Jésus et Rabbi Akiva, deux martyrs juifs de l’ « accomplissement »

Rabbi Akiva
Rabbi Akiva

La mort de Jésus en l’an 33 comme celle de Rabi Akiva ben Yossef vers 135 sont deux assassinats liés à la real politik romaine telle qu’elle s’exerce à Jérusalem aux premiers siècles de notre ère envers les courants messianiques. Des machiah qui sont considérés à l’époque par l’occupant comme des séditieux voulant émanciper Israël de la  tutelle politique et militaire romaine (le messianisme à l’époque n’a rien de divin !). Assez curieusement le martyre de ces deux juifs va être relu par leurs disciples comme un « accomplissement ». Je montrerai ce que ce mot signifie dans les traditions juive et chrétienne à la lumière de l’affrontement entre Rome et Jérusalem.

bougie

1/ L’assassinat préventif de Jésus par les autorités romaines

Jésus meurt la veille de Pessah 33. Il est crucifié comme un maître pharisien galiléen présentant un danger potentiel pour la real politik romaine. La plupart des révoltés venaient de Galilée en ce premier siècle. Les romains n’ont pas oublié Judas le Galiléen qui a mené la résistance au recensement fiscal ordonné par Quirinius en Judée vers l’an 6 (et non pas en l’an -7 où nait Jésus comme le racontent les évangiles de manière anachronique). La Gelil ha-goyim, ce « cercle des nations » était en réalité une terre de repli pour les pharisiens restés prés du petit peuple mais écartés du pouvoir du Temple.
Les Pharisiens, qui avaient dirigé l’insurrection maccabéenne au premier siècle avant notre ère, triomphèrent d’abord avec elle sous  la reine Salomé Alexandra; avant que la situation ne se retourne contre eux. Celle-ci  ayant épousé Alexandre Jonathan (en grec : Jannée) (103–76), son beau-frère d’obédience sadducéenne-grand prêtre. En -96 celui-ci, à la suite d’une émeute fit crucifier 800 pharisiens et égorger leurs femmes et leurs enfants (6000 selon Flavius Josèphe ! – AJ XIII, 376). Les pharisiens reprirent ensuite momentanément le pouvoir persécutant les sadducéens mais à la mort d’Alexandra à 73 ans, Aristobule, son fils, pris le pouvoir à la tête des Sadducéens  Le règne de Salomé Alexandra  (76–67) laisse dans le Midrash une image de paix et de prospérité : « Aux jours de Siméon ben Shetah et de la reine Salomé, la pluie tombait les nuits de sabbat, si bien que le blé atteignait la taille de rognons, l’orge, celle des olives, les lentilles, celle de deniers d’or » (Midrash Lévitique Rabba, XXXV, 10). Selon Flavius Josèphe, la reine Salomé Alexandra  » permit aux pharisiens d’agir à leur idée en tous domaines et elle ordonna aussi au peuple de leur obéir. Et elle restaura quoi que ce soit des lois que les pharisiens avaient introduites en accord avec la tradition des pères et que son beau-père Hyrcan avait abolies. Ainsi, tandis qu’elle avait le titre de souveraine, les pharisiens avaient le pouvoir  » (AJ XIII, 408 s.). A sa mort, une guerre civile éclata entre pharisiens et sadducéens qui dura jusqu’à la fin de la dynastie hasmonéenne. C’est aussi à cette époque que les pharisiens, les peroushim, les « séparés », entrent en dissidence définitive contre toute forme de pouvoir théocratique direct, ce dont témoignera le discours du rabbi Yeshoua envers ses disciples : « ne pas prendre le glaive, rendez à César ce qui lui appartient…, etc».  La lutte entre les deux groupes continuera cependant pendant tout le règne d’Hérode le Grand (jusqu’ en l’an -4 quelques années après la naissance de Jésus).  A l’époque de Jésus les Pharisiens ont donc renoncé au pouvoir. Les Sadducéens n’ont pas les moyens de l’exercer et se sont repliés sur les taches cultuelles du Temple. Ils sont sous la ‘botte’ romaine. Le Cohen Gadol est désigné par l’autorité romaine parmi les Sadducéens et en reçoit l’habit pour le jour de Kippour ! Les pharisiens sont restés proches du peuple qui en vénère les hakhamim (Sages), ceux-là même dont parle le Pirké Avot, la Mishna et le Talmud. A l’époque de Jésus les Sadducéens gardent donc la main sur la caste sacerdotale et le culte du Temple à Jérusalem mais le peuple suit les maîtres pharisiens restés proches de lui comme le montre Flavius Josèphe.

