La sortie d’Egypte, sujet central de toute la Torah

Marc Chagall, le passage de la mer

Un rituel alimentaire lié aux émotions

Le Seder de Pessah n’est pas un repas ou un rite mais un « ordre » en hébreu, il s’agit d’ordonner et de structurer les choses et sa propre existence personnelle et familiale en profondeur. Le soir de Pessah tout juif enseigne à ses enfants comment ordonner sa vie en homme et en femme libre.

Il s’agit donc d’un processus psychologique abréactif (qui vise à provoquer un choc émotionnel) familial réalisé dans le Seder de Pessah par la consommation de l’agneau (korban Pessah), de la matsa (pain non levé), et du Maror herbes amères… qui touche la profondeur inconsciente des convives et les relie à l’Eternité d’Israël. Nous consommons et nommons ces réalités car comme le dit l’Haggadah :

« Rabbane Gamaliel disait. Celui qui ne mentionne pas à Pessah ces trois choses n’a pas rempli son devoir, ce sont l’agneau pascal, le pain azyme et les herbes amères. PESSAH, MATZA, MAROR.»

Il s’agit donc de convoquer la mémoire émotionnelle liée au gout et aux odeurs, qui est totalement intuitive car elle ne passe pas par la raison et de nommer ces émotions. Si l’on en croit les neurologues, les gouts et les odeurs sont plus évocateurs que les autres systèmes sensoriels comme la vue, l’ouïe, l’odorat et le toucher, elle passe avant le langage ou la vue qui éveillent des régions du cerveau responsables de l’analyse cognitive. L’émotion gustative ou olfactive touche directement la mémoire sans passer par l’intelligence rationnelle. Le goût est directement connecté sur une région qui sert de capteur émotionnel au cerveau : l’amygdale. L’émotion gustative provoque donc une émotion sans passer par le néo-cortex, siège de la conceptualisation de la rationalité et du langage. C’est ce qui fait qu’une odeur ou un goût peut réveiller tout un mode de souvenirs d’enfance, comme la madeleine de Proust ou un plat cuisiné par votre maman que vous aviez oublié sans que celui qui le ressent n’arrive à conceptualiser comment ce souvenir l’envahit en une puissante émotion et parfois des larmes. On se rappelle de la phrase de Proust : « La vue de la petite madeleine ne m’avait rien rappelé avant que je n’y eusse gouté ». L’hippocampe et l’amygdale, deux régions impliquées dans la mémoire sont donc convoquées à ce seder qui est un mémorial, un rappel de la libération de la sortie d’Egypte que chacun doit actualiser de manière personnelle pour se projeter dans un futur, celui de la libération finale de la Géoula.

C’est ce qui se passe dans les Seder de Pessah et Roch Achana. Nous sommes invités à gouter des mets comme l’herbe amer et à les transformer en mots car cette amertume nous explique les seder :

« Ces herbes amères pourquoi les mangeons nous ? C’est parce que les Egyptiens firent une vie amère à nos pères en Egypte ainsi qu’il est écrit : ‘‘ Il leur rendit la vie amère par une dure servitude en les employant à faire du mortier, des briques et des corvées dans les champs, toutes sortes de travaux imposés avec rigueur »

De même le Harosset ce mélange de fruit secs moulus et de dattes écrasées que nous mangeons rappelle le mortier, qu’utilisaient les esclaves hébreux en Egypte pour fabriquer les briques nécessaires aux constructions. C’est le seul élément doux du plateau.

Pessah et l’émergence de la conscience juive

Il s’agit donc de nommer des émotions et de les faire advenir au langage pour être libre. De passer d’une mentalité d’esclave pris dans le flux de ses émotions pour les amener à la conscience. Cette prise de conscience des émotions s’appelle les sentiments pour une neurologue comme Antonio Damasio[1]. La conscientisation est la porte de la liberté, la sortie de l’abrutissement de l’état d’esclave. Sans cette nomination des émotions il est impossible que naisse la conscience qui est le cœur de la vie humaine et juive. On peut transposer à Pessah ces lignes d’Antonio Damasio appliquées au cerveau et au vivant :

Lorsque les sentiments, qui décrivent l’état interne du vivant à un moment précis sont « placés », voir « situés » au sein de la perspective actuelle de l’organisme dans son ensemble, alors la subjectivité émerge. Et à partir de ce moment les événements qui nous entourent et auxquels nous participons (et les souvenirs que nous remémorons) sont investis d’une nouvelle capacité : ils peuvent importer à nos yeux, influencer le cours de notre vie. Les événements nous importent ; ils sont automatiquement qualifiés de bénéfiques ou non. Sans cela les inventions culturelles de l’humanité ne pourraient exister.

L’expérience mentale de l’esclavage, la prise de conscience va conduire les hébreux à un nouveau regard sur eux-mêmes et c’est ainsi que nait Israël en sortant d’Egypte comme conscience de soi. La destruction de l’agneau, dieu des égyptiens, dont les hébreux vont badigeonner les linteaux de leur maison (pour que le mort de l’idolâtrie les épargne !) est une radicale remise en cause de l’Etat totalitaire religieux d’Egypte dont le Pharaon se rêve pour le maître de la vie elle-même, il se rêve « au-dessus du Nil ». Passover dit on en anglais, passer au-dessus, c’est le vrai sens de Pessah, l’émergence, la sortie de la vie morte de l’esclave sans conscience spirituelle ni humaine. La sortie d’Egypte.

Par le mémorial c’est chacun de nous qui expérimente cette conscience de soi renouvelée et peut donc prendre en main son destin en incitant ses enfants à le faire par le récit. La Haggadh de Pessah insiste pour dire que c’est chacun de nous qui sort d’Egypte ici et maintenant :

« Tu raconteras à ton enfant ce jour-là, c’est pour ceci que l’Éternel a agi pour moi quand je suis sorti d’Égypte.

On pourrait penser que (la discussion sur la Sortie d’Égypte) doit avoir lieu dès le premier du mois. Aussi, la Torah dit : « En ce jour-là. »

Mais « en ce jour-là » pourrait vouloir dire quand il fait encore jour ; aussi, la Torah dit : « C’est pour ceci » tu dois le faire seulement lorsque [ceci, c’est-à-dire] la Matsa et le Maror, sont placés devant toi.

Tous les jours de ta vie

La Mitsva ne concerne pas seulement ce soir-là mais chaque jour de l’année. Car on rappelle l’évènement de la sortie d’Egypte à chaque instant de la vie juive, par exemple dans le second paragraphe du Chema matin et soir.

« Je suis l’Éternel votre Dieu, qui vous ai fait sortir du pays d’Égypte pour devenir votre Dieu »

D’autre part, on rappelle la sortie d’Egypte le Chabbat qui est célébration de la création du monde et de la Sortie d’Egypte comme cela est rappelé après la bénédiction du Quidouch du vendredi soir (et dans toute la liturgie de Chaarit, l’office du matin) comme si ces deux évènements étaient liés et concomitants.

