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Marseille, la « ville des éminences et savants hébreux »

A mon arrivée, Vue de la gare Saint Charles

A mon arrivée, gare Saint Charles

J’ai été invité par Martine Yana qui dirige et anime le Centre Edmond Fleg (FSJU) à Marseille pour parler de mon livre « Des noces éternelles, un moine à la synagogue ». J’ai trouvé là une communauté chaleureuse et vivante, qui réfléchit. Marseille est un peu la « capitale du continent » pour nous autres Corses. La cité phocéenne a toujours été un refuge, un port où l’on pouvait rebâtir un futur, ainsi des rapatriés d’Algérie. Le Centre créé en 1964, a une forte tradition sociale, il a accueilli alors les rapatriés d’Afrique du Nord, puis les Refuznik, ces Juifs soviétiques dont le visa d’émigration était refusé par les autorités, mais il fut aussi un lieu d’entraide pour les Arméniens après le séisme de 1988, les Haïtiens... tous les « enfants d’Abraham », luttant contre toutes formes de racisme, d’antisémitisme, de fanatisme et de xénophobie.

Dés mon arrivée je croise dans la rue un homme et sa femme qui me dit « On vous attendait, le Rabbin H. nous a tellement parlé de vous, je viens vous écouter, je m’appelle Georges Nakache, vous lirez ces quelques poésies… » et il me tend une enveloppe pleine de pochettes classées par thèmes avec dedans des poésies  ! Toute une vie d’écriture et d’espoir. Je repense à cette phrase de Peter Sloterdijk  » Depuis l’Antiquité les livres étaient des lettres envoyées par des hommes d’un bout à l’autre de la Méditerranée, avec l’espoir qu’on les lise ». Partout où fleurissent les communauté juives se trouve le poète qui les enchantent. Grand honneurs à ces femmes et à ces hommes ! Vous lirez les lignes de Georges Nakache après ce post.

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Le centre Edmond Fleg, Martine Yana

Marseille est depuis l’Antiquité l’une des plus anciennes et plus  nombreuses  communauté juive de France, al troisième d’Europe après Paris et Londres. En 1165, Benjamin de Tudèle qui voyage à travers toutes les communautés juives du monde décrit Marseille comme une  » ville de guéonim ‘éminences) « .  Il écrit :

« C’est une ville de guéonim (éminences) et savants hébreux, qui forment deux communautés, au nombre de trois cents familles juives. Elles ont leurs habitations sur les bords de la mer, l’une occupant la partie supérieure, l’autre, celle qui lui est immédiatement inférieure, baignée par les eaux. Elles ont une grande académie et des docteurs de la loi fort instruits. Les chefs de la communauté de la ville haute sont les rabbins Siméon, fils d’Antoli , Iakob, son frère, et Rabbi Lebaro . A la tête de la communauté de la ville basse sont le rabbin Iakob Perpiniano, le rabbin Abraham , le rabbin Meir, son gendre, le rabbin Isaac Gaillac, Abba-Mari et Meir . Marseille est, par son port de mer, une cité très commerçante et très célèbre dans le monde. »

Il y a donc déjà deux communauté « de la ville basse et de la ville haute ». De là Benjamin de Tudèle embarquera pour Gênes. Son témoignage souligne la centralité intellectuelle de la ville dés le début du XIIème siècle. Ainsi, Moïse Ibn Tibbon fils de Samuel Ibn Tibbon le traducteur du Guide des égarés de Maïmonide y naît et poursuit l’oeuvre de traduction de Maïmonide par son père dans les années 1240-1250. Ce rayonnement intellectuel continue au XIVè siècle, en 1320 David Kokhabi, auteur du Migdal David, né à Estella (Kohba = Etoile en hb.) en Navarre loue le rayonnent de Marseille grand centre d’études talmudiques. Au Moyen-âge, les juifs ont compté jusqu’à 20% de la population de la cité. Ils n’en n’ont été absents que de 1500 à 1700, période lors de laquelle ils en ont été chassés.

Marseille 1962

Marseille 1962, arrivée de pieds noirs

Marseille est « La nouvelle Jérusalem de la Méditerranée » ou arrivent les ashkénazes dans les années 30 du XXè siècle, le refuge des pourchassés du nazisme pendant la guerre, des rapatriés d’Afrique du Nord dans les années 60… 70 000 juifs vivent aujourd’hui à Marseille qui est le reflet vivant du judaïsme foisonnant et ouvert de la Méditerranée. Ce qui m’a le plus frappé c’est la richesse de diversité de la vie juive à Marseille.

 

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Tout prés du Centre réunies dans un quartier prés de la rue Paradis (Rappelez vous celle du Film de Verneuil  588 rue Paradis, … la rue Paradis s’achève au 576)…

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… entre la rue de Rome, la rue Saint-Suffren , la rue Breteil et l’impasse Dragon on trouve une riche vie juive.

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J’ai été impressionné le nombre  de synagogues et de rites, reflet de l’histoire de la vie juive phocéenne. Ainsi j’ai visité 4 synagogues réunies dans un seul pâté de maisons (voir photos) :

  • La Grande synagogue de Marseille de rite séfarade
  • Une synagogue ashkénaze
  • Une synagogue de rite constantinois (Algérie)
  • Une synagogue de rite Judéo-espagnol dont le rabbin ne peut être nommé qu’au sein des descendants des sefardim d’Espagne au XVè siècle.

… mais en réalité je n’ai rien vu ! Car il y a 58 lieux de culte juifs à Marseille (source) pour 22 rites : comtadin, marocain, turc, égyptien, sud-marocain, loubavitch -marocain, séfardo-marocain, Constantinien, djerbien,  Habbad, massorti, libéraux… Je me suis aperçu que le Rabbin Harboun est connu là bas comme le loup blanc !

Jusque là juifs, chrétiens et musulmans vivaient comme des fils d’Abraham à Marseille où quatre habitants sur dix sont musulmans. Pas le Club Med quand même… depuis quelques années les agressions antisémites se multiplient comme partout ailleurs.

Martine Yana organise en mars 2016 une exposition sur Les Juifs de Corse en 1915 au Centre ! A suivre…

En revenant j’ai ouvert l’enveloppe de Georges Nakache. Il y avait une lettre : « Il me semble que si un juif réussit à faire ressentir à d’autres ce que lui même ressent profondément… ». Voici un de ses poèmes :

 

Je suis juif mon amour

Je suis juif mon amie

Dans l’arc-en-ciel des cœurs

Sous l’oranger fleuri

Sous les balcons rêveurs où tintent les aubades

Dans les vergers chanteurs

Sous les fraîches arcades

A travers les jardins remplis de sérénades

Et dans la grotte-lyre

Où les belles nageuses

Eclaboussent de rires

Leur nudité laiteuse

* * *

Dans le buisson de ronces

Où l’âme se déchire

Dans le buisson d’épines

Où notre coeur s’enfonce

Au fond des hurlements

Des barbelés en pleurs

Ou dans le chatoiement

D’un bel Eden en fleurs

Je suis juif mon amour

Je suis juif mon amie

Georges Nakache

Catégories :Témoignage
  1. Liliane Abergel
    13 décembre 2015 à 17:08

    Cher Didier,

    Merci de tout coeur pour cet article! Comme j’ai l’intention de visiter mon amie d’enfance Roselyne Gromb, a Marseille ce printemps, ton article a souligne ce que je desire voir dans cette ville: la vie juive … Shavua tov et continue ton travail d’amour, Liliane 🙂

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