Le 14 janvier c’était la Hiloula de Rabbi Israël Abi’hssira – plus connu sous le nom de « Baba Salé » (en arabe : « père priant ») ZAL. Hier à Chabbat le Rav Harboun nous a raconté quelques anecdotes :
« En 1952 l’Alliance Israélite universelle m’a envoyé dans les villages du sud-est du Maroc, le Tafilalet, la porte du désert, près de la frontière avec l’Algérie. L’objectif était de construire des écoles juives dans les villages pour des populations complètement fondues dans la population arabe. Impossible de reconnaître un juif. Comment faire ?
Juifs de Guirland prés de Rissani 1950
Alors j’ai été à la synagogue. Ce sont des synagogues avec une toute petite porte où il faut quasiment se coucher pour entrer. Et habillé à l’occidental au milieu de tous les enfants juifs je me suis mis à dire les Tehilim. Ils disaient : ‘‘ Il y a un goy dans la synagogue qui dit les Tehilim !’’
Synagogue de Rinssani – 1950
Et c’est ainsi que j’ai rencontré Baba Salé. Né au Maroc le 1erTichri 5650 (1890) à Rissani le jour de Roch Hachana. C’était un véritable tsadik.
Son ancêtre Rav Chémouel Elbaz Abissiha est décit par Le ‘Hida, dans Shem Hagedolim, comme un Ish Elokim kadosh, un homme de D-ieu saint. Il était né en Erets Israël et avait vécu à Damas avant que sa famille arrive au Maroc dans le Tafilalet. En arabe, Abou’hatsira signifie : le père de la natte… parce qu’une légende raconte qu’il avait échappé à ses ennemis grâce à une natte. Le fils de Rav Chémouel, Yaacov, connu sous le nom de « Abir Ya’acov », succéda à son père comme Rav du Tafilalet. Le fils aîné de cet homme, Messaoud, le père de Rabbi Israël, Baba Salé était, lui, Av Beth Din du Tafilalet. ».
« Baba Salé dormait comme un bébé les jambes croisées sous un drap. Quand j’arrivais sa femme disait : ‘‘ Réveille-toi Rabbi il y a Harboun qui est là !’’ »… et il émergeait… Il s’est peu à peu pris d’affection pour moi. C’était un homme d’une incroyable générosité »
« Le chant et la musique tiennent une place centrale dans la famille Abi’hssira, c’est grâce à eux qu’on a les zemiroth de Chabbath toutes les mélodies des Piyoutim (chants de prière), le le Iom Achévii, Yodou Lékha, Ashira Na Lididi…
On va du chant à la mémoire et non l’inverse, celui qui ne chante pas ne sera bientôt plus juif ! »
Grand honneur à ce Tsadik.
Baba Salé s’est installé définitivement en Israël en 1964 et il est mort à Netivot, dans le Néguev, le 4 shevat 5744 (dimanche 4 janvier 1984).
La dame à gauche coupée sur la photo c’est Edmonde Charles-Roux. Avec Jean Claude Brialy -à droite, et le jury, ils m’avaient donné le plus haut Prix, celui de la Ville de Saumur en 2005 pour mon livre Défense à Dieu d’entrerà la surprise générale … on ne donne pas de Prix aux passants… (ici avec JCB ECR et le maire de l’époque !).
11 000 personnes étaient passées à Saumur ce week-end. (voir article du monde). La veille, en signature, un type était venu me voir , « C’est vous Didier Long ? Demain, restez prés de l’estrade, on ne sait jamais »… Il ne m’avait pas reconnu, mais moi je me disais que je connaissais ce type. Après ça m’est revenu. Oui c’était le type qui m’avait sauvé d’une pneumonie à la Pitié un an avant. Le professeur Jean-Philippe Derenne, patron de la pneumo à l’hôpital de la Pitié Salpêtrière, lui aussi membre du Jury et passionné… de livres de cuisine. Il m’avait sauvé deux fois la vie ! Et Edmonde Charles Roux ?