« Tu es source de bénédiction, Éternel notre Dieu, Souverain du monde, qui nous as sanctifiés par Tes commandements, et nous as désirés. Son Chabbat saint, Il nous l’a légué avec amour : commémoration de l’acte créateur, première des Solennités, souvenir de la sortie d’Égypte. »

Le texte de la sortie d’Egypte est aussi inscrit dans les tefillins de la tête et du bras.

Toute la vie du juif est donc un « souvenir » de la sortie d’Egypte, mais dans ce cas pourquoi célébrer Pessah ?

Dans le chapitre 3 du Guévourot Achem le Maharal de Prague nous l’explique avec son génie habituel. Le Maharal reprend la discussion de la Michna citée par la Haggadah qui demande s’il faut rappeler cette sortie seulement le jour ou aussi la nuit :

« On mentionne la sortie d’Egypte durant les nuits. Rabbi Eléazar ben Azaria[2] dit : me voici comme âgé de soixante-dix ans et je n’ai pas obtenu qu’on dise la sortie d’Egypte pendant les nuits jusqu’à ce que Ben Zoma l’ait déduit car il est dit : ‘‘ Afin que tu te souviennes tous les jours de ta vie’’ (Dt 16, 3). ‘‘Les jours de ta vie’’ – les jours ; ‘‘tous les jours de ta vie’’ – les nuits. Et les sages disent : ‘‘Les jours de ta vie’’ – ce monde-ci ; ‘‘tous les jours de ta vie’’ – pour inclure le monde à venir. (TB Berakhot 12b)

On en déduit que chaque juif doit célébrer la sortie d’Egypte à chaque instant. Et le Maharal commente :

« Le soir de Pessah on n’a pas seulement l’obligation de se rappeler de la sortie d’Egypte mais on a une obligation supplémentaire celle de raconter et de diffuser l’évènement de sortie d’Egypte pour annoncer le Nom de Dieu au monde entier (baeolam) » (Maharal de Prague, Guévourot Achem 3)

La mémoire de la sortie d’Egypte et la publication du Nom divin aux Nations

Toute l’année donc on se souvient de la sortie d’Egypte, seul in peto mais le soir de Pessah on en parle à tous, on se demande comment publier et diffuser la nouvelle de cet événement considérable non seulement auprès d’Israël mais aussi des Nations. La sortie d’Egypte ne signe pas seulement la naissance du am Israël, elle est un évènement ontologique de portée universelle qui doit être diffusé à toutes les créatures.

Pourquoi ? Parce que la libération d’Egypte du peuple d’Israël est en elle-même une annonce de la réalité d’Achem, du Nom de Dieu, pour les Nations. La sortie d’Egypte fonde Israël comme lieu-tenant de Dieu en ce monde. Israël représente dans le matériel la divinité, le spirituel.

Jusque-là les enfants d’Israël se transmettaient le massé avot siman levanim, ce que leurs pères leurs avaient raconté par la parole, mais désormais les hébreux voient la réalisation des promesses divines comme ils « verront les voix » au Sinaï. Israël parait sur la scène de l’histoire permettant de mettre en rapport le monde avec le Dieu absent de ce monde.

« Il faut se rendre compte que la Torah a fait de la sortie d’Egypte le sujet central de toute la Torah, la base de toutes les bases et la racine de tout. Il y a une multitude de mitsvot dans le Torah qui sont venues pour nous faire éprouver le message de la libération. Pourquoi ce même sujet revient dans différentes mitsvot ? Pourquoi la fête de Souccot ? Pour nous rappeler que le Saint béni soit-Il a fait résider les enfants d’Israël dans le désert » (Maharal de Prague, Guévourot Achem 3)

La sortie d’Egypte est non seulement le fondement de la création du am Israël mais elle initialise un processus de développement du am Israël comme une plante qui pousse. Un évènement qui n’a pas seulement eu lieu il y a 3000 ans, une commémoration, mais que nous revivons dans chaque mistva qui nous faire éprouver cette réalité sous des formes différentes sous la forme d’un mémorial : d’une libération actualisée et amplifiée par l’histoire. Comme le am Israël nous trouvons notre identité par notre libération et notre unification.

La sortie d’Egypte est donc bien au fondement psychique de l’individu libre. Cette liberté est le fondement de la sortie de l’idolâtrie, de la dispersion dans les objets de ce monde comme l’affirme la Haggadah de Pessah.

« Au début, nos pères adoraient des idoles ; mais, maintenant, l’Omniprésent nous a approchés à Son culte, comme il est dit : « Josué dit à tout le peuple : Ainsi parle l’Éternel, le Dieu d’Israël : vos pères vivaient de l’autre côté du fleuve Téra, le père d’Abraham et le père de Nahor, et ils servaient d’autres dieux.

La sortie d’Egypte est un mémorial de l’acte fondateur anti-idolâtrique d’Abraham qui s’exile des idoles de son père Téra pour fonder une dynastie d’errants monothéistes :

« Et J’ai pris votre père, Abraham, d’au-delà du fleuve, et Je l’ai conduit sur toute la terre de Canaan. J’ai multiplié sa descendance et je lui ai donné Isaac, et, à Isaac, J’ai donné Jacob et Esaü. A Esaü, J’ai donné le mont Séir pour qu’il le possède, et Jacob et ses fils, sont descendus en Égypte »

La sortie d’Egypte reconnecte le peuple avec cette famille originaire dont le Dieu est celui d’Abraham, Isaac et Jacob.

Cet évènement fait signe de la libération de la fin des temps, lors de la guéoula, comme le dit Isaïe :

Et en ce jour-là, le Seigneur étendra une seconde fois la main pour reprendre possession du reste de son peuple, qui aura échappé à l’Assyrie, à l’Egypte, à Patros, à Kouch, à Elâm, à Sennaar; à Hamat et aux îles de la mer. Il lèvera l’étendard vers les nations pour recueillir les exilés d’Israël et rassembler les débris épars de Juda des quatre coins de la terre. Alors cessera la rivalité d’Ephraïm et les haineux dans Juda disparaîtront: Ephraïm ne jalousera plus Juda, et Juda ne sera plus hostile à Ephraïm. Mais ils fondront de concert sur les Philistins, au couchant; ensemble ils dépouilleront les fils de l’Orient. Ils feront main basse sur Edom et Moab, et les enfants d’Ammon recevront leurs ordres.

Et l’Eternel imprimera l’anathème au Golfe égyptien; de sa main, de son souffle impétueux, il frappera le grand fleuve, et il le divisera en sept ruisseaux, où l’on marchera à pied sec. Et ce sera une chaussée pour le reste de son peuple, échappé à l’Assyrie, comme il y en eut une pour Israël le jour où il sortit du pays d’Egypte. (Isaïe 11)

Le Maharal, curieusement, lie le mémorial de la sortie d’Egypte et la tente au désert qui n’est pas célébrée à Pessah mais à Souccot car la Soucca nous rappelle non pas le désert mais la sortie d’Egypte.

[1] Antonio Damasio, L’ordre étrange des choses, la vie, les sentiments et la fabrique de la culture, Odile Jacob, Paris, 2017.

