Histoire de l’humanité, un éternel recommencement

Voici le témoignage de mon ami Guy Sabbagh né à Bastia en 1947, petit fils du Rabbin Méir Tolédano ZAL qui fut le rabbin de la communauté de Bastia de 1920 à 1970 et fils de David Sabbagh ZAL qui fut le président de la Communauté .
On ne voit bien qu’avec le coeur, en réalité la lumière ne s’éteint jamais. Illuminons les ténèbres du nouvel obscurantisme. Hag Hanouka Sameah !

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L’île d’Elbe -Toscane, vue de Bastia

Par Guy Sabbagh 

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A l’époque du Second Temple,Israël est sous la domination d’Alexandre le Grand. Il édicte des décrets pour supprimer les pratiques religieuses et l’étude de la Torah.
A la mort d’Alexandre le Grand (3437) Israël passe sous la domination des Plotémées puis des Séleucides avec a leur tète Antiochus III roi de Syrie.Son fils Antiochus IV Epiphane lui succède. Il entreprend d’helléniser la Terre Sainte a l’aide d’une partie du peuple juif.Avec l’appui de son armée,il attaque Jérusalem,pénètre dans le Temple,le profane,pille tous ses trésors et massacre la population aux alentours. Mais bientôt sonne le début de la vengeance.Les cinq fils du Grand Prêtre Mattathias (Chimeon,Yo’hanan,Yehouda, Jonathan,Eleazar) appelés Maccabées (initiales de la phrase: Mi Camo’ha Baélim hachem : « Qui est comme toi parmi les puissants Eternel ! » levèrent l’étendard de la révolte, brisèrent l’encerclement de Jérusalem par l’armée syrienne et le 25 Kislev 3621 ils pénétrèrent dans le Temple profané,rallumèrent la Menorah à l’aide d’une petite fiole d’huile sacrée.Celle ci durera 8 jours.

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750 Juifs palestiniens chassés par la puissance dominante ottomane débarquent en Corse à Ajaccio. Désignés comme »Syriens » ils arrivent d’Alep,de H’aifa,de Tibériade.
L’accueil réservé par la population de l’île est chaleureux,humain et sans limites  Il marquera mon père tout au long de sa vie et il gardera une reconnaissance éternelle au peuple corse qu’il nous a transmis.
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Beit knesset Méir (Tolédano) zal
Tous les ans,a la même époque,à Bastia ma grand mère a allumé la vielle Menorah en bronze a huit branches (ramené du sud du Maroc) a l’aide de mèches de coton trempées dans de l’huile. Pour respecter la tradition ma mère Allegra a confectionné des beignets en s’inspirant de recettes corses ancestrales: des « frappes » et des »fritelli ».

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 Nous fêtons cette semaine le centenaire de l’arrivée de ces » syrianos » dans l’ile. Très rapidement intégrés au sein de la nation française et bien qu’étrangers,ils se sont tous portés volontaires en 1940 à la préfecture de Bastia pour défendre la patrie en danger,mon père faisant partie d’un réseau de résistants. Nous avons allumé cette semaine les bougies de Hanoukah et ma femme se lance dans la confection de beignets. Des migrants syriens fuyant leur pays en guerre et le chaos de la région demandent asile à la France. L’histoire est un éternel recommencement.
 BONNES FETES , PACE ET SALUTE
… et que les lumières de la fête éclairent le monde pour le sortir des ténèbres ou certains tentent de le plonger.
 GUY  SABBAGH
Ner shel Hanuka
                              

Hanouka : Talmud Babylone Shabbat 21 b

Hanoukia

Nos Rabbanim ont enseigné: Le précepte de Hanouka [demande] un feu pour un homme et sa maison; (nda : un feu est allumé tous les soirs des huit jours pour l’ensemble du ménage.). Le zélé comprend : « Une lumière pour chaque membre [de la maison] »; et le très zélé, – Beth Shammai (nda :la maison de Shammaï par opposition à celle d’Hillel était rigoriste, Hille allégeait la mistsva) enseigne: Le premier jour huit lumières sont allumés et par la suite, elles sont progressivement éteintes ;  mais la maison d’Hillel dit : Le premier jour, une seule lumière est allumée et par la suite, elles augmentent progressivement.  ‘Ulla dit: Dans l’Ouest [d’eretz Israël] deux amoraim,  R. Jose b. Abin et R. José b. Zebida, ne sont pas d’accord : l’un soutient la raison de Beth Shammai qui est que ceci correspond aux jours à venir,  et que celle de Beth Hillel correspond aux jours qui ont disparu; mais un autre maintient: la raison de Beth Shammai est qu’il doit correspondre aux bœufs de la fête (nda : la fête de Souccot qui dure huit jours. Treize veaux sont sacrifiés le premier jour, douze sur le deuxième, et ainsi de suite, un de moins à chaque jour qui passe : cf Nb 29, 12 sv.); alors que la raison de Beth Hillel soutiens que nous progressons en [terme de] sainteté, mais ne diminuons pas.

Rabbah b. Bar Hana dit: Il y avait deux hommes âgés à Sison, l’un a fait comme Beth Shammai et l’autre comme Beth Hillel : le dernier a donné la raison de son action en disant qu’elle doit correspondre aux bœufs du pélerinage, tandis que le dernier a déclaré sa raison : parce que nous grandissons [en terme de] la sainteté, mais ne diminuons pas.

Nos Rabbins ont enseigné: Il incombe à placer la lampe de Hanoukka par la porte de sa maison à l’extérieur;  si l’on habite dans une chambre haute (nda :dans l’habitat ancien la « chambre haute » est l’étage où se dit la prière, il y a une idéede sainteté plus élévée, Cf Élisée qui y pria et ressucite l’enfant de la shunamite) , il la place à la fenêtre la plus proche de la rue. Mais en cas de danger (quand il y a persécution religieuse) il suffit de la placer sur la table. Raba a dit: Un autre lampe est nécessaire pour sa lumière à être utilisé; mais si il y a un feu de cheminée, c’est inutile. Mais dans le cas d’une personne importante,  même si il y a un feu ardent une autre lampe est nécessaire.

Quelle est [la raison] de Hanoucca? Nos Rabbanim nous ont enseigné: Le vingt-cinquième jour de Kislev commencent les huits jours de Hanuka pendant lesquels le deuil et les lamentations sont interdites. Car, lorsque les Grecs sont entrés dans le Temple, ils ont souillé toutes les huiles à l’intérieur, et quand la dynastie des Hasmonéens les a dominés et les a vaincus, ils ont cherché et on a trouvé une seule fiole d’huile qui giseait avec le sceau du Grand Prêtre,  mais qui contenait seulement pour l’éclairage d’une seule journée. Alors un miracle est arrivé et ils ont allumé [la lampe] pendant huit jours.

Shabbat 21b

Rabbah a dit: La lampe de Hanoukka doit être placé à une paume de main près de la porte. Et où est-ce ? – R. Aha fils de Raba a dit: Sur le côté de la main droite: R. Samuel de Difti  dit: Sur le côté gauche. Et la loi est, sur la gauche, de sorte que la lampe de Hanoukka est sur ​​la gauche et la mezouza sur la droite.

VAYECHEV : La beauté de Joseph

La paracha de ce shabbat, raconte l’histoire de Joseph. Etrange récit que le récit Biblique où c’est un homme qui refuse de « coucher » pour monter et non pas une femme comme l’auditeur moderne l’attend. Je propose ici de relire quelques lignes du livre « Faut-il être beau pour réussir ? » de Marie-Pierre Samitier et du docteur Sylvie Poignonec sur cet épisode. De quelle beauté parle-t-on ?

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Marc Chagall, Joseph et la femme de Potiphar, Haggerty Museum, 1957

«  La manière dont les autres nous regardent nous rassure sur nous-même. La chirurgie esthétique est donc devenue un recours familier pour retrouver confiance et estime de soi à travers le regard d’autrui… Il faut être beau pour réussir. C’est un dogme dans une société abreuvée d’images où la beauté est une valeur garantissant la réussite sociale et affective. Le Beau est-il le bien ? Ou bien, pour le dire autrement la beauté physique conduit-elle au bonheur ?

Le beau est selon la formule platonicienne le Bien suprême. Mais de quel « beau » s’agit-il ?

En réalité, le monde occidental où nous vivons vit avec une conception de la beauté issue de ses deux foyers culturels Athènes et Jérusalem. Cette histoire des mentalités ne fait pas partie de la préhistoire mais de nos histoires personnelles. Ces deux conceptions imprègnent notre culture, elles forment la trame mentale des idées que nous nous faisons de ce qui est beau ou pas, bien ou pas.