Il ne fait pas de doute que la mort de Jésus arrangeait les autorités sadducéennes qui entouraient le Temple mais ce qu’on sait aujourd’hui c’est que le ‘procés juif’ nocturne du sanhédrin raconté par les évangiles est une fiction postérieure… Le sanhédrin ne se réunissait pas de nuit et certainement pas pour décider de la vie ou de la mort d’un inconnu galiléen.  Postérieure, car ce récit témoigne d’un conflit interne aux sectes juives qui s’affrontaient en diaspora vers 65-70, il y était alors délicat d’accuser la puissance romaine de meurtre prémédité… le « grand prêtre cette année là », Caïphe, fit alors un bon bouc émissaire sadducéen consensuel dans une dispute entre pharisiens. A l’époque de Jésus, l’ordre public était évidemment du côté romain dans cette ville sous administration romaine directe d’un préfet dépendant de la région de Syrie. Jésus meurt donc en rabbi pharisien prêchant le joug des cieux et son corollaire celui de la Torah. Les autorités romaines ne se préoccupaient pas de savoir si  ce joug des cieux, ce Royaume des cieux concernaient un autre monde à venir où celui-ci. Pilate était un homme « inflexible, entêté et cruel » si l’on en croit Philon d’Alexandrie : « sa vénalité, sa violence, sa rapacité, son emportement, ses abus de conduite, son habitude d’exécuter des prisonnier non jugés, sa férocité sauvage et interminable » étaient notoires. L’autorité suprême et centrale, Rome, dont Caligula en 37, affirmera bientôt la divinité en voulant mettre sa statue dans le Saint de saints du Temple, avait horreur du désordre dans ses provinces. Il fallait donc être soit un saint soit ou un fou, ou les deux, pour aller annoncer la « royauté de Dieu » sous les fenêtres du représentant direct de la puissance romaine un jour de fête alors que la ville était pleine de centaines de milliers de juifs venus de tout l’empire. Jésus meurt donc à Jérusalem en prophète. Une violence romaine envers les juifs banale à l’époque. Philon à Alexandrie  nous en rapporte la brutalité, celle du préfet Flaccus et la fête qui entourait ces pogroms avant l’heure :

«  J’ai vu autrefois des crucifiés qu’à l’approche de ces fêtes on rendait à leurs parents, selon l’usage, pour être ensevelis. On trouvait convenable de faire participer les morts au bienfait de ces réjouissances, et d’observer à leur égard la solennité. Loin de faire descendre les crucifiés de leur gibet, Flaccus faisait crucifier les vivants, à qui du reste les circonstances devaient procurer non point leur grâce, mais seulement un sursis. Avant de les crucifier, on ne laissait pas de les fouetter au milieu du théâtre, et de leur faire subir le supplice du fer et du feu. L’ordre des spectacles était ainsi fixé: depuis le matin jusqu’à la troisième ou la quatrième heure on fouettait, on pendait, on rouait, on jugeait les Juifs, puis on les menait au supplice à travers l’orchestre » (Philon d’Alexandrie, Contre Flaccus, 83.)

Assez curieusement, dans les évangiles, Luc va mettre dans le bouche de Jésus, dans le récit des pèlerins d’Emmaüs des citations typiquement pharisienne :  » Voici les paroles que je vous ai adressées quand j’étais encore avec vous : il faut que s’accomplisse tout ce qui a été écrit de moi dans la Loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes.  » (Luc 24, 44)

« La Loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes » correspond évidement à la tripartition pharisienne des écritures, le TaNaKh (acrostiche de Torah, Neviim, Ketouvim dont les Tehilim sont le cœur de la prière et résument par leurs 5 livres les 5 livres de la Torah). On est bien en contexte pharisien. Car les sadducéens ne croyaient qu’à la Torah- Pentateuque, refusaient la tradition orale (« les paroles que je vous ai adressées ») des Hakhamim et ne croyaient pas comme les pharisiens à la résurrection des corps des morts lors de la Rédemption.