[2] Rabbi Eléazar ben Azaria était âgé de 18 ans, ses pairs ont voulu le nommer Prince (nassi) en Israël (le plus grand Rabbi) car c’était un très grand sage dans la Torah ; il était également très riche et était un descendant d’Ezra (le scribe).

« Ecoute, mon fils, les remontrances de ton père, ne délaisse pas les instructions de ta mère » (Livre des proverbes 1,8)

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Image tirée du film Brooklyn Yiddish (en VOD depuis mardi!)

J’adore ce genre de raisonnement tiré du Ach Tov Va Hessed – Une compilation de décisions halakhiques c’est à dire un guide de la jurisprudence de lois journalières d’après le Maran Harav HaGaon Ovadia Yossef, zal (grand guide des séfardim) et du Rishon Létsion HaRav Itshak Yossef Chlita… rapportées par le rav Avraham Cohen Chlita :

« Dit-on Chalom Alekhem quand Pessah tombe un vendredi soir ? Certains décisionnaires disent que l’on ne récite pas Chalom Alekhem quand Pessah tombe un vendredi soir, comme cette année ; car on doit se hâter de faire kidouch. Cependant chacun fera selon sa coutume (miniagh). »

En bref : voilà la Loi et on discute à perte de vue… mais fait ce que ton père et tes ancêtres t’on dit ! car que t’as dit ton père est Torah lemoché mi sinaï, Loi donnée par D-ieu à Moïse sur le mont Sinaï ; c’est beau non ?

Chabbat Chalom !

HAG AHOUKA SAMEAH ! LA LUMIERE EN VOUS !

Hanouka-Meïr Long

Hochana Rabba : le verdict

Aujourd’hui nous fêtons Hochana Rabba (הושענה רבּה, la grande délivrance) qui est le septième jour de la fête de Souccot. Le jugement rendu à Roch Hachana et consigné à Yom Kippour est scellé et entre en vigueur.

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De quelle Toute-Puissance l’Eternel est-il le nom ?

Et quiconque aura survécu, parmi tous les peuples qui seront venus contre Jérusalem, devra s’y rendre chaque année pour se prosterner devant le Roi, l’Eternel-Cebaot (D. des armées), et pour célébrer la fête des Tentes. Et celle des familles de la terre qui n’irait pas à Jérusalem pour se prosterner devant le Roi, l’Eternel-Cebaot (D. des armées), celle-là ne sera pas favorisée par la pluie. Que si la famille d’Egypte n’y monte pas pour faire ce pèlerinage, elle non plus ne sera pas indemne; mais elle subira le fléau dont l’Eternel frappera les [autres] peuples, pour n’avoir pas fait le pèlerinage de la fête des Tentes. Tel sera le châtiment de l’Egypte et le châtiment de toutes les nations qui ne feraient pas le pèlerinage de la fête des Tentes. (Zacharie 14, 16-19)

Le Midrach des théhilim commente : « [Guidé par les paroles de tes lèvres, j’observe les actions des hommes, les voies des gens violents.] Affermis mes pas dans tes sentiers, pour que mes pieds ne glissent point. » (Ps 17, 5)

« À Roch Hachana, tous ceux qui vont dans le monde passent devant Lui comme un troupeau et les enfants d’Israël passent aussi devant Lui avec ceux qui vont dans le monde. Les ministres (angéliques) des nations du monde disent [alors] : « Nous avons triomphé et remporté le jugement » et nul ne sait qui a triomphé, Israël ou les nations du monde…

Comme le premier jour férié de la Fête arrive et que tout Israël, grands et petits, portent leur loulav (branche de palme) dans la main droite et leur etrog (cédrat) dans la main gauche, tous savent immédiatement qu’Israël a remporté le jugement.

Comme arrive le jour de la Hochana Rabba, qu’on prend les branches de saule et qu’on fait sept processions pendant que le chantre de l’assemblée se tient tel un ange de Dieu, un Livre de Torah au bras, et que le peuple tourne autour de lui à l’image de l’autel … les anges du service divin se réjouissent et disent : « Les enfants d’Israël ont gagné, les enfants d’Israël ont gagné, le rejeton d’Israël ne mentira pas et ne regrettera pas ! » (Midrash Tehillim sur Psaume 17, 5)

Si nous « gagnons » en ce jour c’est évidement dans la guerre contre nous-mêmes, contre nos fanatismes de toute puissance qui nous font croire de manière infantile que le monde est à notre main et ne peut nous résister. La Toute puissance de D. annoncée à Roch Hachana, scandée à Kippour celle le du Roi, l’Eternel-Cebaot (D. des armées), n’a rien à voir avec nos rêves de Toute puissance, avec les armes et armées humaines. Si nous nous mettons à genoux pour prier à Kippour pour la seule fois de l’année (le cœur des prières quotidienne se dit Amida « Debout ») c’est pour tomber de notre arrogance.

La Toute puissance de l’Eternel c’est la puissance du Clément, Miséricordieux, Lent à la colère, Plein d’amour et de vérité. Une « puissance » contre laquelle les chars ne peuvent rien. Une puissance qui nous désarme, nous rend vulnérable aux autres. Nous pouvons enfin baisser la garde et enfin leur parler, car ce n’est pas nous qui assurons notre vie mais Celui qui nous la donne à profusion dans l’eau et la pluie qui sont la Vie. Sans ce Chalom comment célébrer la joie ?

De la joie

« Vous serez joyeux, en présence de l’Éternel votre D.ieu, pendant sept jours » (Lv 23, 40-43),

Souccot est la fête de notre joie. La Sim’hat Beth Hachoéva, est la « Joie du Puisement de l’Eau ». L’habitude à la synagogue est de faire des hoshianot autour de la Tebah avec le loulav pour supplier et demander la pluie.

Loulav

Hoshana-Rabbah

Hochana Rabba, Bernard Picart (1673-1733), Synagogue portugaise d’Amsterdam.

Le Mishna Roch Hachana 1, 2 ajoute :

« Lors de la Fête, le monde est jugé sur l’eau »

Le Talmud dit :

« Celui qui n’a pas vu la joie de Sim’hat Beth Hachoéva n’a pas vu de joie de sa vie. » (TB Soucca 5 )

Non seulement nous sommes les hôtes de la création mais en plus nous serions bien incapables d’en faire tomber une goutte de pluie en cette saisons des pluies d’hiver qui commence (Souccot marque le début de la saison des pluies). Quant à détruire notre écosystème au lieu de de veiller sur lui avec amour pour nos enfants, nous avons déjà largement œuvré en ce sens.

La fête de l’eau était à l’époque du second Temple, une fête pour les femmes dans la cour des femmes du Temple. On y jouait de la flûte (TB Soucca 5,1)

La Soucca de la Reine Hélène était-elle cachère ?

La guemara parle au Traité Soucca d’un personnage pittoresque, la Reine Hélène. Personne d’autre à ma connaissance ne s’appelle Hélène dans le Talmud… et pour cause, les Hellènes ce sont les grecs, les étrangers à Israël… cette reine était d’origine hellénistique. Essayons de comprendre de quoi il s’agit.