La beauté à Athènes et à Jérusalem

Les grecs pensaient que la beauté physique était l’expression du Bien moral. L’esthétique était pour eux une éthique. Le corps faisait l’objet d’un véritable culte. Le gymnase était le haut lieu du culte du corps huilé où les éphèbes s’entrainaient. Les Jeux olympiques montraient à tous la perfection des corps, image de la Beauté divine. Olympie était, pour la durée des Jeux un territoire neutre, interdit à toute armée, un espace et un temps sacrés dont la paix ne pouvait être violé. La statuaire figeait le mouvement des corps et célébrait la juste proportion image de la beauté divine. A Delphes, comme dans la plupart des cités grecques, une monumentale statue d’Apollon, dieu de la beauté et divinité morale, était érigée dans le sanctuaire sacré du dieu. Un Apollon qui s’affaire.  Il s’occupe de la santé morale autant que de la santé du corps des citoyens. (…)

A Jérusalem l’éthique de comportement, la morale envers autrui et « l’amour du prochain » ainsi que l’exprime le code Lévitique, fondé sur l’amour et le respect d’un dieu unique, est le critère ultime de la conduite humaine. Il n’est dans ce monde d’esthétique que d’éthique. Le visage d’autrui nous convoque non pas en tant que beauté solaire ou proportion parfaite, microcosme renvoyant à la course parfaite du macrocosme des astres, mais en tant que fragilité, dont  chacun a  la responsabilité selon la parole de Dieu à Caïn « Qu’as-tu fait de ton frère ». (…)

La beauté de Joseph

Le livre de la Genèse rapporte que le jeune Joseph, fils de Jacob-Israël, vendu par ses frères et emmené en esclavage au pays d’Egypte était beau. Le Livre de la Genèse constate : « Or, Joseph était beau de taille et beau de visage.» (Genèse 39, 6). C’est pour cela que la femme de Putiphar, son maître qui a « abandonné tous ses intérêts entre les mains de Joseph » veut coucher avec lui et l’accuse de viol après qu’il se fut enfui. Lire la suite de « VAYECHEV : La beauté de Joseph »

Journée du livre juif et du Shalom

TU NE TUERAS PAS

Bataclan Samedi matin/ Christophe Ena/AP/SIPA
Bataclan Samedi matin/ Christophe Ena/AP/SIPA

Et; sauf en droit, ne tuez point la vie qu’Allah a rendu sacrée. Quiconque est tué injustement, alors Nous avons donné pouvoir à son proche [parent] . Que celui-ci ne commette pas d’excès dans le meurtre, car il est déjà assisté (par la loi). (Al-Isrâ  17:33)

C’est pourquoi Nous avons prescrit pour les Enfants d’Israël que quiconque tuerait une personne non coupable d’un meurtre ou d’une corruption sur la terre, c’est comme s’il avait tué tous les hommes. Et quiconque lui fait don de la vie, c’est comme s’il faisait don de la vie à tous les hommes. En effet Nos messagers sont venus à eux avec les preuves. Et puis voilà, qu’en dépit de cela, beaucoup d’entre eux se mettent à commettre des excès sur la terre. (Al-Ma’ida 5: 32)

Hayé Sarah : « On peut traverser sa vie comme une mouche »

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Le commentaire de la paracha par le Rav Haïm Harboun et quelques réflexions personnelles.

Qu’est-ce qu’une vie réussie ?

Cette Paracha est en réalité une réflexion sur le temps tel que le comprends le judaïsme.

Le titre de cette Paracha est « Hayé Sarah », on s’attend donc à ce que l’on nous parle de la vie de Sarah et… on nous annonce non seulement sa mort, mais aussi celle d’Abraham après elle.

La Torah nous dit : « La vie de Sara fut de cent vingt-sept ans; telle fut la durée de sa vie », elle l’exprime de manière curieuse en disant : Méa shana, veémshrim shana, veshava shanim, que commentent Rachi et le Talmud :

« Pourquoi le mot « an » est-il répété à trois reprises ? C’est pour te dire que chaque nombre exige une explication : à cent ans, elle était comme à vingt, sans péché. De même qu’elle était sans péché à vingt ans, parce qu’irresponsable de ses actes, de même l’était-elle à cent ans. Et à vingt ans, elle était aussi belle qu’à sept (Beréchith raba 58). »

Le temps n’a donc pas de prise sur Sarah. Il n’a plus de prise sur elle en ce jour de sa mort.

Puis la Torah nous dit d’Abraham, veélé iomeï sheneï haïé avraham asher ‘hai, « Et ceux-ci sont les jours des années de la vie d’Abraham »

Abraham n’a pas eu une vie remplie d’années mais une vie « remplie de jours ». En effet, d’un nourrisson on dit qu’il n’a que quelques heures ou quelques jours, puis on compte en semaine, puis dix-huit mois par exemple. Comme si au fur et à mesure que la naissance s’éloignait la mesure du temps s’allongeait comme si un jour de nourrisson valait une année d’adulte. Les enfants comptent leur âge par demi-année : « j’ai six ans… et demi ! ». Les adultes comptent en années : « c’était en telle année… l’année de notre mariage… l’année de la naissance de notre second fils… de la mort de mon père » etc..

Par contre la Torah nous dit : Shené ‘hayé Ishmaël : « Et ce sont les années de la vie d’Ishmaël ». En clair la vie d’Ismaël se compte en années, c’est une vie entièrement profane sans prise de conscience de la valeur de la vie. Celui qui vit comme cela traverse sa vie comme une mouche.

Pourquoi Sarah est-elle morte ? Rachi commente « Abraham vint pour dire sur Sara les paroles funèbres et pour la pleurer. » (Gn 23, 2) en disant :

« Le récit de la mort de Sara fait immédiatement suite à celui du sacrifice de Yits‘haq. Lorsqu’elle a appris que son fils avait été ligoté sur l’autel, prêt à être égorgé, et qu’il s’en était fallu de peu qu’il fût immolé, elle en a subi un grand choc et elle est morte (Pirqé deRabi Eli‘èzèr 32). »

La raison de la mort de Sarah est celle de l’amour qu’elle porte à son fils. Même dans sa mort elle est tournée vers autrui, elle aime.

Voilà ce qu’est la vie juive, une vie sur laquelle le temps des hommes n’a pas de prise, un temps dont chaque minute est une plénitude d’amour. Non pas un temps qui fuit, mais un instant conscientisé, sanctifié, lieu d’irruption de la vie rapporté à sa source spirituelle la plus profonde.

A l’heure de notre mort

Le juif qui a vécu selon la Halakha n’a pas peur de la mort, tout simplement parce que chaque instant de sa vie, une vie difficile, de combat permanent, de désir frustré par le mitsvah à chacun de ces instants, qui ont été transformés en étincelles de vie, un temps plein, un temps mémorisé qui accède à l’avenir de la mémoire. L’inverse d’une vie d’ennui, vécue à « tuer le temps » pour oublier la mort menaçante comme une épée de Damoclès, comme une menace angoissante à la hauteur de l’intensité des moments de vie. Pour le Juif, la création n’est pas un point originel de l’histoire. Elle continue de se faire. Les Mitsvoth ont pour fonction de fixer le temps ; sans les mitsvoth, toute action de l’homme ne laisserait aucune trace. Pour nous juifs, chaque instant a une portée éternelle. Celui d’une décision.

Le ol (joug) des mitsvots (préceptes) n’a de sens que dans son lien avec le ol malkhout, la mise en lien de l’instant présent avec l’éternité du Maître du monde dans la mitsvah. Toute mistsvah est une manière de sanctifier le temps, c’est à dire de la faire échapper au cycle mortel de l’oubli. Il n’y a rien  chercher ailleurs. L’obéissance sans retour pour le Nom (lishma)  est ce que l’homme peut espérer de plus haut en ce monde. L’acte croyant généreux se suffit en lui-même.