Mais surtout les disciples du rabbi Yeshoua  vont mettre dans sa bouche un mot technique de l’exégèse pharisienne le verbe accomplir. Le même que Jésus utilise dans les béatitudes (Mt5) quand il dit : « N’allez pas croire que je sois venu abroger la Loi et les Prophètes (Torah , Neviim : le TaNakh) ; je ne suis pas venu abroger mais accomplir » (Mt 5,17)… encore à propos du TaNakh. La Torah écrite que la Torah orale (la tradition des hakhamim, le talmud) commente et interprète. Qu’est-ce que cela peut signifier ?

Assez étonnamment des faits semblables dans un autre martyre célèbre de la tradition juive, celui de Rabbi Akiva en 135 sous l’empereur Hadrien utilisent le même vocabulaire de l’accomplissement.

2/ Le martyre d’Akiva lors de la seconde révolte juive

En 135, un siècle après la mort de Jésus en 33, un autre messianisant juif sera assassiné par le pouvoir romain. Il s’agit de Rabbi Akiva. Son crime ? Lors de la seconde révolte juive en 132-135 il a soutenu Simon Bar Korba qu’il a identifié comme le messie d’Israël, c’est-à-dire son chef politique libérateur de l’emprise romaine. En l’an 1 de ce règne on frappe donc monnaie à la gloire de Simon Bar Kosiba identifié par assonance  par Akiba comme Bar Kokhba (le fils de l’étoile) accomplissant apparemment la parole du prophète « une étoile se lèvera de Jessé », Jéssé  le père du roi David, le messie, l’ « oint » par excellence, le Roi libérateur de l’emprise romaine.  Ce à quoi ses amis répondaient « Akiva, l’herbe poussera entre tes dents que le messie n’arrive ». Akiva est un fils de converti, un berger inculte, qui, à quarante ans, ne pouvait distinguer le aleph du bethet et qui  deviendra… un des plus grand maîtres de la Torah et l’un des dix grand martyrs de la tradition juive. Celle-ci l’absoudra assez vite de ses errances messianiques. Voici le récit de son martyre :

« On raconte que Rabbi Akiva fut arrêté et enchaîné en prison. Pappos ben Jehudah, lui aussi, fut arrêté et enchaîné auprès de lui. Rabbi Akiva lui dit : ‘Pappos, qui t’a amené ici ?’ Il lui répondit : ‘Heureux es-tu, Rabbi Akiva, qui a été arrêté à cause des paroles de la Torah ! Malheureux Pappos, qu’on a arrêté pour de vaines choses !’

Quand on fit sortir Rabbi Akiva pour le mettre à mort, c’était l’heure de lire le Shema. On lui déchirait la chair avec des peignes de fer et lui, il recevait le joug du Royaume des Cieux. Ses disciples lui dirent : ‘Ô notre Maître ! Jusqu’à ce point !’ Il leur dit : ‘Tous les jours de ma vie j’ai été préoccupé par ce verset : ‘de toute mon âme’ qui signifie ‘même s’il te prend ton âme’. Je me disais : ‘quand parviendrai-je à l’accomplir (’aqayyemennu) ? Et maintenant que cela m’est donné, je ne l’accomplirais pas !’ Il prolongea le mot ‘Un’ jusqu’à ce qu’il rendit l’âme. Une voix céleste se fit entendre et dit : ‘Heureux es-tu Akiva, dont l’âme est sortie en disant : Un’ » (TB. Berakhot 61b ).

La mort d’Aquiba est donc présentée comme un Quidouch Ashem, une sanctification du Nom qui malgré son caractère paroxystique ne revêt pas dans la tradition juive un caractère de ‘passage obligé’ comme le martyre chrétien aux premiers siècles. L’adage talmudique résume cette position :  « Il est écrit ‘’vis pas la Torah’’ , ce qui veut dire : ne meurt pas par elle ». Akiva reçoit » le joug du Royaume des Cieux », ce même Royaume dont tout le « midrash » évangélique résonne. Sa mort accompli le Shema que tout juif pieux dit au lever et au coucher en se cachant les yeux, ce Shema au coeur de la liturgie du shabbat qui confesse l’Unité du Dieu Un. Akiva accomplit le Shema dit le Talmud, comme s’il ne l’avait jamais encore fait. Comme une torah vivante.