Soucca1

L’espace de la Soucca et le temps de l’amour

Il s’agit d’un passage où les sages se demandent ce que doit être la taille d’une Soucca. Dans la première Michna qui commence le traité Soucca. Un tana[1] anonyme dit que le toit doit être à moins de 20 coudées [2] du sol, donc moins de 8 mètres du sol. Mais selon Rabbi Yéhouda (135-170, tana de la 5ème génération, élève de Eliézer Ben Horkanos, Rabbi Akiba, Rabbi Tarfon et d’autres sages de Yavné), même au delà « elle est parfaitement valable ». Cependant  les deux tanaïm invalident une soucca « qui n’a pas  dix paumes (largeur d’un poing fermé )[3] de haut (80 centimètres[4]) qui n’a pas trois parois ou qui a plus de soleil que d’ombre », etc…

La guemara (qui commente en araméen la Michna en hébreu s’empare) de l’affaire… et repart très curieusement de la discussion sur l’erouv (un espace privatisé entre plusieurs familles) à chabbat dans Erouvin[5]. Pourquoi ? probablement parce que l’interdit de la construction d’une maison (le mishkane) est un des trois principes structurant les interdits de chabbat (mélakhot), avec ceux concernant les habits et la fabrication du pain correspondant à la socialité et à la nourriture.

Notre grand risque est de croire qu’une maison ce sont des murs (solides et qui défient le temps), la soucca nous rappelle que le seul but d’une maison est de créer une espace de vie et d’accueil, de convivialité familiale et avec nos amis. Nous sommes de nomades, des passants provisoires en ce monde. Les plus vieilles habitations du monde ont quelques millénaires, le Hessed (amour) dure 1 000 générations soit 20 000 ans nous dit la Torah, Choisir est juste une question de lucidité !

Réfléchir à une maison (la Soucca) revient à réfléchir à ce qui s’y passe et non points au batiment provisoire, à la maison en temps que carrefour de relations familiales et espace d’accueil (la maison). Et si les hakhamim discutent si longuement… pourquoi mois de 20 coudées ? Parce que, dit la guemara, la soucca doit avoir un toit transparent pas trop loin pour qu’on puisse « en prendre conscience » au moment où celui-ci fait de l’ombre. Puis elle ajoute qu’au-dessus de 20 coudée il s’agit d’une maison en dur et donc plus une soucca. Pour Raba l’habitation dans la soucca renvoie aux temps messianiques (2b). Puis après la discussion sur la hauteur on passe à celle de la superficie minimale (20 coudées par 20 coudées), l’in dit qu’on doit pouvoir y installer une table, un autre que les gens de l’antiquité mangeaient allongés sur un lit, un autre encore qu’il suffit d’y passer la tête et une partie du corps, tec… Une intense discussion donc sur l’espace et le temps qui concerne moins des calculs pointilleux qu’une réflexion de fond sur les catégories fondatrices et structurantes de l’anthropologie humaine que révèle la maison comme espace symbolique.

La maison c’est l’homme. Les différents lieux de la maison sont les fonctions humaine : manger, dormir, se reproduire… la maison nous « enveloppe » et crée un espace de liens des membres qui forment ensemble une « famille » réunie comme on réunit les espèces du loulav : palme, saule, myrte, Cédrat, qui représentent Tout Israël. (photo). Son intérieur révèle beaucoup de l’intérieur de ses habitants . Notre désordre intérieur correspond souvent à un désordre physique. La décoration d’une maison raconte notre histoire familiale avec ses mythes et ses secrets. Posséder une maison fait parfois partie de l’estime de soi pour un couple, au delà de la reconnaissance sociale. Alors camper dans une tente avec un toit qui laisse passer la lumière c’est tout un programme !

Soucca Meïr2

Nous pensons spontanément dans l’espace en terme de taille et de grandeur mais la vraie grandeur est spirituelle, intime, d’amour. Quand on relativise l’espace on peut comprendre la vraie réalité spirituelle, et éventuellement l’Incommensurable.

Nous ne cessons-nous de répéter depuis Roch Achana et Kippour :

Vaya’vor Adonai al panav, vayikra: Adonai Adonai El rahum v’hanun erekh apayim v’rav hesed v’emet, notzer hesed la’alafim… « La Divinité passa devant lui et proclama: « ADONAÏ est l’Etre éternel, tout puissant, clément, miséricordieux, tardif à la colère, plein de bienveillance et de vérité, il conserve sa faveur à la millième génération ». (Ex 34, 6-7)

L’espace que révèle la cabane renvoie au temps de l’amour. L’inscrire dans notre vie la prolonge sur mille générations… c’est le symbole de la soucca provisoire, une réalité d’amour. Venons-en à la Reine Hélène.

La Reine Hélène

Vient un long passage (ci-dessous) qui nous parle de la Reine Hélène et de sa Soucca, dont le toit était bien au dessus de 20 coudée de hauteur ! Bref non seulement elle n’est pas cacher mais ce n’est pas une soucca mais un palais ! Et Rabbi Yehouda demande : « Une reine aurait-elle l’habitude de s’asseoir dans une petite soucca ? »… Pas cachère? Pourtant les Sages de la Torah y allaient dit la guemara. Et un autre rétorque : une femme n’est pas soumise aux obligations de la soucca (liée au temps). Mais un autre affirme : elle avait sept garçons et donc l’un d’entre eux devait avoir au moins treize ans, et donc était soumis à cette règle, imposée aux hommes… Alors casher ou pas ?

Talmud Soucca Reine Hélène

Qui donc peut donc être cette הלני המלכה, Reine Hélène dont nous parle le Talmud ?

La reine Hélène, d’Abiadène, une province sous domination perse proche du Tigre, (nord de l’actuelle Syrie, ancien Kurdistan) est une convertie au judaïsme vers l’an 30. Elle embrassa la religion juive avec ses fils Monobaz et Izatès et une partie de sa cour . Son royaume fut le seul à porter secours aux juifs lors du conflit avec Rome qui aboutira à la première guerre judéo-romaine et au massacre de 70 (25% de la population de Judée fut assassinée) et à la destruction du Temple. Son sarcophage découvert en 1860 dans les tombeaux souterrains des rois de Jérusalem est exposé au Louvre. Il porte une double inscription, gravée à la hâte, mentionnant en hébreu et en araméen « la reine Tzada » plus connue sous le nom d’Hélène, reine d’Adiabène.

Tombe de la reine hélène

détail

Hélène d’Adiabène possédait une palais à Jérusalem à l’époque du second Temple et on peut penser que la vie sous la Soucca était assez loin de ce luxe  :

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(source : Musée d’Israël, Jérusalem)

Hélène d’Adiabène était connue pour sa générosité. Le Talmud parle des présents importants que la reine a donnés au Temple de Jérusalem. La Michna (Yoma 37 a) rapporte que la reine consacra un candélabre d’or au Temple, qui fut placé au-dessus de la porte conduisant à la Cour d’honneur « lorsque le soleil se levait ses rayons étaient réfléchis par le chandelier et tout le monde savait que c’était le temps de lire le Chema ». (Yoma 37b; Tosefta Yoma 82)… Dans le Talmud (Baba Batra 1 et 11) son fils est crédité d’avoir sauvé Jérusalem de la famine (du moins selon Rachi).