Le Qohélet qui a beaucoup médité sur ce temps qui passe comme une buée (evel avalim, vanité des vanités, « buée des buées » litt.) nous avertit : « Une bonne réputation est préférable à un parfum agréable et le jour de la mort à celui de la naissance » (Qo 7, 1)

« L’instant de mort est pour meilleur que celui de la naissance » nous dit la prière des morts, non pas parce que la mort serait meilleure que la vie mais parce que l’instant de la mort résume une vie et toute sa plénitude d’existence. Le midrash l’explique ainsi :

« Lorsqu’une personne naît, elle est destinée à mourir, mais lorsqu’elle meurt elle est destinée à vivre dans l’éternité. Quand une personne naît, chacun se réjouit, lorsqu’elle meurt, chacun s’afflige. Il ne devrait pas en être ainsi. Car lorsque quelqu’un naît, nul ne peut prédire quelle sera sa vie, s’il sera méritant ou pas, bon ou mauvais. En revanche, lorsque quelqu’un meurt, il y a matière à se réjouir de son départ s’il laisse derrière lui une bonne réputation et quitte paisiblement le monde » (Midrash rabba Qo 7, 4)

Le Midrash raconte une parabole qui illustre que « Le jour de la mort est préférable au jour de la naissance » :

« Imaginons le trajet de deux navires : l’un quitte le port et l’autre le rejoint. Lorsque le premier navire, qui s’apprête à traverser les océans, quitte le port, tout le monde se réjouit alors que lorsque l’autre navire, qui vient de traverser les océans et qui rentre au port, ne suscite aucune joie. Un homme avisé se tenait sur le port et dit aux personnes présentes : « Je ne suis pas en accord avec vous ! Il n’y a aucune raison de se réjouir pour le navire qui quitte le port car personne ne peut prédire quel sera son destin. Il peut rencontrer des océans déchaînés et des tempêtes, alors que vous auriez tous des raisons de vous réjouir de voir le navire qui entre en sécurité dans le port » (Midrash Rabba Qo 7, 4)

Pour le judaïsme la vraie mort n’est pas la fin de la vie biologique mais l’oubli. Est véritablement mort celui dont on ne rappelle plus le nom. C’est pour cela que le midrash affirme que Jacob est vivant.

« Les Justes après leur mort sont appelés ‘‘vivants’’ » (TB Berakhot 18a)

… nous dit le Talmud.

Comme vous le savez, la mort de Jacob, devenu Israël, n’est pas racontée dans la Torah. Car selon l’adage maassé Avot siman levanim, « les actes des pères sont un signe pour les enfants » Jacob est vivant en Israël. Le combat d’Israël est son combat, l’errance d’Israël est son errance, l’histoire de Jacob est celle de chaque fils d’Israël. C’est le sens profond de ce qu’on appelle la tradition. Chacun transmet une sorte d’ADN de mémoire qui doit être réactivé dans les actes et décisions pour ou contre la Torah de chaque génération. C’est la même chose pour Sarah ou Abraham.

Ce que nous voyons

La réflexion sur le temps est fascinante. Comme vous le savez, on pensait depuis Newton que le temps était une réalité absolue, hors depuis Einstein on a compris que le temps était relatif. Si, de manière hypothétique, on prenait la montre d’un observateur à l’arrêt et qu’on mettait la même montre dans un avion lancé à une vitesse approchant la vitesse de la lumière puis qu’on rapprochait les deux montres, sur celle qui aurait été dans l’avion se serait écoulé moins de temps. Le temps se dilate à l’approche de la vitesse de la lumière. Les scientifiques diraient d’ailleurs cela bien mieux que nous et les hommes de la Torah n’avaient sans doute pas la prétention d’écrire un traité de physique théorique.

Plus nous vieillissons plus nos années nous semblent courtes une fois écoulée… puisqu’elles représentent une durée de moins en moins longue à l’échelle de notre vie. A un an une année est toute notre vie à 100 ans, un centième…

Le premier mot de la première mishna du Talmud est Meematai qui signifie « Jusqu’à quand ? » (voir en encadré au haut, au centre de la page) . La question est la suivante : A partir de quand dit-on la prière [lit-on le chema] du soir? C’est la première mishna de la première page du questionnement infini qu’est le Talmud et la vie finalement, et la première question que se pose un juif.

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En réalité ce que dit le judaïsme c’est que ce que nous voyons compte peu. Nous voyons des réalités de l’espace qui nous impressionnent : la grandeur d’un édifice, la hauteur d’une tour, l’immensité d’une ville. Le judaïsme n’est pas une religion de l’espace, qui aurait laissé derrière lui des pyramides immenses ou des grandes cathédrales. Comme l’a montré Abraham Heschel, le judaïsme considère que la porte d’entrée pour comprendra la nature profonde de l’existence est le temps et non l’espace : le Shabbat, les fêtes réglées par le calendrier luni-solaire, les Rosh Hodesh de nouvelle lune, toutes les prières quotidienne à heure fixe, le cycle lunaire de la femme… sanctifient le temps.

Les grecs pensaient en termes de Cosmos et d’espace. Nous pensons en termes de temps.

Ce que nous voyons compte peu. Prenons un exemple. Si quelqu’un tourne autour de moi. Imaginons qu’il puisse accélérer sa vitesse de plus en plus vite. A une certaine vitesse il disparaîtra de mon regard. Pourtant il tournera encore autour de moi, même si moi je ne le vois pas. C’est le temps qui façonne notre perception. Le temps précède donc l’espace, ce que nous voyons dans l’ordre des réalités. En réalité la vue nous trompe, nous devons croire nos oreilles, notre mémoire. Il en est de même pour ceux qui ont disparu de notre regard.

Le D. d’Israël est le D. des événements. La porte de la conscience humaine juive est liée au temps et non pas à l’espace. Les événements dont est issue la doctrine d’Israël, les moments particuliers du temps où D. et l’homme se sont rencontrés, sont aussi fondamentaux pour le Judaïsme que le principe de l’éternité, de la justice et de la miséricorde divine ou que celui de la relation essentielle de D. et de l’homme.

Le Judaïsme est la spiritualité du temps.

L’enfantement du temps

La prière juive dit à chaque début de fête : « Béni soi Tu qui m’a fait arriver jusqu’à cet instant ».

«Barou’h Ata Ado-naï Elo-hénou Mélè’h Haolam Chéhé’héyanou Vekiyemanou Vehigianou Lizmane Hazé» Béni sois-Tu Eternel notre D.ieu Roi du monde qui nous a fait vivre, exister et arriver à cet instant.

Le temps se dit zémane, il est sanctifié sur la coupe de vin à Pessah: «temps de notre liberté» ; à Chavouoth: «Temps du don de notre Torah» ; à Souccoth: «Temps de notre joie. » Ce zémane est fixé par l’homme, en l’occurrence le Sanhédrin, qui, décidant de la néoménie oblige en quelque sorte le temps objectif.

La science du calendrier se dit en hébreu ‘Ibbour Hachana « l’année en gestation », l’année enceinte, comme l’année embolismique (année de 13 mois ; 7 fois tous les 19 ans) se dit chana méoubereth, «année enceinte ». Le Judaïsme est la doctrine du temps. Il est créateur, et en marche, en permanence, comme s’il était « enceinte ».

Salon des écrivains du B’nai Brith Ben Gourion

Salon du Bnei Brith

J’y signerai mes livres ainsi que Marie-Pierre !

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Vayera : D-ieu demande le cœur

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En levant les yeux Abraham aperçoit un bélier dont les cornes sont enchevêtrées dans un buisson qui sera offert à la place d’Isaac. Le Chofar en corne de bélier (ici le mien) sonné a Roch Hachana et Kippour rappelle les cornes de ce bélier.

« Le Miséricordieux demande le cœur » Rahamana liba baé.

Ce matin, le Rav Harboun a commenté la hakéda (ligature) d’Isaac.

Il arriva, après ces faits, que Dieu éprouva Abraham. Il lui dit: « Abraham! » Il répondit: « Me voici. » Il reprit « Prends ton fils, ton fils unique, celui que tu aimes, Isaac; achemine-toi vers la terre de Moria et là offre-le en holocauste sur une montagne que je te désignerai. » Abraham se leva de bonne heure, sangla son âne, emmena ses deux serviteurs et Isaac, son fils et ayant fendu le bois du sacrifice, il se mit en chemin pour le lieu que lui avait indiqué le Seigneur. (Gn 22 1-3)

N’importe quel homme, si on lui demande de sacrifier son fils refuse. Surtout son fils unique ! C’est du simple bon sens ! Alors pourquoi Abraham a-t-il pris son âne, ses deux serviteurs et du bois pour partit vers le lieu que D. lui indiquerai après s’être levé « de bon matin »…imaginez… on vous demande de sacrifier votre fils… vous ne vous levez pas « de bon matin »… ça peut attendre !

Il n’y a évidement pas de réponse simple à cela et nos Sages ont réfléchit.

Les uns ont dit que dans les pays de collines des cananéens la coutume religieuse locale d’adoration du Baal exigeait le sacrifice d’une jeune-fille chaque semaine. D’autres, que le dieu-idole Moloch demandait lui-aussi des sacrifices d’enfants. Donc que la hakeda et la délivrance d’Isaac signifient dans un contexte historique particulier où l’on sacrifiait des enfants l’interdiction de ceux-ci par la Torah. Première explication.