Infirmière ambulancière volontaire pendant la seconde guerre mondiale elle rejoint la Légion (11 ème REI), blessée en secourant un homme au feu à Verdun. Direction le maquis et la Résistance. 5 ème division blindée après le débarquement de Provence (« C’est nous, c’est nous les africains qui revenons de loin.. »), Croix de guerre et Chevalier de la Légion d’Honneur en 1945.
Hors cadre
Aprés guerre elle est l’amie de Balthus, Giacometti, Colette, Orson Welles. Anticonformiste elle impose ses vues à Vogue à partir de 1950, mais elle en est virée en 1966 pour avoir mis une femme noire en couverture : «Quand je suis allée chercher mon salaire chez le comptable […], il m’a tendu l’enveloppe en disant : « Je crains bien que ce ne soit la dernière ».» Elle écrit alors son premier roman Oublier Palerme et reçoit le prix Goncourt trois mois plus tard. La prochaine femme noire en une sera Naomi Campbell en 1988. Entre temps Edmonde Charles-Roux a épousé Gaston Defferre maire de Marseille. Elle consacrera sa vie à la littérature.Parallèlement, elle aide les légionnaires démunis et reçoit en 2007 le grade de caporal d’honneur de la Légion étrangère.
Elle a quitté la photo
Son père diplomate l’avait appelé Edmonde en souvenir d’Edmond Rostand, un ami de la famille décédé deux ans avant sa naissance en 1920. Cette année 2005 à Saumur elle avait donné une conférence sur Coco Chanel, un de ses grandes amies et inauguré une plaque « Gabrielle Chanel » au 26, rue Saint-Jean, lieu où la couturière née Gabrielle Chanel le 19 août 1883 dans l’hôpital de la rue Seigneur avait vécut ses premières années (GC, elle, prétendait ne pas être née à Saumur mais que sa mère avait accouché dans le train entre Tours et Saumur en rejoignant son père négociant en vins du Midi … voir ici ).
«Vivre, c’est dire non» disait-elle, en citant Kafka. Hier, cette femme de combat est partie vers l’Éternel. la vie vaut la peine d’être vécue en femme libre ! Ce soir avant de dormir je vais le dire à ma fille.
Grand honneur à cette dame !
DL, Jean-Yves Clément, Macha Méril, Jean-Michel Marchand-maire de Saumur, Edmonde Charles Roux, Jean-Claude Brialy
J’ai été invité par Martine Yana qui dirige et anime le Centre Edmond Fleg (FSJU) à Marseille pour parler de mon livre « Des noces éternelles, un moine à la synagogue ». J’ai trouvé là une communauté chaleureuse et vivante, qui réfléchit. Marseille est un peu la « capitale du continent » pour nous autres Corses. La cité phocéenne a toujours été un refuge, un port où l’on pouvait rebâtir un futur, ainsi des rapatriés d’Algérie. Le Centre créé en 1964, a une forte tradition sociale, il a accueilli alors les rapatriés d’Afrique du Nord, puis les Refuznik, ces Juifs soviétiques dont le visa d’émigration était refusé par les autorités, mais il fut aussi un lieu d’entraide pour les Arméniens après le séisme de 1988, les Haïtiens... tous les « enfants d’Abraham », luttant contre toutes formes de racisme, d’antisémitisme, de fanatisme et de xénophobie.
Dés mon arrivée je croise dans la rue un homme et sa femme qui me dit « On vous attendait, le Rabbin H. nous a tellement parlé de vous, je viens vous écouter, je m’appelle Georges Nakache, vous lirez ces quelques poésies… » et il me tend une enveloppe pleine de pochettes classées par thèmes avec dedans des poésies ! Toute une vie d’écriture et d’espoir. Je repense à cette phrase de Peter Sloterdijk » Depuis l’Antiquité les livres étaient des lettres envoyées par des hommes d’un bout à l’autre de la Méditerranée, avec l’espoir qu’on les lise ». Partout où fleurissent les communauté juives se trouve le poète qui les enchantent. Grand honneurs à ces femmes et à ces hommes ! Vous lirez les lignes de Georges Nakache après ce post.