Selon le Rabbi Yehoouda  » la Reine Hélène (et ses sept fils) suivaient en tous points les instructions de sages », Ils étaient strictement observants des enseignements des Hakhamim nous dit le traité Soucca.

Ceci est confirmé par une michna du traité Nazir. La Reine Hélène est l’une des rares personnes identifiées par son nom dans le Talmud comme étant devenue une Nazire par trois fois :

MISHNAH . SI UN HOMME NAZIR DE LONGUE DURÉE A TERMINE SON TEMPS ET ENTRE ALORS DE LA TERRE [D’ISRAËL], L’ECOLE DE SHAMMAI DIT QU’IL EST UN NAZIRITE POUR TRENTE JOURS, MAIS CELLE D’HILLEL DIT QUE SON NAZIRAT RECOMMENCE COMME AU DÉBUT. IL EST DIT DE LA REINE HÉLÈNE QUAND SON FILS (IZATES) S’ÉTAIT ENGAGÉ DANS L’ARMÉE QU’ELLE A DIT: «SI MON FILS REVIENT VIVANT DE LA GUERRE JE SERAI NAZIRE POUR 7 ANS.  SON FILS EST REVENU VIVANT DE LA GUERRE ET ELLE A OBSERVES LE NAZIRAT PENDANT 7 ANS ; À LA FIN DES 7 ANNÉES, ELLE EST MONTEE EN TERRE D’ISRAËL, ET L’ECOLE D’HILLEL A DÉCIDÉ QU’ELLE DEVAIT ÊTRE NAZIRE POUR 7 ANS DE PLUS. VERS LA FIN DE CETTE PÉRIODE, ELLE A CONTRACTE UNE IMPURETÉ RITUELLE, ET ELLE A DONC ÉTÉ NAZIRE POUR VINGT-UN ANS [LA PÉRIODE A RECOMMENCE, 7 FOIS 3 = 21 ] . R. JUDAH A DIT: ELLE N’A ÉTÉ NAZIRE QUE 14 ANNÉES… (TB Nazir 19b)

Il est donc intéressant de constater que la guemara du Traité Souccot nous présente comme exemple du juif observant en cette fête universelle, non pas un homme mais une femme (qui n’est pas astreinte aux mitsvoth positives liées au temps comme celle de demeurer te manger dans la Soucca à partir du 15 Tichri). Non pas un juif mais une prosélyte sincère qui respecte scrupuleusement les décisions des sages.

Le plus étonnant est que Talmud dit :

« Les sages ses fils étaient assis dans une Soucca de plus de seize coudées carrées (la soucca doit avoir 49 paumes carrés au moins), les autorités rabbiniques de l’époque ne lui ont adressé aucun reproche bien que ses fils fussent assis à coté d’elle » (TB Soucca 2b)

Les fils sont qualifiés de Sage (Rakhamim) et elle est assise parmi eux. Ce qui désigne l’étude en langage talmudique.

Je ne connais qu’une autre « femme assis parmi les Sages » dans la Talmud , il s’agit de Berouria la fille ainée de Rabbi ‘Hanania Ben Téradyone devenue la femme de Rabbi Meïr, une femme savante qui  « étudiait 300 Halakhot en un seul jour nuageux » dit le traité Pessahim (62 b).

Hélène est donc comme Ruth l’archétype du guyour. Grand honneur à cette femme !

Etrog Meïr

[1] Les Tanaïm – תַּנָּאִים (répétiteurs) étaient des maîtres de la loi orale. Le tana était le maître qui enseignait la Torah à l’époque de la Michna. Il faisait partie du Sanhédrin, l’assemblée des rabbins qui discutaient la loi et ses applications pratiques.

[2] Amah, אמה : Une coudée = Longueur de l’avant-bras. Distance séparant le coude du médium « Une coudée vaut six palmes » et Rachi précise « c’est l’avis de Rabbi Meir qui dit toutes les coudées étaient de longueur moyenne » (TB Soucca 5b). Entre 40 et 57,6 cm environ.

[3] Sit, סיט : largeur d’un poing fermé.  De 8 à 9,6 cm. Unité utilisée pour la mesure des tissus.

[4] Choul’han Aroukh Ora’h ‘Haïm 633, 8

[5] Erouv signifie mélange ; les différents domaines se confondent et sont comme mélangés pour devenir un seul grand domaine.

– dans le temps (érouv Tavchiline) il s’agit de prolonger un temps avant une fête pour cuisiner pour le chabbat qui suit.

– dans l’espace, Durant Chabbat, il est interdit de transporter quoi que ce soit du domaine privé vers le domaine publique ou vice versa, il s’agit de créer un espace entre plusieurs maisons, où l’on peut porter en faisant un érouv (symbolisé par un fil).

Le rendez-vous avec la Joie

Il y a bien 40 ans que je n’avais pas construit de cabane avec mon frère jumeau !

Ah! qu’il est bon, qu’il est doux pour des frères de vivre ensemble et d’être UN (iahad : UN)! C’est comme l’huile parfumée sur la tête, qui découle sur la barbe, la barbe d’Aaron, et humecte le bord de sa tunique; comme la rosée du Hermon qui descend sur les monts de Sion; car c’est là que Dieu a placé la bénédiction, la vie heureuse pour l’éternité. (Tehilim 133)

Souccot, la fête de la Joie

Chaque année le 15 du mois de Tichri (mercredi soir) nous fêtons l’engrangement. A cette occasion nous fabriquons des cabanes (Soucca) d’où la fête de Souccot appelée « le temps de notre joie » qui dure sept jours.

Les dons de la nature sont l’œuvre de D. mais à force de recevoir la grâce il nous arrive de faire des grâces. Alors nous quittons notre maison et nous construisons un espace fragile, ouvert pour que nous redevenions accessibles. Il est vrai que Kippour nous a préparés à cette vulnérabilité. D. nous a conduit dans des tentes au désert. Cette fête de cabanes nous rappelle notre condition d’errant au désert.

Le Talmud parle à l’infini de la dimension de la Soucca. Cette réflexion et la mitsvah cette construction physique sont une façon de structurer l’espace. Nous vivons dans l’espace et celui-ci peut devenir non pas une demeure qui reflète le pouvoir ou la richesse ou la surface de la personne, mais un lieu d’accueil. La vie s’enclot pour vivre qu’on pense à la membrane de la cellule, à l’habit qui nous permet de communiquer à la maison… trois interdits (faire une maison, un habit, du pain… qui correspondent à la fabrication de la tente de la rencontre ou D. habitait au désert) qui structurent les melakhot (interdits du Chabbat). La Soucca comme le Chabbat est structuration fondamentale de l’existence. Le toit doit laisser passer la lumière celle du ciel. Un coté doit être ouvert pour accueillir. La Soucca c’est le Hessed, l’Amour Universel.