Pour Maïmonide  « Abraham s’empressa de sacrifier Isaac, non pas par peur d’un châtiment, mais parce qu’il comprenait son devoir par rapport a l’amour de Dieu, sans récompense ni punition. C’est ainsi que l’ange lui a dit : « Je sais que tu crains Dieu. » (Genèse 12, 12) »

La deuxième leçon du sacrifice d’Isaac, selon Maimonide, est de nous apprendre : « Combien est véridique la vision divine pour les prophètes et que personne ne croie que ce n’est pas le cas vu qu’elle vient a travers l’imagination. Mais au contraire tout ce que voit le prophète dans sa vision est authentique. »

Ailleurs Maïmonide dit qu’Abraham aurait mal compris la demande de Dieu, « Prends ton fils, ton fils unique, celui que tu aimes, Isaac; achemine-toi vers la terre de Moria et là offre-le en holocauste (ôla) sur une montagne que je te désignerai. », car le sens primitif de ce mot désignait une ascension, une élévation (d’où ensuite l’idée d’offrande à Dieu et de sacrifice). Abraham a interprété littéralement la demande de Dieu alors qu’elle était symbolique :

Dieu lui demandait une élévation, un degré plus haut de la relation avec son fils (la symbolique de la montagne), un amour désintéressé et non pas qu’il le sacrifie.

Une autre explication s’interroge : Si la réponse d’Abraham est la réponse à une question de D.ieu, quelle est la question ? Bereshit Rabba, commente que D-ieu n’a « jamais envisagé de dire à Abraham d’égorger Isaac ».

Le Talmud (Mo‘èd qatan 18a) [1] affirme qu’Abraham n’avait lui-même jamais envisagé de sacrifier son fils  remarquent que dans Genèse 22, 5 Abraham dit à ses serviteurs «Tenez-vous ici avec l’âne; moi et le jeune homme nous irons jusque là-bas, nous nous prosternerons et nous reviendrons vers vous.» Pourquoi « nous » et pas « je » reviendrai vers vous. C’est l’indice qui montre qu’Abraham pensait avec son fils que l’enfant ne serait pas sacrifié. Selon cette interprétation la perspective est inversée, ce n’est plus Abraham qui est mis à l’épreuve mais c’est Abraham qui met D-ieu à l’épreuve : « Jusqu’où iras-Tu ? »

D’autres commentateurs affirment qu’Abraham n’avait jamais envisagé de sacrifier son fils car il savait que D-ieu ne tue pas les enfants (mais n’importe quel père sait cela, inutile d’aller chercher Abraham pour le démontrer !)…

D’autres enfin ont dit que les deux serviteurs restés au pied du Mont Moryiah étaient le peuple juif au pied de la montagne et que certains restaient au pied du Sinaï avec les ânes… bref.

Rembrandt,1655.
Rembrandt,1655.

Une dernière explication a retenu mon attention. Elle vient de la tradition ashkénaze.

Comme vous le savez le Becht (Le Rebbé Baal Shem Tov, 1698-1760, fondateur de la dynastie hassidique) accueillait tous les juifs sans exception avec bonté comme si c’était à chaque instant la prière de Neila. Au nom du principe que tous peuvent faire teshouva.

Un jour il fallut choisir qui serait le le Tokéa’ (Celui qui sonne le Chofar) à Kippour. Tous ses disciples se pressaient vers lui, vantant qu’ils avaient étudié les kavvanot (intentions) attribuées au Chofar et que leur cœur était prédisposé à être orienté vers D. à ce moment là. Nille n’ignorait qu’on payait une petite somme à celui qui serait chargé de cette tâche sublime qui clôture les dix jours redoutable et la sainte journée du Kippour.

Un pauvre homme se présenta. C’était un Am-haaretz (un paysan inculte). Cet homme voulait marier sa fille et, désespéré demandait à sonner le Chofar simplement pour avoir quelques pièces pour le faire. Le cœur brisé il en fit la demande au Baal Shem Tov.

A la surprise de l’assemblée des talmidé hahamim (disciples) le Becht lui confia le soin de sonner du Chofar pour toute l’assemblée exprimant en cette heure du retour (teshouva), lui seul le méritait.

C’est la morale de notre histoire, la raison profonde de l’attitude d’Abraham. Il est comme cet homme qui ne pouvait se prévaloir de rien et n’avait rien d’autre que son cœur à donner.

Parfois certaines personnes ont tellement de foi comme cet homme qui ne pensait qu’ à marier sa fille avec le cœur brisé au point de ne plus penser qu’à cela, que ces personnes semblent naïves au point de ne pas remettre en cause ce que D-ieu leur demande, même si cela est de toute évidence absurde. C’est ce qu’a fait Abraham Avinou. (notre père).

La vie n’est pas affaire de savoir ou d’intelligence mais de cœur.Rahamana liba baé  (« Le Miséricordieux demande le cœur » en araméen) « D-ieu demande le cœur ». (TB Sanhédrin 106 b, Zohar II 162b, III 181b)

Le Saint, béni soit-Il, demande le cœur, ainsi qu’il est dit (I Samuel XVI, 7) : « (Car l’homme considère l’apparence), mais l’Éternel considère le cœur. (TB Sanhédrin 106 b)

Téna béni livkha li « Mon fils, donne-moi ton cœur » dit la Torah (Proverbes 23, 6). Celui qui fait preuve d’empathie et de compassion, qui sait se mettre à la place de l’autre, qui a le cœur humble… force la porte des cieux.

La Akeda est le modèle par excellence du service de D-ieu lishma (« pour le Nom », désintéressé). Abraham comme Job est l’archétype du croyant désintéressé. D.ieu ne demande que le cœur. La Akeda est le symbole de la mise de toutes ses forces humaines au service de l’Eternel. « De tout ton cœur » dit le Shema. La corne du bélier du Shofar, ce bélier aux cornes justement empêtrées dans un buisson en est le symbole.

C’est ce que je voulais vous dire aujourd’hui.

Shofar Didier Long

[1] Et nous reviendrons Il a prophétisé qu’ils reviendraient tous les deux (Mo‘èd qatan 18a).

Le premier biographe de Christophe Colomb était un évêque hébraïsant de Nebbio en Corse

Agostino Giustiniani, érudit humaniste, ami de Pic de la Mirandole et Kabbaliste chrétien de la Renaissance

Agostino Giustiniani nait à Gênes en 1470 en pleine Renaissance italienne. Ce siècle d’alliance de Gênes avec l’Espagne (1530-1630) est appelé le « siècle des Génois ». Un proverbe résume l’époque :

L’or naît en Amérique, brille en Espagne, est enterré à Gênes, et retourne vers l’Empire Ottoman.

Son nom : Giustiniani remonte au 14 novembre 1362 lorsque 12 notables génois fondèrent la Maona (la « nouvelle »), une société commerciale « anonyme » liant les familles pour l’exploitation de possessions génoises dans le Dodécanèse (« 12 îles » dont Chio en mer Egée), et adoptèrent tous le nom du palais Giustiniani, celui d’une des plus puissantes familles de cette première société par actions[1]. La fortune de la Maona de Chio contrôlée par les Giustiniani, était considérable pour l’époque. Chio en face de Smyrne, devient une destination des sefardim après 1492 et la plus grande communauté juive de l’île un port important où transite le commerce de la soie et la production agricole d’Anatolie occidentale mais aussi le mastic.Agostino est le petit fils de Andreolo Giustiniani  (1385 -1456) un érudit, intellectuel humaniste et homme d’affaires membre de la Maona qui vécut toute son existence à Chio.

Contre l’avis de ses parents, Pantaleone Giustiniani devient fra Agostino, dominicain à Pavie, en 1487 il étudie le grec, l’hébreu, du chaldéen et l’arabe à Bologne.C’est là qu’il rencontre Giovan Francesco Pic de la Mirandole, Fra Beroaldo. C’est probablement de lui qu’il apprend la passion pour l’hébreu et la mystique de la kabbale. Mais selon moi il s’agit plus probablement d’une fréquentation assidue de juifs issus d’Espagne qui connaissaient parfaitement l’hébreu de la Torah et du Talmud, l’araméen de la Guemara et l’arabe, langue vernaculaire des juifs d’Espagne. Quoi quil en soit il devient ainsi la principale figure des kabbalistes humanistes de la Renaissance.