Le centre Edmond Fleg, Martine Yana
Marseille est depuis l’Antiquité l’une des plus anciennes et plus nombreuses communauté juive de France, al troisième d’Europe après Paris et Londres. En 1165, Benjamin de Tudèle qui voyage à travers toutes les communautés juives du monde décrit Marseille comme une » ville de guéonim ‘éminences) « . Il écrit :
« C’est une ville de guéonim (éminences) et savants hébreux, qui forment deux communautés, au nombre de trois cents familles juives. Elles ont leurs habitations sur les bords de la mer, l’une occupant la partie supérieure, l’autre, celle qui lui est immédiatement inférieure, baignée par les eaux. Elles ont une grande académie et des docteurs de la loi fort instruits. Les chefs de la communauté de la ville haute sont les rabbins Siméon, fils d’Antoli , Iakob, son frère, et Rabbi Lebaro . A la tête de la communauté de la ville basse sont le rabbin Iakob Perpiniano, le rabbin Abraham , le rabbin Meir, son gendre, le rabbin Isaac Gaillac, Abba-Mari et Meir . Marseille est, par son port de mer, une cité très commerçante et très célèbre dans le monde. »
Il y a donc déjà deux communauté « de la ville basse et de la ville haute ». De là Benjamin de Tudèle embarquera pour Gênes. Son témoignage souligne la centralité intellectuelle de la ville dés le début du XIIème siècle. Ainsi, Moïse Ibn Tibbon fils de Samuel Ibn Tibbon le traducteur du Guide des égarés de Maïmonide y naît et poursuit l’oeuvre de traduction de Maïmonide par son père dans les années 1240-1250. Ce rayonnement intellectuel continue au XIVè siècle, en 1320 David Kokhabi, auteur du MigdalDavid, né à Estella (Kohba = Etoile en hb.) en Navarre loue le rayonnent de Marseille grand centre d’études talmudiques. Au Moyen-âge, les juifs ont compté jusqu’à 20% de la population de la cité. Ils n’en n’ont été absents que de 1500 à 1700, période lors de laquelle ils en ont été chassés.
Marseille 1962, arrivée de pieds noirs
Marseille est « La nouvelle Jérusalem de la Méditerranée » ou arrivent les ashkénazes dans les années 30 du XXè siècle, le refuge des pourchassés du nazisme pendant la guerre, des rapatriés d’Afrique du Nord dans les années 60… 70 000 juifs vivent aujourd’hui à Marseille qui est le reflet vivant du judaïsme foisonnant et ouvert de la Méditerranée. Ce qui m’a le plus frappé c’est la richesse de diversité de la vie juive à Marseille.
Tout prés du Centre réunies dans un quartier prés de la rue Paradis (Rappelez vous celle du Film de Verneuil 588 rue Paradis, … la rue Paradis s’achève au 576)…
… entre la rue de Rome, la rue Saint-Suffren , la rue Breteil et l’impasse Dragon on trouve une riche vie juive.
J’ai été impressionné le nombre de synagogues et de rites, reflet de l’histoire de la vie juive phocéenne. Ainsi j’ai visité 4 synagogues réunies dans un seul pâté de maisons (voir photos) :
La Grande synagogue de Marseille de rite séfarade
Une synagogue ashkénaze
Une synagogue de rite constantinois (Algérie)
Une synagogue de rite Judéo-espagnol dont le rabbin ne peut être nommé qu’au sein des descendants des sefardim d’Espagne au XVè siècle.
Grande Synagogue de Marseille
Grande Synagogue de Marseille
Grande Synagogue de Marseille
Grande Synagogue de Marseille
Grande Synagogue de Marseille
Ashkénazes
Constantinois
Judéo-espagnols
… mais en réalité je n’ai rien vu ! Car il y a 58 lieux de culte juifs à Marseille (source) pour 22 rites : comtadin, marocain, turc, égyptien, sud-marocain, loubavitch -marocain, séfardo-marocain, Constantinien, djerbien, Habbad, massorti, libéraux… Je me suis aperçu que le Rabbin Harboun est connu là bas comme le loup blanc !
Jusque là juifs, chrétiens et musulmans vivaient comme des fils d’Abraham à Marseille où quatre habitants sur dix sont musulmans. Pas le Club Med quand même… depuis quelques années les agressions antisémites se multiplient comme partout ailleurs.