L’Universel et le particulier

Souccot est la fête universelle par excellence. On offrait alors au Temple 70 taureaux pour les 70 nations de la terre. Une manière de dire que si D. a choisi Israël ce n’est pas parce qu’il est le D. d’Israël mais le D. de l’humanité. Ce que nous juifs symbolisons pour tous à Souccot.

A Souccot on lit la Haftara des prophéties de Zacharie :

« L’Éternel sera Roi sur toute la terre ; en ce jour, l’Éternel sera un et unique sera son nom ». (Zac 14, 9).

… un verset que nous disons à la fin de chacune de nos prières. La soucca permet de réunir la famille et les amis, Israël et les Nations, le loulav réunit les espèces (saule, myrte, palme, cédrat). Souccot est la fête de l’Unité ET de l’universalité. Etrange paradoxe. Incompréhensible à vue humaine.

Le Rambam éclaire ce ‘ehad (UN) des peuples dans son Michné Torah :

Malgré tout, les pensées du Créateur du monde sont impénétrables pour l’homme, notre conception et notre pensée sont différentes de la sienne. En effet, toutes ces choses-là concernant Jésus le nazaréen, et l’Ismaélite qui vint après lui [Muhammad], ne sont venues qu’afin de préparer le chemin pour le roi Messie, pour améliorer le monde entier à servir Dieu ensemble : Alors je transformerai les peuples d’un langage commun pour que tous invoquent le nom de l’Eternel et le servent d’un cœur unanime. Moïse Maïmonide, Mishné Torah (Lois des Rois 11, 4).

Le rendez-vous avec la Joie

Nos maîtres de mémoire bénie venaient danser au Temple à Souccot, à l’occasion de la cérémonie de la libation d’eau. On puisait de l’eau à la source de Gihon qui était versée sur l’autel, afin d’obtenir la grâce divine pour les pluies comme nous le demandons aujourd’hui dans les ochiana. Sans eau pas de récolte et pas de vie.

Cette cérémonie était une fête pour les femmes et se déroulait dans le l’azarat nashim (la partie du Temple réservée aux femmes). On y jouait de la flute (TB Soucca 5,1)

« Celui qui n’a pas vu la joie de Sim’hat Beth Hachoéva n’a pas vu de joie de sa vie. » (TB Soucca 5 ). On trouve la trace de cela dans le Livre d’Isaïe :

וּשְׁאַבְתֶּם-מַיִם, בְּשָׂשׂוֹן, מִמַּעַיְנֵי, הַיְשׁוּעָה

Vous puiserez de l’eau avec allégresse aux sources du salut » (Is 12, 3)

Que cette joie t’habite cher lecteur, chère lectrice !

Chana Tova 5778 !

Chana Tova

Un repas en forme de jeux de mots

Le soir pour le Seder (« ordre » : repas rituel) nous allons manger divers mets : dattes, haricots blancs, poireau, betterave, courge, pomme au miel…

Le Talmud, (Kreitot 6a), rapporte au nom de Abayé : « on consommera, le jour de Roch Hachana, Kra VéRoubia, Karti, Silka, Vétmaré ». De nombreuses traductions ont été données à ces différents aliments ; entre autres, respectivement : citrouille ou courge, haricots ou trèfles, poireau, betteraves ou épinards, et dattes.

Il s’agit comme dit le livre d’Ezéchiel  :

« Et il me dit:  »Fils de l’homme, mange ce que tu trouves là, mange ce rouleau et va parler à la maison d’Israël. » J’ouvris la bouche, et il me fit manger ce rouleau. Et il me dit:  »Fils de l’homme, tu nourriras ton ventre’ et rempliras tes entrailles de ce rouleau que je te donne » ; je le mangeai et il devint dans ma bouche aussi doux que du miel. »… Et l’esprit m’emporta et j’entendis derrière moi le bruit d’un grand tumulte:  »Bénie soit la gloire de l’éternel en son lieu! » » (Ez 3, 1-3)

Dans Manger le livre: Rites alimentaires et fonction paternelle, mon ami Gérard Haddad raconte ce que signifie cet étrange rite :

« Au cours de ce repas, on consomme symboliquement une série de mets. C’est le déchiffrage de ce « repas totémique » qui va me mettre en présence d’un phénomène inattendu : à savoir qu’il y a une opération psychique, à peu près jamais vue, à savoir que l’homme mange de l’écriture. Tous ces fragments d’épinards, d’ail, de datte, etc., n’ont pour rôle que d’apporter les phonèmes de leur nom. »

Nous allons donc manger des mets et des mots :

Les « dattes », (תמרים), liées au mot תם : « terminer » on dit donc la malédiction : qu’il y ait une fin à nos ennemis, ceux qui nous haïssent et tous ceux qui nous veulent du mal. (dans la pensée juive les « ennemis » sont autant les malfaisants qui nous guettent que nos mauvaises pulsions)

Les petits haricots blancs (רוביאלוביא), liés aux mots רב : « nombreux » et לב : «cœur»… pour que nos mérites se multiplient et que Tu nous prennes à cœur.

Le « poireau » (כרתי), lié au mot כרת : « couper », « abattre (un arbre) »… pour que soient abattus nos ennemis.

Le mot « Betteraves »(סלקא) est lié au mot סלק  qui signifie « partir », « disparaître » … pour que disparaissent nos ennemis.

La « courge » (קרא) liée au mot קרע : « déchirer » et aussi קרא : « annoncer », « énoncer »… pour que le mal de notre verdict soit déchiré, et que nos mérites soient énoncés devant Toi..

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La « grenade » aux supposés 613 grains (autant que de préceptes-misvoth de la Torah)… pour que nous soyons remplis de mitsvot comme la grenade [est remplie de grains].

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La « pomme et le miel » (תפוח בדבש) …pour  une année bonne et douce comme le miel. 

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Et enfin l’étonnante tête de poisson ou de bélier… un jeu de mot à elle toute seule en cette tête (rosh) de l’année (ha Shana) alors qu’on dit : « Puisse être Ta volonté, Éternel notre D.ieu et D.ieu de nos pères, que nous soyons à la tête et non à la queue. » … cf. les premiers seront les derniers etc…

Étrange midrash alimentaire, étrange rite paternel du judaïsme qui nous renvoie à la voix originaire.

‘Lorsque les Israélites se saisissent de leur chofar, le Saint béni soit-Il, change de trône: il quitte celui du jugement pour occuper celui de la miséricorde’

La Mitsva est d’écouter le Chofar à a synagogue le jour de Roch Achana. Le chofar est cette corne de berger (corne de bélier) qui permet, comme en Corse, d’appeler le troupeau pour le rassembler. Il s’agit de retourner (techouva) vers D-ieu au sens physique et spirituel.

Yom Terua’h (le jour de la sonnerie) ainsi que l’appelle le Torah, Roch Achana, marque le premier des 10 jours redoutables entre Roch Achana et Kippour, le 1er des 10 jours de repentance. Le Chofar appelle à la repentance, la techouva.

