieu du XXe siècle, sa population était très majoritairement juive séfarade. On y trouvait aussi des Grecs, des musulmans et quelques Arméniens. Aujourd’hui, on estime que 40 % de la population du quartier sont installés à Istanbul depuis moins de 5 ans pour la plupart de turcs d’Anatolie. (voir ici des photos anciennes du quartier juif) Et nous sommes tombés sur la synague Ahrida. Mes voyages à Amsterdam, mes discussions avec des juifs de Salonique et de Livourne… ont fini de me convaincre que le monde des expulsés d’Espagne était une seule et unique culture.

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Irme Kero « Mère, je veux aller »

 

Irme Kero madre a Yerushlayimkomer de sus frutos, bever de sus aguas Mère, je veux aller et aimer Jérusalem
Je veux gouter ses fruits et boire ses eaux
En el me Arimo yoY en el M’afalago yoY en el Senior del todo el Mundo En Lui (el = « en lui » en espagnol et Elohim, « D.ieu » en hébreu) je trouve mon roc (point d’attache)
Et en lui j’ai mon abri
En son nom (Ye = « Yahvé », le Tétragramme) du Seigneur de tout l’univers
Y lo estan fraguando kon el piedras presiozasY lo estan lavrando kon piedras presiozas Et il sont en train de l’élever avec des pierres précieuses
Et ils ont en train de l’incruster avec des pierres précieuses
Y el Bet Amikdash lo vor d’enfrenteA mi me parese la Luna Kresiente Et je vois le Temple (Beith Ha-Mikdash) en face de moi qui me paraît comme la lune montante
En el me arimo yoY en el m’afalago yoY en el Senior del todo el Mundo En Lui (el = « en lui » en espagnol et « Elohim », D.ieu en hébreu) je trouve mon roc (« point d’attache »)
Et en lui j’ai mon abriEn son nom (Ye = Yahvé) du Seigneur de tout l’univers

Durme, Durme, « Dors, dors, » (comptine juive en judéo-espagnol)

 

« Durme » signifie « Dors ». Cette berceuse vient du répertoire médiéval castillan. Cependant, des versions proches existent dans le répertoire judéo-espagnol.

 

En eloheinou, Muestro Senyor Elohenu, « Notre Seigneur D.ieu »

 

Adio Querida, « Adieu bien-aimé »

 

Adio Querida est le chant de rupture d’une femme à bout.

Adio,
Adio Querida,
No quero la vida,
Me l’amagrates tu
Adieu, Adieu bien-aimé,
Je ne veux plus de la vie
Car tu as me l’a rendue misérable.
Tu madre cuando te pario
Y te quito al mundo
Coracon ella no te dio
Para amar segundo
Quand ta mère t’as délivré et porté au monde
Elle ne t’as  pas donné un cœur pour aimer à ton tour
Va, busacate otro amor,
Aharva otras puertas,
Aspera otro ardor,
Que para mi sos muert
Va chercher un autre amour,
Ouvre d’autres portes,
Trouve un autre désir
Car pour moi c’est la mort

 

Quando el Rey Nimrod, « Quand le roi Nimrod »

el Rey Nimrod raconte la naissance d’Abraham menacée par son antithèse, le roi Nimrod.

Dans la Genèse, Nimrod est présenté comme un fils de Koush, lui-même fils aîné de Cham et petit-fils de Noé. Nimrod est le premier héros sur la terre, et le premier roi après le Déluge. En hébreu Nimrod vient du verbe maradh, qui dérive du verbe Mered, qui signifie « se rebeller ». Nimrod devint le symbole de la révolte contre Dieu.

Dans la tradition juive depuis au moins le premier siècle on raconte qu’il initia la construction de Babel. Flavius Josèphe vers 95 à Rome écrivit : « [Nimrud] peu à peu, transforme l’état de choses en une tyrannie. Il estimait que le seul moyen de détacher les hommes de la crainte de Dieu, c’était qu’ils s’en remissent toujours à sa propre puissance. Il promet de les défendre contre une seconde punition de Dieu qui veut inonder la terre : il construira une tour assez haute pour que les eaux ne puissent s’élever jusqu’à elle et il vengera même la mort de leurs pères. Le peuple était tout disposé à suivre les avis de [Nimrod], considérant l’obéissance à Dieu comme une servitude ; ils se mirent à édifier la tour […] ; elle s’éleva plus vite qu’on eût supposé. » — Antiquités Juives, I, 114, 115 (IV, 2, 3).