Selon le Talmud Akiva aurait eu un rôle décisif dans la compilation de la Mishna :

« À quoi ressemble la vie de Rabbi Akiva ? — À un paysan qui part avec son panier. Il trouve de l’orge — il l’y met, de l’avoine — il l’y met, du son — il l’y met, des fèves — il les met, des lentilles — il les met. Lorsqu’il rentre chez lui, il les trie, orge avec orge, avoine avec avoine, son avec son, fèves avec fèves, lentilles avec lentilles. C’est ce que fit Rabbi Akiva, qui rangea la Torah règles par règles » (Avot de Rabbi Nathan ch. 18; Talmud de babylone, traité Guittin, 67a).

La rébellion sera durement réprimée ; Jérusalem, déjà détruite en 70 sera désormais interdite aux juifs ainsi que la Judée, rebaptisée Aelia Capitolina ne l’honneur de Jupiter du Capitole pour qui un Temple est construit. Hadrien interdit la circoncision dans tout l’Empire.

Paul, autre rabbin pharisien, utilise ce langage de l’accomplissement : « Maudit soit quiconque ne persévère pas dans l’accomplissement de tout ce qui est écrit dans le livre de la loi » (Épître aux Galates 3, 10.). Dans l’évangile de Jean, le rédacteur met dans la bouche de Jésus sur la croix cette ultime parole : « c’est accompli ». Mais que signifie « l’accomplissement », rapporté à la Torah, aux Ecritures ? Je me référerai ici aux enseignements  de mon ami bibliste frère Matthieu Collin et de son ami Pierre Lenhardt. (Voir : P. LENHARDT, « Voies de la continuité juive. Aspects de la relation maître-disciple d’après la littérature rabbinique ancienne », dans R.S.R.., 66, 1978.)
3/ L’accomplissement dans la tradition pharisienne

Selon, Matthieu Collin, La Tradition pharisienne parle d’ « accomplissement » à trois niveaux.

« A. L’exégèse comme accomplissement.

‘Accomplir’, c’est d’abord découvrir par le ‘midrash’ des Sages l’interprétation autorisée des Ecritures. Le ‘midrash’, selon la racine du mot hébreu, c’est la ‘recherche’, d’abord celle du Seigneur, donc aussi celle du sens de sa Parole pour la mettre en pratique par amour. Deux textes tirés du commentaire le plus ancien du Lévitique vont nous permettre de mieux comprendre cela :

« ‘Si vous marchez selon mes prescriptions…’ (Lv 26,3). Est-il possible qu’il s’agisse des commandements ? Quand l’Ecriture dit [aussitôt après] : ‘… si vous gardez mes commandements et les mettez en pratique…’ (Lv 26,3). Voici que les commandements sont mentionnés. Eh bien, comment pourrai-je accomplir (mequayyem) ‘si vous marchez selon mes prescriptions’ ? En étant appliqués à la Torah » (Sifra sur Lv 26,3. Ed. Weiss 110c ).

« ‘Mais si vous ne m’écoutez pas…’ (Lv 26,14). [Ceci veut dire : si vous n’écoutez pas] le midrash des Sages. Ou bien est-il possible qu’il s’agisse de ce qui est écrit dans la Torah ? Quand l’Ecriture dit [aussitôt après] : ‘et si vous ne mettez pas en pratique tous ces commandements’ (Lv 26,14). Voici que ce qui est écrit dans la Torah est mentionné. Eh bien, comment pourrai-je accomplir (meqayyem) ‘mais si vous ne m’écoutez pas’ ? En comprenant que cela veut dire : si vous n’écoutez pas le midrash des Sages. » (Sifra sur Lv 26,14. Ed. Weiss 111b ).