Martine Yana organise en mars 2016 une exposition sur Les Juifs de Corse en 1915au Centre ! A suivre…
En revenant j’ai ouvert l’enveloppe de Georges Nakache. Il y avait une lettre : « Il me semble que si un juif réussit à faire ressentir à d’autres ce que lui même ressent profondément… ». Voici un de ses poèmes :
Ce lundi matin notre ami André Nahum nous a quittés, le lendemain de la première bougie de Hanouka. André avait 94 ans mais il était toujours pétillant et plein de verve et en faisait 20 de moins. Il ne lâchait pas son émission « Thé ou Jasmin » du lundi soir sur Judaïque FM où il m’avait invité plusieurs fois avec plein de délicatesse, toujours fidèle au poste. J’aimais vraiment cet homme. Il avait vécu comme médecin à Sarcelles, y avait été adjoint au maire dans les années 80, on y parlait pleins de langues : « On a cru à une vie tous ensemble juifs, arabes, chrétiens, et ça a un peu échoué, mais on a quand même bien fait d’essayer ! « . Il est parti discrètement, comme il était, sans bruit. André était médecin mais c’était aussi un conteur. Il venait de publier une BD : L’âne mon frère de lait aux éditions « âne baté » ! (voir ici en vente chez Leclerc) ça ne s’invente pas ! Un vieil homme au crépuscule de sa vie, obsédé par l’envie de retrouver son frère de lait, contactait le réalisateur d’une émission spécialisée dans la recherche d’individus disparus… pour retourner en Tunisie la terre de son enfance.
Je l’avais rencontré de nouveau au salon de la Licra le 31 mai. On s’était assis à une table avec des amis et on avait parlé comme ça, à bâton rompu, de la Paracha de la veille : Nasso, comme si plus rien ne comptait… et j’avais écrit ce commentaire le soir (voir ici). Ça finissait comme cela « Mon âme est collée à la poussière, conserve-moi en vie, suivant ta parole » (Psaume 119, 23.25).
Il adorait rire. Un vrai tunisien. Un jour il m’avait dit. « Je vais bientôt mourir ». Je ne l’avais pas cru et je lui avais répondu « Alors tu m’attends là-haut à l’entrée… sur le parking ? » que son rire était bon ! On aurait dit un gosse qui a fait une bonne blague.
Pour nous les juifs la lumière ne s’éteint pas, elle grandit en ces jours de fête. A bientôt André, que ton souvenir soit une bénédiction, plein de tendresse à tous ceux que tu aimes et ma prière, fidèle.
Voici la voix d’André début mars, un conteur inimitable:
On est ce que l’on mange. On mange ce que l’on devient. Dis moi ce que tu manges et je te dirai qui tu es. Qui ne se souvient de l’odeur d’un plat de sa mère, de sa grand-mère… ou de sa femme ? L’odorat est le goût le plus spirituel pour le judaïsme. Le Seder de Rosh Hashana dimanche soir est le lieu par excellence où le peuple juif « mange des paroles de la Torah ». Nous publierons donc, ces prochains jours trois témoignages sur ce sujet vital de la nourriture.
D’où vient la ratatouille ? Telle est la question.
Ce que ne peut voir le citadin, c’est la profusion qui envahit les jardins en cette fin d’été. Les courgettes ont subitement grossi dans la lumière de la clairière, les aubergines gonflent comme par enchantement (alors qu’on n’attendait plus leur venue), les dernières tomates rougissent dans le crépuscule de septembre, les haricots sont devenus si bedonnants qu’on les ramasse à la pelle, les pommes du verger font ployer les branches et manquent de rompre le tronc qui les porte. Je ne parle même pas des champignons (pour lesquels personne n’a jamais travaillé) : ils s’invitent d’eux-mêmes à la fête. Les paniers sont pleins et c’est comme si la nature mettait les bouchées doubles avant l’hiver redouté. Ce qu’on ressent à ce moment, c’est que nous récoltons bien plus que nous n’avions semé, la terre travaille plus puissamment que nous.