Traduction page suivante : Lire la suite de « L’âge d’or Judéo-espagnol »

Lettres de l’exil séfarade : Moïse Maimonide

Nous publions dans ce post et les suivants quelques fragments de la correspondance des exilés séfarades du Moyen Age.

Il y a chez nous une tradition grande et merveilleuse. Je l’ai reçue de mon père, qui l’a reçue de son père et du père de son père et celui-ci la reçut à son tour ; ainsi la chose remonte au début de l’exil à Jérusalem, comme il est écrit: « Les exilés de Jérusalem répandus dans Sefarad posséderont les villes du midi › (Obadia 1, 20). Cette tradition est expliquée dans la prophétie de Balaam où il y a une allusion: la prophétie reviendra en Israël après qu’elle lui aura été retirée.
(Maïmonide, Épître au Yémen, Gallimard, Tel, pg. 95)

Toute l’œuvre de Maïmonide, le Rambam (acronyme de HaRav Moshé ben Maïmon),  est placée sous le signe de la persécution, de la fuite et de l’angoisse qu’on retrouve dans ses lettres.

Maimonide

Statue du Ramban devant la maison où Maïmonide a vécu
à Cordoue (Photo Olivier Long)

Moïse, fils de Maïmoun (en arabe Abu ‘Imrân Mûsâ ibn ‘Ubaydallâh al-Qortobî), nait à Cordoue le 30 mars 1135  (14 Nissan 4895), d’une famille de rabbins renommés. Il vit dans un milieu très cultivé, ouvert à la littérature et la philosophie arabes.

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La synagogue de Cordoue où Maïmonide a vécu (Photo Olivier Long)

A l’âge de 13 ans en 1148 les Almohades venues de Mauritanie ravissent l’Andalousie auxAlmoravides. Ce sont des « intégristes » musulmans réformateurs qui persécutent les minorités juive et chrétienne, il faut choisir entre la conversion et la fuite, parfois les deux. C’est aussi l’année probable où Maïmonide perd sa mère. Pendant cinq ans (1150-1160) sa famille erre de ville en ville en Espagne et probablement en Provence. Lire la suite de « Lettres de l’exil séfarade : Moïse Maimonide »

Marranes au Honduras

L’incroyable histoire d’une église évangélique qui se convertit au judaïsme

Source : Aish.fr

par Yossef Juarez

Honduras

Je suis né au Honduras, il y a 23 ans. L’aîné de quatre enfants, j’ai vécu dans un quartier entouré de tous mes cousins, dans une rue qui portait le nom des ancêtres de ma mère. Nous fréquentions une église non confessionnelle, mais fortement orientée vers l’évangélisme.

À l’âge de trois ans, j’ai fait une chute du deuxième étage de ma maison et atterri la tête la première sur le béton, fracturant mon crâne. Lorsque les secours m’ont conduit d’urgence à l’hôpital, j’étais totalement immobile et mon regard flottait, inconscient, dans le vide. Mon état était extrêmement sévère. Et puis soudain, le lendemain, une chose étrange s’est produite : je me suis réveillé de mon coma comme si de rien n’était. Le médecin m’a prescrit de nouvelles radios mais plus aucun signe de lésion n’y était visible : pas de fracture, ni même la moindre égratignure…

Suite à cet événement miraculeux, ma famille a renoué avec la foi chrétienne. Pour ma part, j’ai dédié ma vie entière au service de Dieu. Lire la suite de « Marranes au Honduras »

Cédrats de Souccot… en Corse

Enfant, ma grand-mère Corse m’envoyait chaque hiver un énorme cédrat confit de Bastia et aussi des palmes.

cap-corse-Cédrat

Le cédrat est vraisemblablement originaire de Chine ou d’Inde, il fut le premier agrume à gagner l’Europe environ trois siècles avant notre ère. Il s’y adapta au pourtour méditerranéen. Cette variété de citrus (citron) , le Citrus medica L. Corsican, la « pomme d’or », peut peser jusqu’à deux kilos !