En 1513 il a écrit une « Prière pleine de piété au D.ieu tout puissant composée des 72 noms de D. en hébreu et en latin avec leur interprétation » (Precatio pietatis plena ad Deum omnipotentem composita ex duobus et septuaginta nominibus divinis, Hebraicis et Latinis una cum interprete), dédiée à son cousin le cardinal Sauli (un nom répandu à Gênes et dans la région de Porto-Vecchio). Le livre est probablement influencé par le De Verbo Mirifico et le  De Arte Cabbalistica de Johan Reuchlin, le premier hébraïsant non-juif allemand, amoureux de la cabbale et convaincu de la valeur spirituelle de l’hébreu. 72, c’est le nombre de noms des anges porteurs de l’influence spirituelle du tétragramme, le Nom de l’Eternel. 72 noms issus de la bonté divine car 72 c’est aussi la valeur en guématria du mot Hessed (la bonté) en hébreu selon la Kabbale. Une théorie énoncée dans le Sefer HaBahir- Le Livre de la Clarté (XIIè siècle), commentant le Sefer Yetsirah ou Livre de la Création  des écrits rédigés aux XIIè et premiers siècles qui racontent la création du monde au moyen des lettres de l’alphabet hébraïque. Des combinatoire de lettres et des poids (chaque lettre est un chiffre en hébreu) que les Kabbalistes étudient pour percer les mystères de la création. Reuchlin a appris de son maître juif l’immense Ovadia Sforno l’art de la Cabbale. Un art qu’il enseigne dés 1494 parmi les chrétiens; Il faut dire que ces érudits juifs de la Renassance étaient tout aussi cultivés que les grands savants humanistes si l’on en croit le nombre d’ouvrage que ces savants possédaient dans leurs bibliothèques.

Cette Kabbale chrétienne vient surtout du Zohar juif et s’appuie sur le commentaire de versets de la Torah et de leur poids numérique :

« Les cieux qui sont soixante-dix noms selon le secret de l’Eternel, relèvent du secret des soixante-douze noms issus des mots « et il voyagea » « et il vint » « et il entendit » (Exode 14, 19-21) ». (NB : dans le texte hébreu, ces versets comptent 216 lettres, chaque verset comprenant lui-même 72 lettres)

Si Erasme ou Luther avaient peur que l’hébraïsme chrétien ne fasse pencher la balace en faveur du judaïsme de nombreux humanistes italiens n’en croyaient rien : Poggio Bracciolini, Giannozzo Manetti, Gilles Viterbe Domenico Grimani, Francesco Zorzi et même Jean de Médicis second fils de Laurent le Magnifique qui deviendra le pape Léon X de 1513 à 1521 ! Des Bodin et Postel découvraient leur identité chrétienne… dans le Zohar !

Cette admiration des chrétiens pour les maîtres juifs aura une longue postérité puisqu’en 1652 le père Athnase Kirchner, jésuite dans son Oedipus Aegypticus la commente avec admiration (voir: Nicolas Sed, « Chez les cabbalistes chrétiens » dans : Ritualisme et vie intérieure. Religion et culture. Colloques 1985 et 1987. Édités par A. Caquot et P. Canivet (coll. Le Point Théologique, 52), Paris, Beauchesne, 1989  pg 100).

L’hébraisant cabbaliste Agostino Giustiniani participe aux premiers travaux du Concile du Latran (1516-1517) ; Mais son cousin Sauli est accusé en 1516 dans la conspiration du cardinal de Sienne qui visait à empoisonner le pape Léon X. Le cardinal de Sienne sera emprisonné et étranglé en prison. Giustiniani, Incarcéré, privé de ses pouvoirs, retourne comme évêque du Nebbio en Corse où il a été nommé en 1514. La Corse depuis l’Antiquité reste une terre d’exil. Giustiniani deviendra l’un des principaux « chers amis » que les autorités ligures avaient en Corse. Cette année-là, il commence à travailler sur une Bible en 4  langues dont seule le psautier : Psalterium Hebraeum, Graecum, Arabicum, et Chaldaicum, dédié à François 1er, sera publié à Gênes en 1516.

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À côté du texte hébreu, de la traduction de la Septante, des commentaires araméens et d’une version en arabe, on y trouve la traduction de la Vulgate, une nouvelle traduction latine de l’auteur, une traduction latine depuis l’araméen et surtout un ensemble de commentaires tirés du Midrash Théhilim juif, les premières traductions du Sefer ha Zohar auquel il accède en manuscrit (Le Zohar sera publié postérieurement à Mantoue en 1558-1160, et Crémone en 1559-1160), de Maïmonide de David Khimi… Il pensait que certains livres kabbalistiques étaient des livres chrétiens dissimulés et Giustiniani y lit une signification messianique chrétienne. Pour Pic de la MIrandole la Kabbale juive permettait de comprendre les mystères du christianisme. 

Ce mouvement philo hébraïsant sera vigoureusement combattu par l’Eglise en une époque de persécution virulente des juifs. Johannes Reuchlin, premier hébraïsant allemand non juif de la modernité, fut appelé à l’aide par les juifs de Mayence et de Francfort en 1510. Il écrit en 1511 Augenspiegel (Reflet des yeux) qui s’oppose à la destruction des livres juifs.

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Florence qu’a visité Ruchlin était connue pour être la ville où l’on fabriquait des lentilles optiques symboles de la sagesse et de la profondeur de vue. Avec le « reflet des yeux » (Augenspiegel) il s’agissait de voir clair face à l’obscurantisme fanatique.

Reuchlin sera poursuivi par les Dominicains de Cologne et l’Inquisition de Mayence qui le condamna en 1513 pour avoir refusé de brûler des livres juifs. Un juif converti au christianisme Pefefferkorn sera son plus virulent adversaire à Cologne. Erasme prendra parti pour Reuchlin. Cette folie de l’époque qui conjugue les humanistes éclairés et les plus sombres obscurantistes fanatisés ne n’arrêtera pas. En 1553, pendant dix jours, sur ordre de l’Inquisition, on recherche,collecte, traque, tout exemplaire du Talmud en Italie. Enfin on brûle le Talmud, supposé antichrétien, sur ordre du Pape Jules III, un antisémite notoire, à Rome en la fête de Rosh Hashana 5314 (9 Septembre 1553) sur le Campo dei Fiori. Le feu se propage dans les villes d’Italie…Mais cela ne suffit pas, l’année suivante, le 29 mai 1554, la bulle Contra Hebraeos retinentes libros  donne ordre de brûler toute copie du Talmud.

Cette folie biblioclaste de l’époque qui vise a éradiquer les opposants et leurs écrits par le feu ennemie de la pensée et des sciences a été parfaitement expliquée par Gérard Haddad dans Les folies millénaristes. Les nazis s’en inspireront en 1933. 

Quant à Agostino Giustiniani, il part  vers la France en 1517 où il devient un protégé de François Ier qui lui donne une chaire d’hébreu et d’arabe à l’Université de Paris jusqu’en 1522. Giustiniani y publie : Director dubitantium aut perplexorum, une version latine du Moré Nevoukhim « Le guide des égarés » de Maïmonide en 1520 (photo).

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Il visite l’Angleterre et les Pays-Bas et fait connaissance d’Érasme et de Thomas More, puis retourne à Nebbio vers 1522 et y reste jusqu’en 1536. Lors d’un voyage vers Gênes, il périt en mer lors d’une tempête entre Capraia et le Cap Corse en 1536 âgé de 66 ans.

On lui doit notamment le Dialogo nominato Corsica (« Description de la Corse ») et la Descrittione della Lyguria composé sans doute pendant les neuf années de son second séjour à Nebbio (1522-1531), dédicacé à Andrea Doria en 1531

Mais c’est curieusement en publiant son psautier qu’il devient le premier « biographe » de Christophe Colomb.

Le premier biographe de Christophe Colomb

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En effet, dans une note en marge commentant le Psaume 19, 4 (photo ci-dessus) : « Et leurs paroles vont  jusqu’aux extrémités de la terre », Giustiniani commente en latin que ce verset concerne « Christophe Colomb, né à Gênes, de parents humbles » qui a exploré plus de terres et de mers que quiconque dans le monde et avait découvert les « extrémités de la terre » accomplissant ainsi l’Écriture. C’est la première biographie de Colomb, en marge de page d’un psautier… qui décrit le contexte et les exploits de Colomb. Une origine modeste que confirme Antonio Gallo, le notaire chancelier de la Banque saint Georges de Gênes en 1506 : « il est né à Gênes d’ancêtres plébéiens ». De parents Dominico et Suzanna et de frères Bartolomeo et Diego, des noms espagnols, la famille est passée de village en village de la cote ligure.

Cette interprétation messianique de la geste de Colomb n’a rien d’étonnante dans un seicento qui vit un oeil sur l’astrolabe et l’autre dans la Bible.

Colomb lui-même commente dans la relation de ses quatre voyages :

En effet, Dieu parle bien clairement de ces contrées par la bouche d’Isaïe, en plusieurs endroits de l’Écriture, quand il assure que c’est de l’Espagne que son Saint Nom sera répandu.