La dialectique du premier passage déconcerte d’autant plus que le verset qu’il s’agit d’expliquer ne présente, à première vue, aucune difficulté : ‘si vous marchez selon mes prescriptions’, cela s’entend spontanément de la mise en pratique des commandements, mais le même verset redit cela aussitôt après ; or il est un principe rabbinique – implicitement allégué ici – que l’Ecriture ne peut répéter deux fois au même endroit une chose identique,  il faut donc trouver un autre sens pour la première formule ; la recherche exégétique s’y est employée et le résultat nous est donné : dans le premier cas il s’agit en fait ‘d’être appliqué à la Torah’.

La Tradition a compris, dans ce contexte, qu’avant d’agir, de ‘garder les commandements’, il faut étudier ; la pratique sans l’étude préalable n’est pas sûre. Rabbi Akiva l’a dit en conclusion d’un débat avec ses collègues : « c’est l’étude qui est la plus grande, car elle mène à la pratique ». La réponse donnée ici manifeste très clairement que l’Ecriture ne peut être ‘accomplie’ si elle n’est pas , étudiée, comprise et interprétée dans la Tradition.

Le second passage nous permet de mieux comprendre cela : ici le résultat est donné d’emblée avant même la démonstration dialectique. ‘Ecouter le Seigneur, c’est écouter le midrash des Sages’. L’enseignement autorisé des Maîtres, leur interprétation de l’Ecriture est donc Parole de Dieu à l’égal du texte biblique ; et c’est l’Ecriture elle-même qui enseigne cela. La cohérence de la Torah consiste à enseigner elle-même qu’elle ne peut être reçue comme Parole de Dieu que dans la Tradition contrôlée et autorisée que transmettent les Sages.

Voilà ce que dit Matthieu Collin.

C’est donc l’exégèse qui dans un premier niveau est accomplissement. Il s’agit par le midrash et la tradition orale de dégager une jurisprudence (Hallakah) qui permet d’agir devant Dieu. Ce qui nous permet d’arriver au second sens de l’accomplissement.

B. La pratique comme accomplissement.

‘Accomplir’, c’est aussi agir conformément au sens des Ecritures découvert par le ‘midrash des Sages’. Ainsi Rabbi Akiva en donnant sa vie à Dieu dans le martyr, accomplit-il l’écriture conformément à l’exégèse qu’il en avait lui-même donné et qui est devenue grâce à lui l’exégèse commune, le ‘midrash des Sages’. Matthieu Collin commente : « Le texte parle de lui-même ; la ‘réception du joug du Royaume’ c’est la récitation de la première partie du Shema dont Aquiba ne se dispense donc pas au cœur même de ses souffrances dramatiques. Ce qui est essentiel ici, c’est la référence que Rabbi Akiva fait à l’interprétation qu’il avait trouvée (le midrash, premier pas de l’accomplissement !) du verset scripturaire et qu’ il peut maintenant enfin mettre en pratique. Ceci nous permet de mieux comprendre comment Jésus a accompli les Ecritures aussi à ce second niveau, par sa vie, sa passion et sa mort, sa résurrection enfin. »

Suivons encore frère Matthieu :

C. L’accomplissement dans l’histoire

‘Accomplir’, c’est enfin réaliser les promesses de la Torah et des Prophètes. La Tradition rabbinique n’envisage ce troisième niveau d’accomplissement que sur la base des deux autres, celui de l’exégèse et celui de l’action : ‘la fin de l’histoire, la venue du Règne de Dieu, est sans doute l’accomplissement de toutes choses, mais au centre et à la base de toutes ces choses, il y a la Torah étudiée et agie par Israël.’ Un texte mettant encore en scène Rabbi Akiva va nous montrer comment cet accomplissement des promesses de Dieu a déjà commencé dans l’histoire du salut, ouvrant à l’espérance du plein accomplissement.