Au XIXe siècle, le cédrat confit était considéré comme un produit de luxe, il venait d’Italie pour toute l’Europe. Mais une maladie décima les plantations du continent. Et c’est ainsi que la Corse (le Cap-Corse) prit le relais avec succès. Celui-ci était cultivé dans des vergers en terrasse.

Nonza

Tout le monde connait la liqueur de cédrat, la cédratine, typique de la Corse.

cédratine

Pour les juifs, se procurer un cédrat pour Souccot est une obligation sans prix qui fait l’objet de nombreux contes et légendes.

Car, à l’époque du Temple de Jérusalem la fête de Souccot appelée aussi fête des tentes ou fête des cabanes, est l’une des trois fêtes de pèlerinage (avec Pessa’h et Chavouot). Lire la suite de « Cédrats de Souccot… en Corse »

Le maure, la Corse et les juifs

Figures du « maure » en Méditerranée

testamoraEcouter : Shecharchoret (La fille noire, la mauresque,  Morenica en ladino) :

Avec l’expulsion des Juifs d’Espagne 1492, puis celle des Morisques en 1609, le royaume chrétien exclut ses minorités ethniques et religieuses. L’expulsion des juifs qui vivaient en Espagne depuis presque deux millénaires est le résultat d’un long processus de marginalisation qui commence véritablement à partir de la victoire de Las Navas de Tolosa en 1212 et marque un tournant politique. A partir de ce moment, les Chrétiens « re-conquièrent » la péninsule ibérique contre les Musulmans et marginalisent progressivement les juifs avant de les persécuter. Cette Reconquista, croisade contre ceux que la Chrétienté qualifie d’ « Infidèles « musulmans et juifs…

La conquête de Grenade le 2 janvier 1492 qui signe la fin du Califat andalous est suivie deux mois plus tard, le 31 mars 1492, du décret d’expulsion des juifs. Les derniers musulmans, les « Morisques » suivront en 1609.

On sépare donc les chrétiens des infidèles. Les Siete Partidas , le plus important code de lois médiévales publié en1265 par le roi Alfonse X, stipule que :

“Tous les juifs, hommes et femmes, qui vivent dans le royaume doivent porter un certain signe sur la tête, de sorte que tout le monde sache distinguer le juif de celui qui ne l’est pas. Et, celui qui ne le porterait pas, devra payer une amende de dix maravédis d’or chaque fois qu’il ne l’ait pas ; et, s’il n’a pas de quoi verser cette somme, il recevra publiquement dix coups de fouet.” (titre XXIV, loi XI)

Comme le montre Maria Ghazali  « La marginalisation et l’exclusion des minorités juive et musulmane était en train de se mettre en place au lendemain de la conquête chrétienne. Les mesures discriminatoires déjà prises alors vont se perpétuer, voire s’aggraver, pour aboutir à l’expulsion ou à la conversion forcée des
Juifs en 1492 et des Mudéjares (maures) de Castille en 1502. Les
dispositions prises envers les renégats et les hérétiques annoncent déjà aussi la politique que mènera l’Inquisition espagnole à l’époque moderne vis-à-vis
des Judéo-convers et des Morisques ».

Les événements de 1492 sont donc la fin d’un processus par lequel l’Espagne exclut ses minorités ethniques et religieuses. (voir à ce sujet l’article de Maria Ghazali : Marginalisation et exclusion des minorités religieuses en Espagne : Juifs et Maures en Castille à la fin du Moyen-Age ) Lire la suite de « Le maure, la Corse et les juifs »

Olivier Long, « mare a mare », chemins de mer marranes

Source : Corse Net Info

Olivier Long (mon frère jumeau), peintre d’origine bastiaise, présente l’exposition de quelques-unes de ses toiles les plus significatives à la galerie GOUR-BENEFORTI, 8 Rue Napoléon à Bastia du 3 au 27 Septembre.