Comment connait-il ce « salut venu d’Espagne » ? Tout simplement parce que c’est une interprétation cabalistique connue en Espagne à l’époque de Nahmanide. Un ancien Midrach commente le sens messianique de ces passages :

« Jusqu’à ce que le Shilo vienne ; Shilo signifie donc shaï lo (« à lui ») puisque, un jour, les nations du monde viendront payer un tribut au Messie fils de David puisqu’il est écrit : ‘En ce temps-là, des offrandes [shaï] seront apportées à l’Éternel des armées’ (Is 18, 7) et aussi ‘Les rois de Tarsis et des îles paieront des tributs’ (Psaume 72, 10) » (Pesikta Zutrata (lekah tov) sur Genèse 49, 10).

Tarsis est bien sûr l’Espagne des séfarades. Colomb cite à plusieurs reprises ces versets d’Isaïe : « Car les îles espèrent en moi, Et les navires de Tarsis sont en tête, Pour ramener de loin tes enfants, Avec leur argent et leur or. » (Is 60, 9) et « Car je vais créer de nouveaux cieux Et une nouvelle terre » (Is 65, 17), qu’il pense accomplir comme prophète de la fin des temps. Dans le Livre des Prophéties il prédit aux monarques d’Espagne à partir de Joachim de Flore que ce’st d’Espagne que viendra le libérateur du mont Sion, que le monde doit durer sept millénaires hors qu’il s’est écoulé 5343 années de 318 jours selon le comput alfonsin confirmé par Pierre d’Ailly (1341-1420)… Chez lui c’est bien la référence toraïque qui doit être lue sous le vernis chrétien. Il écrivait vers la fin de l’année 1500 :

Notre Seigneur, me fit le messager du nouveau ciel et de la nouvelle terre dont il parla par la plume de saint Jean dans l’Apocalypse (Ap 21, 1) après l’avoir fait par la bouche d‘Isaïe (ls 65,17 -18 et 66, 22], et il me montra où ils étaient .

Le « Nouveau Monde » de Colomb : un messianique médiéval et moderne

Dans Des noces éternelles un moine à la synagogue je raconte que les discussions kabbalistiques vont bon train à Gênes en ce XVIème siècle qui voit affluer vers la thalassocratie Ligure l’or du nouveau Monde.

Le « Nouveau Monde » suite aux voyages de Christophe Colomb, popularisés par l’imprimerie, ce sont des terres à l’ouest, au-delà de l’océan Atlantique. L’Amérique, l’Australie… La banca di San Giorgio, la plus grande banque du Monde qui finance l’Espagne et Colomb, comme je l’ai largement montré est aux commandes pour exfiltrer les juifs d’Espagne.

C’est ainsi que 150 familles de Vintimille, Gênes et des villages de la côte Ligure embarqueront en 1579 vers la Corse sous la conduite de Pietro Massa et Giacobbo Parmero pour fonder Vintimiglia La Nuova. La Nouvelle Vintimille.

C’est l’agitation messianique en ce XVIè siècle à Gênes qui a produit la vision de Colomb signant Christo ferens, « Le porteur du Christ », persuadé d’être le prophète désigné par Dieu pour annoncer la fin des temps ; la connaissance complète de l’orbis terrarum par le navigateur annonçait selon lui, le début de… l’ère messianique. Il était intimement persuadé que les nouveaux temps qui s’ouvraient allaient manifester la Rédemption, que Jérusalem serait délivrée en même temps qu’elle se dilaterait à toute la Terre. Le geste de Colomb, son voyage, était le prototype du messianisme juif marrane. Un sursaut d’espoir dans l’inconnu qu’on appelle la foi messianique. Ce même sursaut messianique motiva les aventuriers de Ventimiglia la Nuova. Comme Christophe Colomb ils venaient de Gênes.

Les douleurs des marranes ne pouvaient être que celles de l’enfantement du Messie, ces Hevlé Mashiah signes de la rédemption promise. Par un retournement du malheur en espoir dont l’histoire du peuple juif est remplie, le désastre se transforma en signe avant-coureur de la Rédemption. Ce bourgeonnement messianique va faire naître de nombreux faux messies : David Reubeni parcourt les cours d’Europe et suscite chez les marranes espagnols l’espoir qu’un Messie va venir pour les ramener en Terre Sainte : il meurt sur le bûcher en vers 1540 probablement en Espagne. Salomon Molko est brûlé à Mantoue en 1532….

La kabbale, « l’exil de la Shekhina dans la poussière » semblaient expliquer parfaitement les souffrances de l’exil marrane et surtout fournissait l’auréole d’un judaïsme miraculeux et caché qui seul pouvait les sauver d’horribles souffrances psychiques pour des générations.

Les kabbalistes chrétiens de la Renaissance ne s’y trompèrent pas, essayant d’opposer la Kabbale ésotérique au Talmud et à la Halakha exotériques, publics, pour mieux invalider le second et prouver la valeur du christianisme (un « judaïsme apocalyptique ») au détriment de l’antique judaïsme des Sages.

Le rôle des juifs dans la découverte du Nouveau Monde

L’année 1492 où le génois Colomb s’élance pour découvrir la Nouvelle Espagne (L’Amérique) ainsi baptisée par Cortès en 1525, est celle où, la veille du départ de Colomb, 250 000 juifs sefardim sont expulsés d’Espagne. Colomb n’ignore rien de cette situation qu’il commente :

« Le même mois où leurs Majestés ont promulgué l’édit imposant à tous les Juifs de sortir du royaume et de ses territoires, dans le même mois, ils m’ont donné l’ordre d’entreprendre avec des hommes en nombre suffisant mon expédition en vue de découvrir les Indes ».

Le premier voyage de Colomb a chargé plusieurs conversos juifs, notamment l’interprète, Luis Torres pendant que trois conversos s’agitent à la cour d’Espagne pour obtenir l’approbation royale pour l’expédition controversée. Ces marranes vont bientôt fonder la Jamaïque.

Simon Wiesenthal, le fameux chasseur de nazis pensait que Colomb était un séfarade soucieux de cacher son judaïsme mais aussi désireux de trouver un lieu de refuge pour ses compatriotes persécutés. Il était probablement de famille marrane castillane parlant espagnol et exilé à Gênes, ce qui a conduit sa famille à exfiltrer des juifs vers la Jamaïque. Il fut bigame, ses deux fils sont nés de femmes différentes, le plus connu, Fernando, est illégitime. Diego, entretiendra  Beatriz Enriquez, sa maîtresse cordouane. Une situation que dénoncera avec virulence l’abbé génois Sanguineti, avec le soutien de son archevêque ! Certains textes de Colomb, la forme de sa signature révèlent une culture cabalistique.

Dans sa lettre aux rois catholique qui accompagne le Livre des Prophéties écrit à la fin de sa vie Colomb analyse curieusement :

Je dis que l’Esprit Saint travaille dans les chrétiens, les juifs et les maures et non seulement dans les sages mais aussi les ignorants

… une théologie qui devait faire bondir en son temps.

Les sciences juives et la découverte du Nouveau monde

La découverte des Antilles par les trois navires de Christophe Colomb est un triomphe pour les Espagnols, les Génois. Cette découverte repose sur les sciences juives, islamiques et classiques.

David ben Solomon Gans

Le juif Abraham Zacuto a conçu des tables astronomiques et des cartes. Ses écrits ont été bien connus de Colomb à Salamanque. Levi ben Gerson dans son livre d’astronomie écrit en hébreu et traduit en latin décrit le « bâton de Jacob » qui permettra aux navigateurs de mesurer les angles en astronomie pour guider les marins au long court portugais et espagnols.

Zaccuto

Almanach De Zacuto, traduit par José Vizinho d’un manuscrit hébreu, ouvert à la page qui montre la position de la lune l’année de la découverte de l’Amérique.

C’est dans ce Seicento étrange que vécut à Gênes et en Corse, Pantaleone Giustiniani.

[1] La « Maona » Giustiniani est la première société « par actions » de l’histoire, une sorte de commandite de fonctions d’Etat doublée d’une association privée de commerçants et d’armateurs. On retrouve ce type d’association génoise à Chio. A partir de 1378, la Corse sera gouvernée par une Maona de cinq gouverneurs génois qui sera remplacée par la banque Saint Georges en 1453.

Noms corses et patronymes juifs d’Italie

Il est assez drôle de lire dans la presse ou en ligne que 25% des corses sont juifs, ou tous et cachés sous des habits catholiques  comme me le fait dire un certain Simon Giusepppi  dans la revue l’Arche de juillet 2023 en pure fantaisie :

« Le théologien Didier Long, convaincu que beaucoup de Corses pour ne pas dire tous ont du sang juif et ont préféré le dissimuler et se fondent dans une population qui se prétend chrétienne… » (pg 42) 

Ledit Giuseppi qui n’est ni historien ni juif mais bien anglais depuis 30 ans et a, d’autre part, dévalisé les archives des juifs de corse pour en réécrire l’histoire. Vaste programme !