« Dans le passé Rabban Gamaliel, Rabbi Eléazar ben Azariah, Rabbi Yehoshua et Rabbi Akiva… marchaient à Jérusalem et, arrivés au mont Scopus, ils déchirèrent leurs vêtements. Arrivant ensuite à la montagne du Temple, ils virent un renard qui sortait du Saint des Saints. Ils se mirent à pleurer, mais R. Akiva riait. Ils lui dirent : ‘Pourquoi ris-tu ?’ Il leur dit : ‘Pourquoi pleurez-vous ?’ Ils lui dirent : ‘L’endroit duquel il a été écrit ‘et l’étranger [non-lévite] qui s’en approchera sera mis à mort’ (Nb 1,51), voici que maintenant des renards y sont allés, et nous ne pleurerions pas ! « Il leur dit : ‘c’est pour cela que je ris ! Il est écrit : ‘je prendrai avec moi comme témoins, des témoins dignes de foi, le prêtre Urya et Zacharie, fils de Yeberekyahu’ (Is 8,2). Que vient faire Urya auprès de Zacharie ? En effet Urya est du premier Temple, alors que Zacharie est du deuxième Temple ! Mais en réalité l’Ecriture a fait dépendre la prophétie de Zacharie de celle d’Urya. Dans la prophétie d’Urya il est écrit : ‘C’est pourquoi, à cause de vous, Sion sera labourée comme un champ, etc…’ (Mi 3,12 ; Jr 26,18-20) et dans la prophétie de Zacharie, il est écrit : ‘De nouveau, vieillards et femmes âgées s’assiéront sur les places de Jérusalem…’ (Za 8,4). Tant que n’était pas accomplie la prophétie d’Urya, je craignais que ne s’accomplit pas la prophétie de Zacharie. Maintenant que s’est accomplie la prophétie d’Urya, il est certain que le prophétie de Zacharie est en train de s’accomplir !’

Ils lui dirent : ‘Akiva, tu nous as consolés, Akiva, tu nous as consolés !’ » (TB. Makkot 24a-b ).

Sans doute faut-il pleurer la destruction du Temple et la profanation du Lieu saint – Jésus lui-même l’a fait (Lc 19,41-44) – mais R. Akiva va plus loin et manifeste l’espérance qui est consolation pour Israël, car après cette destruction dramatique ne peut venir que la reconstruction. Son exégèse s’appuie sur le rapprochement de trois texte prophétiques – ce qui n’est pas sans intérêt si l’on remarque que, dans l’évangile de Matthieu, toutes les citations d’accomplissement sont aussi tirées de textes des Prophètes. Dans le texte d’Isaïe, deux noms propres sont mentionnés, appelés comme témoins… Akiva ‘retrouve’ ces personnages dans deux autres textes prophétiques, l’un est un oracle de malheur sur Jérusalem, l’autre est un oracle de bonheur, mais il y a un ordre chronologique entre eux dans les Ecritures, ce qui indique, selon l’exégèse de Rabbi Akiva, que l’accomplissement du premier conditionne l’accomplissement du second ; ainsi paradoxalement, la destruction du Temple apparaît comme un signe précurseur de la reconstruction totale de Jérusalem et du Temple. »

Voici ce que dit Matthieu Collin de ces trois niveaux d’accomplissement.

3/ Le souvenir du Kiddouch Hashem et la Géoula

Il est tout de même très étrange que la mort de Jésus comme celle d’Akiva, leur Kiddouch Hashem soient relus aux deux premiers siècles par des juifs comme un « accomplissement », celui de la Torah et de la pratique de ses mistvot dans une existence sanctifiée, comme un signe de la rédemption et de l’accomplissement du temps par l’Eternel lui-même. Le souvenir de nos martyrs, de ceux d’autrefois mais aussi de ceux du siècle dernier et d’aujourd’hui est sans aucun doute  la porte de l’Eternité. C’est ce que signifie aussi le Shabbat.

Un commentaire sur « Jésus et Rabbi Akiva, deux martyrs juifs de l’ « accomplissement » »

  1. Un ami juif m’a fait la remarque suivante avec amitié, que je juge pertinente et partage donc avec vous :  » Ton article est juste et interessant historiquement mais d’un point de vue juif il pose problème car dans l’imaginaire juif l’imago de Jésus est celle qui a été utilisée pour martyriser des milliers de femmes, d’hommes et d’enfants tout au long de l’histoire bimillénaire du christianisme. Donc assimiler Akiva à Jésus est juste historiquement mais ne peut pas être fait d’un point de vue de la conscience juive ». DL

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