> Il donnera également deux conférences à la Librairie des deux Mondes, rue Napoléon :

> Ecouter sur France Culture : Alain Veinstein reçoit Olivier Long, – auteur de « L’oeuvre comme exercice spirituel. L’imaginaire stoïcien des artistes » (Hermann)

Olivier Long

« Quitter le village, l’olivier, la table, le pain, le vin, la chaleur du foyer quand l’abeille butine la grappe, et que le libecciu, soufflant Sud-Ouest colore de noir la mer à Bastia, tel fût le destin de nombreux corses. Au loin il y a Tahiti, entre cyclone et paradis, et aussi l’Afrique noire, Bamako outremer, triste hôpital où l’on meurt vite. Qu’allions nous faire là ? »

« L’insulaire lancé sur la vague sombre, dans l’immensité qui ne dit rien rencontre pourtant l’autre rive. La lumière de l’horizon devient son destin, son étoile. Pour tragique et redouté que soit l’exil, quand le large existe, il n’est pas que drame. Alors que les marins se révoltent sur les caravelles en route vers les Indes surgit une terre. L’horizon n’est pas simple vide. Par-delà le fux et rfllux, suivant la courbe de la terre, le rivage est passage. Loin de tout exotisme, brille une imprévue lumière qui fait de l’autre rive un seuil et un soleil.
Ce seuil, je le peins » dit-il. Lire la suite de « Olivier Long, « mare a mare », chemins de mer marranes »

« La Corse, Île des Justes ? » : France 5 relance le débat

« Les Corses dans leur ensemble ont considéré que c’était une partie d’eux-mêmes que l’on touchait …  c’est une tradition en Corse que l’on accueille les Juifs et ce qui s’est passé pendant la guerre, n’est que la conséquence d’une relation ancestrale ».  (Grand Rabbin Haïm Korsia – Korsica ?)

Bastia

Bastia de chez nous : à droite en bas il y a la rue du Castagno qui donne sur le vieux port et où se trouve l’unique synagogue de l’Ile.

 BeitMeir

En bas de la rue du Castgno (chataignier en corse) : La Beit Knesset beit Meir (synagogue de Rabbi Meir).
Rabbi Meir est un des docteurs de la Mishna (IIème siècle) est mort en Asie Mineure en demandant à ses disciples de l’enterrer sur la côte faisant face à celle de la Judée, « afin que la mer qui lave la terre de mes pères touche aussi mes os » (T.J. Kilayim 9, 4)

bracelet de maman

Heureux comme un Juif en Corse

Je pense que les corses devaient être assez liés aux juifs ou les croisaient en diaspora car ma mère porte ce bracelet juif tunisien que son père militaire colonial avait acheté à sa femme en 1938 en Tunisie à Gabbès (il est mort en 1943 en Afrique noire). Mon grand-père avait demandé à ma grand-mère de le donner à sa fille à naitre. Au milieu il y a le tétragramme, le Nom, en lettres cursives. Il a été réalisé par un bijoutier juif de Gabbès.

 Magasin CohenMagasin Hassan

De multiples éléments de ce type montrent la mémoire juive marrane en corse : ainsi ma marraine corse originaire de toscane tout à fait « catholique » se nomme Venturi (Ben Turi en hébreu). Son père était tailleur parmi les tailleurs, vendeurs de chaussures,  juifs de la rue Napoléon : Cohen, Hassan, Polacci (polonais)…

 Voir l’émission ici en replay

Un article de Charles Monti dans CorseNetInfo

Peux-t-on dire que les Corses ont été des héros très discrets pendant la seconde guerre mondiale ? En 1941, Hitler et Pétain intensifient la politique anti-juive.  Comme toutes les préfectures, la Corse reçoit les ordres du Gouvernement de Vichy de rafler dans un premier temps les Juifs étrangers, en zone libre, puis en zone occupée. Mais alors pourquoi la Corse est-elle le seul département de France qui n’a arrêté  ni déporté de juifs, « sauf peut-être un, accidentellement », comme le dit l’avocat et historien, Serge Klarsfeld ? Le documentaire  » La Corse, Ile des Justes » d’André et Clémentine Campana qui sera diffusé le 14 Avril sur France 5 *** dans « La Case du siècle » apportera peut être un début de réponse Lire la suite de « « La Corse, Île des Justes ? » : France 5 relance le débat »

Noachisme : Le messianisme, « L’Eternité d’Israël » et les nations selon le Maharal de Prague

Haggadah de Venise-Prophète Elie-détail

Le prophète Elie annonce l’arrivée du Messie, Haggadah de Venise, 1609 (voir note [1])

Haggadah de Venise-Elie

Toute la page de la Haggadah (voir note [1])