D’autres encore crient au « mythe » dans Corse-Matin qu’il faudrait « détruire » (sic) en glosant sur  les Padovani qui seraient les héritiers d’Antoine de Padoue, ce qui est un autre mythe (voir ici)… la Corse serait la seule ile de Méditerranée Judhenrein par une sorte de miracle…

Je renvoie ces affirmations venues de non juifs parues dans des journaux qui ne reposent pas sur des documents à mon livre « Mémoires juives de Corse« .

Entrons maintenant dans notre sujet.


Carte de Corse du XVIè s

Carte de Corse par Egnazio Danti , Galerie des cartes musée du Vatican – 1580.
La vue est celle d’un génois arrivant en bateau découvrant le Cap corse.Carte de Corse XVIes détailCarte de Corse par Egnazio Danti , Galerie des cartes musée du Vatican – 1580 détail du sud.

Pietro massa

Offre de Petro Massa et Giacobo Parmero de Vintimille du 14 novembre 1577 adressée au Bureau de la Corse de l’Ufficio di San Giorgio de Gênes (banque publique), proposant d’amener 150 familles de la riviera du Ponant (cote Ligure) pour  reconstruire Porto-Vecchio et la nommer Ventimiglia la Nuova – la Nouvelle Vintimille. (A.S.G., Corsica, n.g. 7)

« La seule science dont s’occupent les Corses est celle des généalogies », écrivait Gabriel Feydel dans Mœurs et coutumes des Corses  en 1799 dans un rapport adressé aux membres du Directoire. Ils partagent cette passion généalogique avec les juifs.

Les Juifs qui vivent en Italie au XVIe siècle sont là depuis toujours pour certains, d’autres sont des Juifs ashkénazes qui, surtout au XIVe siècle, ont quitté l’Allemagne pour l’Italie, des Juifs français qui durent abandonner la France, et à la fin du XVe siècle et au cours du XVIe, et enfin ceux arrivés avec l’émigration sépharade d’Espagne à Gênes après 1492 puis Livourne au XVIIè siècle. Ils vont se fixer en Italie, chassés de ville en ville ou fuit vers l’empire Ottoman puis plus tard pour certains vers la Tunisie (granas) Des contacts avec l’Orient ont toujours existé, particulièrement à Venise et en Italie du Sud. On trouvait souvent trois synagogues dans une même ville — la scola italiana, la scola tedesca (allemande), la scola spagnola. A Gênes au XVIè siècle les juifs parlent l’espagnol dans une ville où l’on parle le toscan.

La fragmentation du judaïsme italien à la Renaissance, Rome n’est pas l’Ombrie, Milan ou Gênes, Sienne ou de Volterra, les ghettos à partir de celui de Venise en 1516 et Gênes en 1660 rendent les généalogies complexes.

Tandis que sur le continent les noms de famille sont déjà fixés ils ne se généralisent que bien plus tardivement en Corse. à partir de 1769 sauf pour les immigrés et les notables. Pour cent noms de famille corses, parmi les plus fréquents, on trouvera soixante-dix huit prénoms (Arrighi = Enrico, Taddei = Thaddée, Mattei,= Matthieu, Matinetti = Martinu, Martin, Sabiani = Sabin, Bartoli = Bartholomée, Ceccaldi = Hypocoristique de Francesco, Nicolai...), seize noms de lieux, cinq surnoms et seulement un nom de métier. 80 % des noms de famille corses se retrouvent en Italie. Les actes de baptême, de mariage et de sépulture étaient rédigés en latin et sont très peu nombreux.  La généralisation des noms de famille commence avec le recensement de 1769 réalisé par l’administration royale de Louis XV. Les noms ont été alors toscanisés… on a ajouté des trémas inconnus : Nicolaï. Un « Jacques » latin « Jacobo » Giacomo en italien, a pu devenir « Jacobi », ou Giacobbi. Quant on se trouve face à un prénom il est toujours difficile à savoir. Seules la généalogie et le croisement des sources génoises, corses et de l’inquisition peuvent assurer un lien certain.

La mémoire orale familiale que certains qualifient de « mythe » est une bonne  piste. Les gestes surtout. Je connaissais une dame Giaccobi qui allumait les bougies le vendredi soir en toute impunité…

Des nombreux patronymes parfois très anciens en Corse apparaissaient parmi les noms juifs répertoriés en Italie du Nord : les Angelini, Bianchi, Bianchini (Biancarelli en langue corse), Colombo (Devenu Colombini, Colombani en Corse), Colonna, Falco, Falcone, (devenu Forconi en Corse du sud), Gentili, Guglielmi, Leoni, Marchetti, Mariani, Marini, Massa, Morelli, Olivetti, Padovani, Paoli, Poggio/Pogioli (« petite montagne » noms trés répandu en Ligurie et en Lombardie), Polacci (polonais), Quercioli, Raffaelli, Rocca, Romano/ Romani, Rosselli, Rossi, Sanguinetti, Serra, Susini (Susani, Susin en italie), Torre, Ventura, Vitale, Vitali, Zanotti… sont bien connus en Corse. Massa (comme Petro Massa) le reconstucteur de Porto-Vecchio en 1569, est un patronyme porté en Corse et par des familles juives en Italie du nord. Il apparaît sous la forme Mazza en Calabre. Des patronymes juifs liés à des villes comme Pisa, Parma, Parmero, comme celui de son compère Giacobo Parmero sont courants en Italie. Les Olandini corses ont probablement un lien avec la Hollande.

Un nom de note île comme Ventura ou Venturi, dérivé en Venturini, était donné aux orphelin pour leur souhaiter la « Bona Ventura », bonne chance. Mais il faut savoir que pleins de Venturi aujourd’hui sont juifs dans le monde séfarade. Bonne chance se dit Mazel Tov en hébreu…

En Corse comme dans beaucoup d’endroit des marranes adoptent des noms de ville. Ainsi du nom Rogliano. Il est fort probable que des juifs de Calabre aient pris le nom de la ville de Rogliano où il y a une forte communauté juive depuis le 10ème siècle, ce qui était un classique (voir ci joint « Storia degli ebrei italiani – volume primo » de Riccardo Calimani). On trouve la trace des juifs dés le Xème siècle à Naples, Salerne et en Calabre : à Rossano, Cosenza, Paterno, Celico, Rogliano, Scigliano, Carpanzano et Stilo. Rien d’exceptionnel à ce que ceux ci débarquent en Corse comme dans toutes les grandes îles de la Méditerranée. Même si vers 1160 ne vivent à Gênes « que deux juifs » selon le voyageur juif Benjamin de Tudèle. Ils arriveront « par milliers » si l’on en croit l’Inquisiteur antisémite Bernardino da Feltre qui gonfle sans doute les chiffres en chaire pour mieux prédire la peste à Noël 1492 ( épidémie qui arrivera au Printemps !… le juifs femmes, vieillards et enfants étant alors parqués sur les docks en plein hiver) .

Les Rogliano de Corse sont probablement arrivés de là au XVIIè siècle. Je sais bien qu’un village en Corse se nomme Rogliano… et assez curieusement des juifs on trouve une mention de ce village Rogliano dans les archives de Gênes sous la plume d’ un notaire génois Abraham Rivanegra. (Source : The Jews in Genoa: 507-1681 de Rossana Urbani,Guido Nathan Zazzu, pg. 208)
Le 20 août 1592 un certain Samuel dit aussi Simon Aschekénazi (Simon l’allemand : des ashkénazes arrivent à Gênes au cours de la seconde moitié du XVIe siècle) promet de donner à Scipione Luvico de Rogliano, 210 doublons d’or sous 8 jours pour un voyage qu’il entreprend à Tabarca, une île de la Méditerranée située à environ vingt kilomètres au large de la ville d’Alicante (Espagne).

Rogliano

Ces marins au long court de Rogliano dans le cap commerçaient avec les juifs de Gênes et d’Espagne. Il est probable que toutes ces villes  d’Italie, d’Espagne et de Corse étaient liées par le commerce des réseaux juifs de marchands-banquiers juifs et corses et probablement les deux à la fois…

Nous avons déjà parlé du patronyme Massa une ville d’Italie ou se trouvaient de nombreux juifs qui donnera son nom au Massa qui fonda Porto-Vecchio, Vintimillia la  Nova avec ses 150 compères de toute l’Italie. Les juifs de Massa et Carraca ont du porter le « badge jaune » en 1648 et étaient châtiés s’ils n’obtempéraient pas. Le premier a imposer le port de ce badge aux juifs des provinces d’Italie fut le Pape Innocent III (1198-1216).

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Les Leoni, Leonelli… sont probablement moins des lions corses que des orginiaires de la ville de León. Les Pinhel (nom dérivé de la Peniel biblique) (Source) de la ville éponyme au Portugal où vivaient des marranes deviendront des Pinelli.