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« Bienheureux le peuple qui connaît le Son du Chofar ! Ils marchent, ô Éternel, à la Lumière de Ta face ! » (Psaume 89, 16)

Le livre des Nombre 10, 9 dit que D-ieu se souvenait de son peuple Israël engagé dans le combat lorsqu’il percevait le son du chofar… Et le midrach (Lévitique rabba 29, Genèse rabba 56 et Rosh Achana 16a) commente:

“Juda bar Nahmani a commenté en ces termes, au nom de Resh Laqish:  Elohim monte en fanfare (teru’a), YHWH au son du cor (shofar) (Ps 47, 6). Lorsque le Saint béni soit-il monte pour prendre place sur le trône du jugement c’est pour rendre un verdict, ainsi qu’il est dit: Dieu monte en fanfare… Mais lorsque les Israélites se saisissent de leur chofar, le Saint béni soit-Il, change de trône: il quitte celui du jugement pour occuper celui de la miséricorde, ainsi qu’il est dit: D-ieu (monte) au son du cor. Son cœur est empli de miséricorde et il leur pardonne. Quand cela a-t-il lieu? Le premier jour du 7ème mois.”

Le soir de Roch Achana nous faisons Tachlikh : nous jetons un caillou dans un cours d’eau. Ce sont nos péchés.

“Elohim monte en fanfare (teru’a) Achem au son du cor (chofar)” (Ps 47, 6)

 

Chavouot, Le paradoxe du Sinaï

Sinaï

Nous Sortons de Chavouot. Cette très vieille fête, l’une des trois fêtes agraires de pèlerinage où l’on montait au Temple. On y commémore le don de la Loi au Sinaï.

Comment un solennité aussi centrale que le Don de la Torah a pu être laissée à l’appréciation des quelques personnes ?

L’association du don de la Torah associé à Chavouot n’est pas toraïque. Des rabbins proposaient qu’elle avait été donnée le 6 Sivan tandis que Rabbi Yossé penchait pour le 7 on suivit l’avis de Rabbi Yossé selon lequel la Torah a été donnée le Chabbath 7 Sivan :

Nos rabbins ont enseigné: le sixième jour du mois [Siwan] furent les Dix Commandements donnés à Israël. R. Jose a maintenu: le septième de celui-ci. Raba dit: Tous conviennent qu’ils sont arrivés dans le désert du Sinaï le premier du mois. Il est écrit, ce jour-là, ils sont entrés dans le désert du Sinaï (Ex 19, 1),  tandis qu’ailleurs, il est écrit: Ce mois-ci sera pour vous le début des mois:  tout comme le premier du mois (Ex 12, 2),  le premier du mois [est signifié]. Encore une fois, tous conviennent que la Torah a été donnée à Israël le Chabbat. Il est écrit: rappelez-vous le jour du chabbat, pour le sanctifier tandis qu’il est écrit ailleurs, et Moïse a dit au peuple: rappelez-vous ce jour-là alors là aussi c’était le même jour.
Ils ne sont pas d’accord sur la fixation de la Nouvelle Lune. R. Jose soutient que la Nouvelle Lune a été fixée le premier jour de la semaine [dimanche], et ce jour-là [Moïse] ne leur a rien dit à cause de leur épuisement de la journée. Lundi, il leur a dit, et vous serez à moi un royaume de prêtres [TB Chabbath 86a].

Comment un solennité aussi centrale que le Don de la Torah a pu être laissée à l’appréciation des quelques personnes et que l’Eternel n’ait pas donné son avis ? La Torah « n’est plus aux cieux » et que la tradition orale la fixe désormais, tout comme la Nouvelle Lune, par délibération. Ce qui est un paradoxe; Comment ce qui est transcendant peut-il advenir dans dans l’immanence d’une discussion ?

La Torah a été donnée au Sinaï et ce moment fondateur est hors de l’histoire,  et ne même temps chacun de nous est contemporain du Sinaï…  « elle n’est plus au cieux » dit l’adage talmudique. Bref son Eternité n’est plus accessible à l’homme en dehors de l’épaisseur de l’interprétation de l’histoire et du débat humain. C’est en ce sens que la Torah donnée au Sinaï (Torah lemoché mi Sinaï) est à la fois hors de l’histoire (CF le Maharal dans l’Eternité d’Israël) et au cœur de l’histoire et du phénomène humain. Etrange paradoxe oriental.

Saadia Gaon, mémoire de nos pères

A Chavouot chez les Sefardim on récite le commentaire sur les Dix Commandements de Saadia Gaon (voir ci-dessous), traditionnellement en arabe la langue de ce texte, et traduit en français.

Né en Egypte en 882 (ou 92) et mort en Babylonie en 942, sous le califat abasside, le Rav Saadia Gaon, a été un des premiers à s’intéresser aux sciences profanes (bien que toute la guemara discute évidement son époque). Il sera le premier à écrire une œuvre immense en arabe. Défenseur du judaïsme rabbinique face au karaïsme il va tenter de présenter le judaïsme, ouvrant par la voie à la grande tradition séfarade qui va traduire les concepts de la philosophie grecque dans la culture de son époque.

C’est de cette confrontation du monde de la Torah et des sciences les plus avancées de leur temps (philosophie, astronomie, médecine, histoire…) que naîtront des systèmes de réflexion juives prodigieux et originaux qui vont éclairer leurs contemporains et nous qui les écoutons. Cet enseignement est Torah. Qu’on pense à Maïmonide au Moyen Age puis au Maharal de Prague à la Renaissance, à Emmanuel Levinas en notre temps. On peut dire que la puissance du judaïsme a été d’intégrer les cultures environnantes tout en montrant leur paganisme pour y retourner de manière plus humaine. En distanciant ce qui en est humain de l’inhumain. Bref en faisant un travail de sortie de idolâtrie.

Des « étrangers » sortis de l’esclavage d’Egypte sous la houlette de Moïse – appelés alors les guérim – vont devenir, en recevant le don de la Torah un « peuple saint » –goy kaddoch. Le prototype du juif, Ruth la moabite, dont on lit la Meguilah à Chavouot, est justement celle qui se défait de son étrangeté de goya. Et c’est de cette païenne que va naître Oved, père d’Ichaï, père de David d’où naîtra le Machiah.

C’est là le sens de ce commentaire du Keli Yakar (« Récipient précieux ») de Salomon Ephraim de Luntschitz (1550-Prague 1619) sur le 1er Commandement :

 » Pourquoi, demande-t-il, est-il écrit ‘‘Je suis l’Eternel, ton D.ieu, qui t’ai fait sortir du pays d’Egypte «  et non pas… ‘‘qui ai créé les cieux et la terre’’. C’est que le Créateur voulait souligner qu’Il ne s’est pas borné à créer le monde, mais que par la suite, Il continue éternellement à diriger l’histoire de l’humanité « .

Dieu dans l’histoire… alors qu’il est l’Eternel, donc préalable à tout temporalité. Ce paradoxe d’une pensée orientale qui sort de la logique rationnelle n’est résolvable en réalité que dans l’expérience qui est ob-éissance au commandement. Obéir c’est-à-dire « Ob-ouïr », écouter de… D-ieu est à accessible à l’oreille humaine mais « à perte de vue » disait un de mes maîtres.