Il faut absolument relire les écrits de Rabbi Yehuda ben Bezalel Liwa, « Notre enseignant, le Rav Loew », Morenou HaRav Loew, connu sous l’acrostiche de Maharal de Prague (1512-1609) et particulièrement Netsah Israël « L’Éternité d’Israël » publié en 1599. Erudit de l’ombre il demeure dans sa ville natale de Posen en Pologne jusqu’à quarante ans, il devient alors rabbin dévoué de la communauté de Nikolsbourg en Moravie pendant vingt ans. A l’âge de soixante ans il rejoint le vieux quartier juif de Prague et à partir des notes et réflexions d’une vie il écrit une oeuvre considérable… qui sera publiée seulement à l’âge de soixante-dix ans. Il meurt vingt sept ans plus tard à l’age de 97 ans laissant derrière lui une oeuvre considérable. Cette haute figure de la renaissance, contemporain des maîtres de Safed et d’Isaac Louria, au coeur d’une mutation importante de la morale et du messianisme juifs de son époque a déployé une puissante réflexion sur le messianisme juif et sur son lien avec le processus originaire de création. Son nom est associé à la légende du Golem, cette créature d’argile, fiction sur l’adam originel finalement assez proche des préoccupations théologiques du Maharal.

Il faut dans un premier temps évacuer  une idée fausse du messianisme. Celle qui le conçoit comme une projection du désir de l’homme de la Rédemption, envisagée comme une coïncidence avec l’origine, qui n’est au fond qu’une forme populaire d’idolâtrie (la présentation du christianisme comme un « messianisme réalisé » qui n’attendrait plus la Géoula en est une des multiples formes)? Cette réponse est au fond une mauvaise réponse à une bonne question, celle de l’absurde et du vide de l’histoire. Il nous faut évacuer cette conception naïve si nous voulons comprendre le Maharal. L’autre tentation tout aussi récurrente consiste en  la spéculation sur la date de venue du messie. Un exercice que déconseille le Talmud : « que se vide l’esprit de ceux qui calculent la fin des temps » (T.B. Sanhédrin 97, 2.); les spéculations messianiques… rendent fou! Ce n’est bien évidement pas dans ce contexte que se situe le Maharal de Prague, même si sa réflexion est sans doute une volonté de réponse rationnelle à l’apocalyptique délirante qui saisit certains de ses contemporains face à la souffrance bien réelle du peuple.

La pensée du Maharal naît comme toutes les réflexions messianique dans un contexte de catastrophes :  les expulsions des juifs d’Espagne en 1492 et la persécution qui s’ensuivit. C’est à cette époque que le grand Isaac Arbabanel (1437–1508), ministre des rois du Portugal et d’Aragon, avait rédigé la première somme juive sur le messianisme. Il espérait que le messie arriverait en 1503… il mourut en 1508 sans en avoir vu l’avènement… A la même époque l’agitation messianique produit des faux-messies activistes politiques comme David Reubeni (1490–1535/1541?) et Salomon Molko (1500-1532) en Italie de 1524 à 1532. En 1516 a été créé le ghetto de Venise, en 1553 le Talmud est brûlé à Rome. En 1563, en Russie, le tsar Ivan le Terrible fait noyer les juifs de Polotzk dans la Dvina. En 1590 les marranes espagnols et portugais fuient en Hollande (Spinoza). Dans ce contexte de souffrance du peuple, la force du Maharal est d’avoir poursuivi la réflexion messianique mais aussi d’en avoir refusé la tentation sous la forme d’une confusion de la Création et de D…. il a donc réfléchi sur le messianisme juif, que professe Maïmonide comme un article de foi tout en ne renonçant pas à l’histoire et au projet d’inscrire le destin d’Israël dans l’histoire de toutes l’humanité, celle des nations. Lire la suite de « Noachisme : Le messianisme, « L’Eternité d’Israël » et les nations selon le Maharal de Prague »

Le pianiste juif de Barletta

Dans Le Monde d’aujourd’hui : « Le juif de Barletta« 
Par Marion Van Renterghem – Barletta (Italie) Envoyée spéciale

« J’étais un enfant normal de Barletta. Mes parents et le curé me parlaient de Jésus, et moi je pensais : Jésus est juif. Je sentais que j’appartenais au peuple juif. Je ne savais pas pourquoi. C’était quelque chose de très primitif, de très simple. Comme si je découvrais d’un coup que je venais d’ailleurs. »