Et voilà qu’à l’écart de la clairière sont venues s’installer quelques caravanes. Une angoisse s’empare brusquement du lieu. Des récoltants supplémentaires viendraient troubler la fête ? C’est la panique. Les consignes sont strictes : bouclons les portes avant que les voleurs de poules ne se transforment en voleur de pommes (et de courgettes !). Sinon : Adieu ratatouille chérie !
C’est aussi l’époque où l’on récupère les graines. Lorsque l’ on coupe les légumes pour la ratatouille, c’est le moment de prélever les précieuses semences pour la prochaine récolte. Celle-ci aura lieu dans un an, et c’est en préparant cette ratatouille, en séparant les graines du fruit qu’on comprend que l’hiver ne sera qu’un moment. Car il suffit de faire sécher les graines pour entrevoir que cette ratatouille en annonce d’autres. Pendant que mijotaient les légumes, lorsque l’on trie les graines, se répand le délicieux fumet qui promet en plus de ce dîner une année d’espoir et d’abondance. Collecter les graines énonce la possibilité d’un avenir. La nature ne donne donc pas simplement le fruit, elle donne le fruit qui produit le fruit pour la récolte suivante, ainsi jusqu’à la fin des temps. Tout se passe par supplément, gratuitement.
Revenons à nos caravanes. Nous avons travaillé dur pour obtenir ces fruits qui feront grandir nos enfants, c’est pourquoi nous exécrons le vol. Mais pourquoi devrions-nous couvrir nos courges comme une poule protège ses poussins ? La nature nous a donné de quoi manger et le surplus qui nous permettra les repas des saisons suivantes. Mais pourquoi vivre avec la peur au ventre, comme celui qui vient de découvrir un trésor veut immédiatement le cacher? Croire que le surplus nous appartient, n’est-ce pas là la source de cette angoisse ? Ce surplus, nous nous l’approprions par avance comme s’il était la production de notre propre travail. Mais comme il n’en est rien, ce qu’il produit en prime, c’est l’angoisse d’une perte.
Tant qu’elle ne sidère pas, cette angoisse questionne sur ce que nous avons peur de perdre. Devant une telle profusion, on peut se demander si un surplus n’en cache pas un autre. Il y a un surplus de récolte, la récolte produit un surplus de semence, mais quel surplus produit lui-même ce surplus qu’est la semence ? Quelle supplémentation, produit le supplément qui opère le surplus ? Il s’avère impossible de voir d’un seul coup d’œil ce qui produit la graine, ce qui donne le fruit, ce qui donnera le prochain fruit, et ce qui produira les prochains fruits jusqu’à la fin des temps. Cet abîme laisse muet. Il peut faire peur. Dans ce cas, nous voilà réduit au silence. Mais à la réflexion, ce que nous trouvons normal de prendre pourquoi ne devrions-nous pas aussi le rendre ? C’est ainsi que le don produit le remerciement qui est le vrai surplus de récolte.
Le remerciement est un devoir, parce qu’il force à penser que l’intégralité de la récolte ne nous appartient pas. Le processus qui produit la récolte nous échappe par sa profusion. C’est pourquoi la récolte nous laisse entrevoir le surplus qui fait de nous autre chose que de simples prédateurs. Celui qui achète un téléphone portable en ville le paie avec l’argent de son travail, personne ne gagne rien à l’affaire. Le seul supplément produit par l’opération est l’artifice d’une plus-value souvent arbitraire qui fait l’objet de la transaction. À quoi bon remercier quand personne ne vous donne rien? Le sourire gêné du commerçant, le fait que nous nous confondions en politesses et excuses de toutes sortes en sortant de la boutique, indique bien qu’il s’agit d’une prédation qui aurait pu mal se terminer. C’est pour éviter cette violence que nous faisons assaut d’urbanité dans le monde des villes.
Alors qu’un processus de supplémentation accompagne toute germination, à rebours du circuit des échanges citadins, ce que donne à voir le travail du jardin, (à fortiori de manière encore plus évidente quand un citadin -comme moi- se met au travail de la terre) c’est un perpétuel phénomène de supplémentation gratuite. Cet effort oblige à envisager une relation au monde et aux êtres qui soit autre chose que la simple prédation. Nommons cette relation « bénédiction », elle est obligatoire parce qu’elle travaille à rebours de notre condition naturelle de prédateur.