Comme le montre le dans le Kouzari (I, 11-25), les meilleures preuves de la valeur éternelle de la Torah sont des preuves d’ordre historique car nous croyons à une histoire providentielle.

Comme dit le Deutéronome :

De fait, interroge donc les premiers âges, qui ont précédé le tien, depuis le jour où Dieu créa l’homme sur la terre, et d’un bout du ciel jusqu’à l’autre, demande si rien d’aussi grand est encore arrivé, ou si l’on a ouï chose pareille ! (Dt 13, 32)

Le juif est donc celui qui scrute l’histoire du monde et sa propre vie pour y déceler l’Evènement du Sinaï qui transcende l’histoire et à la fois l’habite. Etrange paradoxe.

Lire la suite de « Chavouot, Le paradoxe du Sinaï »

Le cédrat : un parfum spirituel, fragrances corses dans le monde juif

Conférence de Didier Meïr LONG à la WIZO (Women’s International Zionist Organization) sur la « Mémoire transgénérationnelle juive; et en Corse en particulier »- introduction, le 14 mai 2017.

Comment parler d’une odeur ? Celle trés particulière du cédrat ? J’ai fait sentir le parfum de fleur de cédrat aux gens de ma conférence de la WIZO.

Parfum copie

Quelques étincelles tirées de la nuit de Pessah

De Corse et d’ailleurs

Les familles de Guy et Benny Sabbagh (dont je porte le nom du grand-père le rabbi Meïr Tolédano-zal, rabbin de Bastia de 1920 à 1970) étaient avec nous.

  • Leur père David, président de la communauté de Bastia, chaque veille de Pessah passait une annonce dans Corse Matin pour inviter tout juif de Corse à faire le Seder avec eux.
  • Un jour il a demandé à tous les fabricants de Matsots du continent d’envoyer des échantillons. Puis il a convoqué ses fils pour les tester. Seules celles de Rosinski (les carrées craquantes ashkénazes) ont passé le Blind test. Alors après il vidait son magasin à l’approche de la fête et le remplissait de matsot et faisait la tournée de Bastia avec ses fils pour les distribuer aux juifs.
  • Une femme d’origine corse petite fille de Rabbin d’Alsace et venue avec son mari et sa fille. Parfois la Nechama des Zera Israël parle de loin.

De Tunisie

Gérard Haddad a célébré tout le Seder et il a eu bien du mal avec tous car nous sommes indisciplinés. On a fini à 2 heures du matin…

Il a écrit un nouveau livre : « Monsieur Jean » (hémisphères Zellige), un roman. Il s’agit de l’histoire (vraie) d’un cambrioleur surpris en pleine action par celui qu’il vole… et qui l’invite à prendre le thé… il n’est autre que Jean Rostand. C’est beau non ?

De Riga, d’Israël et d’Ukraine

La cinéaste – poétesse Nurith Aviv est venue de Tel Aviv. J’adore sa manière de parler hébreu. Pas du tout comme Gérard pur tunisien.

Je lui ai lu en arrivant une phrase qu’elle a écrit et qui me hante :

« La mère de ma mère est née à Prague. Sa mère également. Elle parlait allemand comme bien des juifs de Prague. Ma grand-mère a quitté Theresienstadt dans un train à destination de Riga. Le lieu de sa mort est inconnu. Ma mère est morte en Israël. Son dernier mot elle l’a prononcé en allemand. Elle a dit : ‘‘ Aussteigen’’, ‘‘terminus, je veux descendre’’. »

Elle m’a offert un livre que vous devez lire absolument : Trente pages d’Avot Yeshurun (Editions de l’éclat).

Avot Yeshurun (1904-1992) est un poète israélien, né en Ukraine et qui a émigré en Palestine en 1925. Toute sa famille, restée en Ukraine et qui était opposée à son départ, a été assassinée au camp de Maidanek.

Un jour il retrouve par hasard dans un tiroir les lettres de sa famille restées sans réponse. Il écrit trente poèmes comme les trente jours du deuil des lettres des siens. L’édition est bilingue hébreu français. En les lisant, ton âme est convoquée :

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Parfois il arrive que les rêves deviennent réalité

On a reparlé du rêve d’Eliezer Ben Yehouda, qui comme on le sait est un refondateur de la langue hébraïque comme langue de la rue. On a lu « le rêve traversé » traduit par Gérard Haddad où Ben-Yehouda dit :

« J’entendis une étrange voix intérieure m’appeler :

“Résurrection d’Israël et de sa langue sur la terre des Pères.”

Tel fut mon rêve. Sur le coup en effet, ce phénomène m’apparut comme un rêve, une vision nocturne. Mais très vite je ressentis qu’il ne s’agissait pas d’un rêve, et si c’en était un, qu’il ne m’abandonnerait plus. Sentiment et idées contradictoires d’affrontaient en moi : le grand peuple russe d’une part et les idées sublimes de lutte pour sa libération, mais de l’autre une vision qui emplissait mon âme d’une joie sans bornes, Israël renaissant sur sa terre sainte. Mais à un autre moment cette dernière vision se trouvait repoussé et surgissait devant moi l’image d’un petit peuple abbatu et souffrant. […] En mon esprit luttaient deux peuples le russe et le juif qui étaient tous deux en moi se livraient un terrible combat.

Et le juif triompha. Mon sort était scellé. Ma vie et mes forces seraient consacrés à cette tâche de la résurrection d’Israël et de sa langue sur la terre des Pères.»

“Résurrection d’Israël et de sa langue sur la terre des Pères.”, c’est ainsi que commence Langue sacrée langue parlée de Nurith.

Parfois il arrive que les rêves deviennent réalité. Le Talmud dit :

« Il y avait vingt-quatre interprètes de rêves à Jérusalem.

Un jour j’ai fait un rêve

Et je suis allé auprès de tous.

L’interprétation de l’un n’était pas l’interprétation de l’autre.

Or toutes ses sont accomplies pour moi.

Comme il est dit :

« Les rêves suivent la bouche »

Berakhot 55b

Et le Saint, béni soit-Il, nous sauve de leur main !

Après les deux premiers jours de la fête, hier soir, j’ai reçu des images de Ruthy Selinger. Shelomo Selinger 88 ans-son mari, continue de sculpter dans un granit monumental le futur mémorial aux juifs déportés de Luxembourg :

Dans la Haggadh de Pessah on a chanté :

Vehi Che’amda laavoteinou velanou,
chelo e’had bilvad ‘amad aleinou lekhaloténou,
ela chébekhol dor vador omdim aleinou lekhaloténou,
veHakadoche Baroukh Hou matsilénou miyadam.

Voici ce qui a soutenu nos pères et nous !
Car ce n’est pas qu’un seul qui s’est levé contre nous pour nous détruire,
mais, dans chaque génération, ils se lèvent contre nous pour nous détruire ;
et le Saint, béni soit-Il, nous sauve de leur main !

Et le Saint, béni soit-Il, nous sauve.