 BarlettaIl y a 93 600 habitants à Barletta, dont deux juifs. Grazia et Francesco Lotoro habitent la zone industrielle de la petite ville des Pouilles, à côté de grands hangars mornes où les camions entrent et sortent. De leur sobre appartement au rez-de-chaussée, via dell’Industria, ils n’aperçoivent ni les oliviers, ni la terre pourpre, ni les châteaux souabes ou les cathédrales couleur crème qui parsèment les bords de l’Adriatique. Dans ce recoin du Mezzogiorno catholique et dénudé, ils se sentent un peu seuls. « C’est difficile d’être juif à Barletta, déplore Grazia. Il n’y a que nous. On ne peut partager les fêtes avec personne. »

 Grazia travaille au bureau de poste de Barletta. Francesco est pianiste concertiste. Grazia la gracieuse est assise bien droite et ne s’exprime que quand on le lui demande, avec un sourire très doux. Francesco a le teint pâle du savant insomniaque et parle sans cesse en promenant son regard myope d’un air égaré. Il peine à expliquer l’immensité de ce qu’il a entrepris. Il répète « ma recherche », mécaniquement, nerveusement. Il se frotte les yeux derrière ses grosses lunettes, s’interrompt soudain pour fouiller dans ses papiers, ne trouve pas ce qu’il semblait chercher, tente sa chance sur l’ordinateur, se met au piano pour faire une démonstration musicale. Il voudrait tant qu’on le comprenne.

Francesco Lotoro est pressé. Trop à faire, trop à dire, pas assez de temps. Il a entraîné Grazia dans la mission gigantesque qu’il s’est assignée : dénicher, décrypter, rassembler toutes les musiques composées dans les camps de concentration et les prisons du monde entier. Il a 48 ans. Aura-t-il le temps avant de mourir ?

 Il ne sait pas très bien quand tout cela a commencé, ni pourquoi. Ses parents, ses frères et soeurs sont de bons catholiques, comme tout le monde à Barletta. Sa mère était couturière et son père avait une boutique au centre-ville. A 11 ans, va savoir pourquoi, Francesco réclame un piano. Un peu plus tard, au lycée, il est saisi d’une autre certitude inexpliquée, une illumination. « J’étais un enfant normal de Barletta, raconte-t-il. Mes parents et le curé me parlaient de Jésus, et moi je pensais : Jésus est juif. Je sentais que j’appartenais au peuple juif. Je ne savais pas pourquoi. C’était quelque chose de très primitif, de très simple. Comme si je découvrais d’un coup que je venais d’ailleurs. » Soudain juif depuis toujours.

Le pianiste - Roman Polanski
Le pianiste – Roman Polanski

 Ses parents ne posent pas de questions à ce fils extravagant qui ne joue jamais, passe son temps entre les livres et son clavier, refuse d’apprendre à nager et n’accorde pas un regard à la mer bleue au bord de la ville. La nuit, sa mère doit lui retirer ses lunettes et refermer l’encyclopédie d’histoire ou l’atlas sur lequel il s’est assoupi dans son lit. Le jour, le jeune Francesco hante la bibliothèque de Barletta pour y scruter tout ce qu’il trouve sur le judaïsme, les juifs des Pouilles, de Calabre et de Sicile. Il pense descendre d’une famille juive convertie pendant l’Inquisition en Espagne. Plus tard, au terme d’un long acharnement auprès des autorités rabbiniques, Grazia et Francesco Lotoro deviennent officiellement juifs.

Ils en sont là, via dell’Industria. Il y a une mezouza à l’entrée. Deux affiches du Caravage égaient comme elles peuvent le salon austère. D’un pas de souris, Grazia apporte du thé et des gaufrettes. La pièce à côté est faite d’un capharnaüm de papiers et de livres savants sur la musique et l’univers concentrationnaire, d’un piano et de deux bureaux. Grazia y a sa place derrière Francesco, qui lui tourne le dos. Elle l’appelle « mon génie ». Un jour, elle a tout quitté, mari et enfants, pour se consacrer à lui et à ce grand oeuvre : « ma recherche », comme Francesco Lotoro le redit encore, de sa voix fatiguée par trop d’urgence. Lire la suite de « Le pianiste juif de Barletta »