Revenons maintenant à nos graines. Ce matin les voilà sèches, leur ventre bombé annonce les prochaines semailles ; de plus, il reste aussi de la ratatouille pour toute la semaine. Ultime surplus : les caravanes sont reparties et personne ne nous a rien volé. Finalement, on peut se demander si la peur des voleurs de poules, ne nous accompagne pas comme notre ombre; et si les gitans, c’était nous ?
Chacun n’est qu’un mendiant.
Demain, saison 2 : A la recherche du temps perdu ou comment deux universitaires ont produit les liqueurs oubliées de Myrte et de Cédrat (casher) pour Soukkot en Sardaigne
Ici, au bord du Canal du midi, à la « Main rouge », aux « Aspres » et aux « Cavalières », commencent les vendanges…
« Si tu obéis à la voix de l’Éternel, ton Dieu, observant avec soin tous ses préceptes, que je t’impose en ce jour, (…) tu seras béni dans la ville, et béni dans les champs. Béni sera le fruit de tes entrailles, et le fruit de ton sol, et celui de ton bétail: la progéniture de tes taureaux, la portée de tes brebis. Bénies seront ta corbeille et ta huche.Béni seras-tu à ton arrivée, et béni encore à ton départ! » (Dt 28)
A l’aube, quand le premier bateau rentre dans le port de Bastia derrière le clocher de Saint Jean il lance un coup de corne de brume qui réveille la ville.
Depuis mon enfance cette vue des toits de Bastia à partir du toit terrasse du tout petit appartement de ma grand-mère en haut de la rue du Castagno me hante l’esprit. A gauche on voit le clocher de l’église Saint Jean et en bas la rue du Castagno, celle de la synagogue rabbi Méir, qui s’enfonce vers le vieux port et la mer.
Là-haut dans le grenier il y a une armée de clés accrochées au poutres du toit censées nous « protéger » m’avait dit ma grand-mère enfant. Mais de quoi ? De quelles maisons ouvraient-elles les portes ? Cette femme, veuve trés jeune, très pieuse disait les prières pour chasser le mauvais œil, allumait une veilleuse dans de l’huile les jours de fête…. et nous envoyait un cédrat à Noël.
J’ai passé 10 ans cloitré en silence dans une cellule de 10 mètres carré dans la forêt du Morvan. On a le temps de réfléchir. Cette vue des toits de Bastia revenait dans ma prière. L’appel des cloches qui rythmaient ma vie de moine se confondait parfois avec celles du clocher de Bastia. Comme un mystère que je n’arrivais pas à percer. Lire la suite de « Sur les toits de Bastia »→
Alors, allez les voir ! Moi je trouve ça beau et rassurant qu’il reste des gens comme eux.
Dans le Talmud il est écrit : « Achète des livres et ne les vends jamais ».
« Si l’on vend un rouleau de la Loi, on ne prend pas d’autres livres en échange. Pour des livres, on ne prendra pas de tissus qui les entourent. Pour les tissus, on ne prendra pas d’arches. Pour des arches, on ne prendra pas de synagogue. Pour la synagogue, on ne prendra pas la rue, et ainsi de suite… (T. B. Meguilah 26a). »
Les Sages s’ intéressent moins à la vente qu’à sa finalité; et ce point de vue détermine leur réponse à la question de savoir si le livre le plus sacré, le rouleau de la Loi, peut être objet d’un marché. Si l’on vend un rouleau, ce doit être pour le besoin de l’étude, comparée à la procréation :
« On ne vendra un Sefer Torah que si on a besoin de l’argent pour étudier la Torah ou
pour se marier, car l’étude (talmud) mène à l’acte, tout comme la femme… Mais Rabbi
Siméon ben Gamliel dit : même s’il n’a rien à manger, celui qui vend un Sefer Torah ou
sa fille comme servante ne verra jamais un signe de bénédiction (T. B. Meguila 27 a) »