Les Foa (qui signifie « foi » ou « Foy ») , Foata, les Figari bien connus en Corse apparaissent dans les archives de Gênes:

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Les Padovani, Padovano apparaissent bien parmi les noms juifs italiens. Ils peuvent venir de Padoue ou… d’Antoine de Padoue selon certains historiens qui travaillent sans documents… La réalité est qu’ils viennent de la ville d’Heilbronn en Allemagne et se sont retrouvés dans la région d’Evisa, comme on peut le lire ici. Là encore la mémoire familiale ou du village peut mettre sur une piste.

Sanguinetti est le nom d’une puissante famille de banquiers du XVIIIème siècle dont une rue du Ghetto de Modène porte encore le nom. Abraham et Aaron Sanguinetti sont membres de la corporation des filatures de soie de Modène en 1750. Moisè Sanguinetti est un des chefs de la communauté à l’époque.

Mochi

Certains noms sont des italianisations directes de l’hébreu comme les Mochi (« intelligent » en hébreu) qu’on trouve chez les juifs du Liban (voir au dessus et ici), les Guidici, Del Giudice, un nom de famille juive bien connu en Calabre. Les Giudici sont les Dayanim (juges), les Gentile sont les gentils, c’est à dire les non-juifs pour un juif.Le nom Cervi courant en Italie du nord et dans le village de Lévie en Alta Rocca désigne un cerf, ll est peut-être la traduction de l’hébreu Nephtali classique dans le judaïsme italien. Les Sansoni, Sansonetti, se réfèrent au Samson biblique tout comme les Giacobbi ou Simenoni. Les Pace ou Pacifici  (un nom juif d’Italie de Livourne) ou Pacini répandus dans le su de la Corse peuvent être la traduction de Shalom mais aussi les paceri (hommes de paix) institués par la Constitution de Paoli en 1755 qui faisaient la paix entre les famille lors des vendettas… Santelli, Santoni peuvent avoir une origine juive (qadosh, sanctifié), c’est  aussi le prénom Santo (saint) répandu dans le Lazio et en Calabre, mais le judaïsme hésite  à « sanctifier » autre chose que D… mais des annoussim s’appellent bien Kadouch et des juifs italiens s’appellent bien Evangelisti…Les Moro, Mori, Moretti ce sont les bruns mais aussi des patronymes juifs d’Italie bien connus.

Généalogies corses

Registres corses

Certains noms très répandus en Corse comme celui des Memmi qu’on retrouve à Tunis, probablement d’origine livournaise, proviennent directement d’Espagne : Le grand rabbin Shimon Meimi originaire de Ségovie fut torturé à mort à Lisbonne en 1497 avec toute sa famille car il refusa la conversion que lui proposait le roi Manuel, alors qu’il était enfermé avec 10 000 autres juifs sans nourriture et sans eau et que seuls 40 résistèrent. Samul Usque, en accord avec les sources chrétiennes, raconte que les juifs furent trainés par les cheveux et la barbe dans les églises pour être oints d’eau et baptisées de force. Certains se suicidèrent en se jetant par les fenêtres de l’édifice des Estaus ou en se jetant dans des puits. Memmi signifie « mon fils » en langue berbère.

Parfois le nom est un prénom comme Donat. Un nom de famille très répandu en Corse comme les Donati est aussi très répandu dans la communauté juive de Modène où l’on trouve un Donato Donati né à Bolzano en 1550, marchand et blanchisseur, fils de Samuel Donati et frère d’Abraham Donati de Vérone. La tombe de la famille se trouve au cimetière israélite de Modène.

Les patronymes issus de la nature communs chez les marranes portugais : Figueras, Oliva, Spinoza (l’épine), Aguilar (l’aigle)… deviennent en Corse des Figari, Olivetti, Spinozi, Forconi (les faucons)…

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L’équation nom de famille = religion doit cependant être maniée avec prudence et croisée avec d’autres sources. De nombreux Jacobi de la Renaissance n’ont rien de juif les juifs ne sont évidemment pas les seuls à avoir reçu comme on en trouve en corse des prénoms, des réalités de la nature (Branca, « la branche » nom de famille de ma grand-mère, ou toponymiques : Valli : « ceux de la vallée », Muratelli, « ceux du village aux petits murs »), de métiers (Forconi : « le fauconnier ») ou des noms de caractéristiques physiques (Biancarelli : les blonds).

Il n’en reste pas moins vrai que les familles Blanca – Blanca, Branco- Branca sont parfaitement connues parmi les exilés d’Espagne et que c’est peut-être l’origine de ce patronyme en Corse. Les Blanco (« Blanc », Laban en hébreu) viennent d’ Alburquerque (devenu un nom répandu en Turquie) et de Galice en Espagne, des régions à la frontière du Portugal. Les Blanco/ Blanca de la province de Salamanca sont devenus Branco/ Branca en fuyant vers le Portugal. 

L’origine d’un Christophe Colomb en Corse est peu probable, celui-ci était probablement un marin génois, par contre il semble maintenant assez clair que l’Amiral de la mer Océane parti découvrir la Nouvelle Espagne le lendemain de l’expulsion des juifs d’Espagne était d’origine conversos espagnole par sa famille. C’est ce qui explique son oeuvre en espagnol et pas en Toscan. Les Colombo de Corse se retrouvent aussi à Gênes d’où ces conversos viennent très probablement. Pour la petite histoire la famille de Colomb a exfiltré de nombreux juifs d’Espagne dont beaucoup partiront vers la Jamaïque. Certains deviendront des pirates dont les tombes (photo) dans le Nouveau Monde rappellent le combat contre la flotte de la puissance espagnole. (voir ici leur histoire)

Pirates

Ce n’est pas parce que le nom Rossi est fortement implanté dans la communauté juive d’Italie ( Azaria (Benaiuto) di Rossi, dit Azarya min HaAdoumim est un des plus grands intellectuels juifs de la Rennaisance) qu’on peut immédiatement en déduire que les centaines de milliers d’Italiens et de corses qui portent le nom de famille Rossi ou Rosso sont tous des juifs ou d’origine juive. Juifs et chrétiens ont suivi des chemins identiques dans la formation des patronymes à la fin du Moyen Age.

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L’un des plus anciens Mazhor du monde, réalisé en 1490 en Toscane vers 1490.

Les noms judéo-espagnols terminés en ES et en EZ (Alvarez, Bales, Diaz, Dominguez, Fernandez, Gomez, Gonzalez, Hernandez, Lopes, Lopez, Rodriguez, Sanchez,  …) typiques des réfugiés de la péninsule ibérique et présents dans les communautés italiennes on été italianisés en Corse, les Balaix, Bales sont devenus Balesi.

D’autre part on trouve de trop nombreux noms du judaïsme italien pour ne pas soupçonner une immigration juive en Corse à la fin du Moyen-Age au moment de l’exil des sefardim d’Espagne via Gênes comme je l’ai déjà montré. Même s’il est clair que des  marchands juifs aragonais ou Catalan, parcourent la méditerranée où ils commercent, Corse comprise, de manière intense du IXème au XVème siècles.

Chaque fois que je me trouve dans une ville italienne, j’essaie d’imaginer si, et comment, les Juifs y ont vécu. Je connais très bien certaines de ces villes. J’ai passé de nombreux étés dans la paix de la belle ville de Spoleto, en Ombrie. En me promenant dans ses rues, je peux reconstruire sans difficulté l’histoire de Spoleto depuis l’époque de Hannibal. Mais quand je pénètre dans la petite rue médiévale qui aujourd’hui s’appelle Via San Gregorio alla Sinagoga, je suis déconcerté. À quel moment la synagogue qui s’y trouvait cessa-t-elle d’être une synagogue? Le nom de la rue indiquerait-il que l’église de San Gregorio a été construite sur la synagogue? Et où sont les descendants des célèbres docteurs juifs de la Renaissance à Spoleto, parmi lesquels il faut citer David de’ Pomis, l’auteur du dictionnaire hébreu-latin-italien Zemah David, «La descendance de David», dont je me servais quotidiennement dans mon enfance? Actuellement à Spoleto vit une seule famille juive, originaire de Rome. Je devrais peut-être ajouter qu’il y a deux ou trois ans, j’ai appris qu’un couple d’artistes juifs américains avait essayé de gagner leur vie en ouvrant un bar à sandwichs à Spoleto. J’espère que la chance leur a souri. (Arnaldo Momigliano)

On retrouve ces noms des juifs d’Italie dans le livre de Samuele Schaerf, I Cognomi degli Ebrei in Italia, Casa editrice « Israël », Firenze 1865-1925, 1925, voir quelques noms sur ces sites :

Voir aussi plus largement :