Le Noachisme, religion de l’humanité



QUI SONT LES  NOACHIDES  ? LES ATTESTATIONS SCRIPTURAIRES ET TRADITIONNELLES

En ces jours de lecture de la parasha de Noah’(Noé), il est bon de nous rappeler qui sont ces noachides, « Craignant Dieu » ou  guer toshav, ces « étrangers du seuil » que le judaïsme orthodoxe et la Tradition d’Israël reconnait et qu’on retrouve dans la Bible (voir un article détaillé du Rav Haïm Harboun ici), les évangiles (Cf Corneille, Cf. Le centurion de Capharnaüm), et les sources talmudiques.

Ceux-ci ne sont pas d’origine juive d’un point de vue ethnique, le judaïsme ne demande pas à un non-juif de se « convertir », mais ils suivent les sept impératifs moraux qui auraient été données, d’après la tradition juive, par Dieu à Noé comme une alliance éternelle avec toute l’humanité, cette la loi destinée, d’après le judaïsme, au gentils (aux nations) est énoncée ainsi dans la plus ancienne Baraïta  (IIe s. de notre ère, élément mis de coté par le Talmud)  :

« Nos Docteurs ont dit que sept commandements ont été imposés aux fils de Noé: le premier leur prescrit d’avoir des magistrats; les six autres leur défendent:  le sacrilège;  le polythéisme;  l’inceste;  l’homicide;  le vol;  l’usage d’un membre de l’animal en vie ». (Sanhédrin , 56 b.)

Le noachide  respecte donc les sept lois de Noé. L’administration de la justice, bras armé de la loi noachique est une conséquence de l’existence de cette loi: sans tribunaux point de justice. Selon  la Tradition juive, tout non-Juif vivant en accord avec ces sept lois est considéré comme un Gentil Vertueux et a sa part dans le monde à venir. Les adhérents à ces lois sont souvent appelés B’nei Noah’ (Enfants de Noé) ou noachides.

Si l’on en croit l’avis de Rabbi Méir, le guer toshav est celui qui abjure  l’idolâtrie, autrement dit qui fait profession de foi du monothéisme.  Le Talmud ajoute « Tout homme qui refuse un culte étranger [c’est à dire l’idolâtrie]  est appelé juif » (Talmud de Babylone Meguilla 13a).

LES NOACHIDES ET PROSELYTES DE LA PORTE SELON ELIA BENAMOZEGH

Le fondement de ce statut a été défini par Elia Benamozegh, rabbin de Livourne du XIXème siècle, dans Israël et l’humanité et popularisé en France par son disciple Aimé Pallière ainsi qu’il le rapporte dans « Le sanctuaire Inconnu »:

Ce noachisme dont j’entendais parler pour la première fois me surprenait et me rebutait comme une chose inconsistante et dont le nom était pour le moins étrange. N’être plus chrétien de fait et conserver encore ce nom, n’être pas juif et me réclamer cependant d’une certaine manière du judaïsmec’était là une position équivoque et pour laquelle je ne me sentais pas le moindre attrait. Tout cela je l’exposai en toute franchise dans mes lettres au rabbin livournais en sollicitant les explications que réclamait sa réponse inattendue.»
(Aimé Pallière »Le Sanctuaire Inconnu » p. 137)

Pallière fait référence à la pensée d’Elia Benamozegh dans Israël et l’humanité. Un livre de la plus haute importance. Citons en un passage :

Noachides et prosélytes de la porte.

Le nom de noachide donnée à la religion de l’humanité par opposition au judaïsme, ne signifie nullement que la tradition représentée par cette loi ne date que de Noé. Elle remonte au contraire, comme en témoigne le Talmud [1], jusqu’à Adam. Pourquoi donc cette appellation de noachide? C’est d’abord parce que l’humanité a été renouvelée par Noé et c’est aussi parce que l’arbre ethnographique indique comme souches de toutes les races humaines avec leurs caractères spécifiques les trois fils de Noé, en sorte que c’est en Noé seulement que la constitution de l’humanité atteint sa perfection, en ce sens que l’unité primitive donne naissance à la diversité, les différents peuples, descendants de Sem, de Cham et de Japhet, reconnaissant un père commun. Lire la suite de « Le Noachisme, religion de l’humanité »