Chabbat Chekalim, pourquoi il est interdit de compter des êtres humains

La Chabbat Chekalim qui précède Roch Hodech Adar nous livre un enseignement important nous a dit le Rabbin Harboun hier. Il est formellement interdit de dénombrer des êtres humains comme on dénombre des moutons ou des choses. Alors comment procéder au recensement annuel dés lors que la Révélation a été donnée au Sinaï (Parasha Michpatim la semaine dernière). Comment savoir ceux qui sont restés juifs, ceux qui ont quitté ?

Le seul moyen est de compter non pas les gens mais les mistvoth. Si chacun donne un demi chekel (d’où vient chekalim, les shekels). Celui qui à l’époque du Temple, ne donnait pas se désolidarisait du pardon de D-ieu

L’Éternel parla à Moïse en ces termes: « Quand tu feras le dénombrement général des enfants d’Israël, chacun d’eux paiera au Seigneur le rachat de sa personne lors du dénombrement, afin qu’il n’y ait point de mortalité parmi eux à cause de cette opération. Ce tribut, présenté par tous ceux qui seront compris dans le dénombrement, sera d’un demi-sicle, selon le poids du sanctuaire; ce dernier est de vingt ghéra, la moitié sera l’offrande réservée au Seigneur.  Quiconque fera partie du dénombrement depuis l’âge de vingt ans et au-delà doit acquitter l’impôt de l’Éternel. Le riche ne donnera pas plus, le pauvre ne donnera pas moins que la moitié du sicle, pour acquitter l’impôt de l’Éternel, à l’effet de racheter vos personnes. (Ex 30, 11-15)

Nous devons absolument répéter cela sans cesse à nos enfants. Ce qui est vrai pour nos frères et sœurs juifs l’est à fortiori pour toute femme et pour tout homme.

« Faites le relevé de toute la communauté des enfants d’Israël, selon leurs familles et leurs maisons paternelles, au moyen d’un recensement nominal de tous les mâles, comptés par tête. » (Nb 1,2)

Dans le Torah D-ieu est en permanence en train de « compter » ses enfants en disant le nom de tribus, des descendants, des généalogies à n’en plus finir… Pourquoi les dénombre-t-il par leur nom à  l’arrivée au désert, demande Rachi ? et il répond :  » Comme un riche compte son trésor… parce qu’il les aime ».

C’est exactement le contraire de ce qu’on fait les nazis, que leur nom soit effacé, dans leur programme païen d’effacement systématique des préceptes de la Torah et des racines juives de l’humanité : ils ont effacé les noms des juifs pour les réduire en numéros. Tout cela est possible et nous pouvons encore lire ces numéros sur les bras de nos anciens, et toutes les dénégations des antisémites n’y changeront absolument rien. Ne l’oublions pas et répétons le à nos enfants!

Elie Misrahi

 Elie Mizsrahi, père d’une amie de jeunesse de ma femme,
a été Libéré d’Auschwitz le 29 avril 1945, à 17 heures du camps de Dachau par les forces américaines.
La main est celle de ma fille. Photo MPS.

 

Qu’a « entendu » Yitro ?

Je mêle ici des éléments de la deracha du rabbin Harboun hier à la synagogue (nous n’étions que miniane !) à mon étude, à ce qu’il m’a enseigné hier après-midi et dans nos multiples discussions, qu’il en soit remercié. Béni soit l’Eternel qui nous a donné la joie d’élever nos âmes par la connaissance !

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Qu’a « entendu » Yitro ?

La paracha de Yitro est une paracha étrange. Elle est l’une des plus importantes puisqu’on y lit les dix commandements donnés au Sinaï. Les commentateurs se sont longuement étonnés que cette paracha qui résume le cœur de l’éthique d’Israël, les dix-commandements donnés au Sinaï, cette Lumière des nations, qui leur donné un jour chômé par semaine (« Souviens-toi du 7ème jour pour le sanctifier » Dt 20, 7 dit notre paracha)… Les commentateurs ont été frappés que cette paracha porte le nom d’un païen, d’un guer, un converti… en effet Yitro le beau-père de Moïse est le premier converti.

Pourquoi Yitro est-il placé juste avant la révélation par le don de la Torah comme un exemple à suivre ? Qu’a-t-il compris que nous aurions à apprendre ?

Nos Sages ont répondu à cela. Ils ont relevé que la Paracha commence par vayishma « Et Yitro fut celui qui a entendu (vayishma) (Dt 18, 1) ? » Et ils se sont demandés : « mais qu’a-t-il entendu ? ». Le passage de la mer des Joncs et la guerre de Amaleq répond Rachi par allusion au Talmud (TB Zevahim 116a). Lire la suite de « Qu’a « entendu » Yitro ? »

Les cédrats sont éternels

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Ce matin j’ai trouvé devant ma porte un cédrat confit avec ce mot :

Cher Ami, Bonjour, Ce matin je suis allé vous remettre le petit échantillon d’ « etrog » confis, que j’ai déposé. Je vous souhaite de le déguster, vous et les vôtres en pensant, comme l’a fait mon épouse, à votre vénérée grand-mère. באהבה ובלב טוב (avec amitié et bon cœur). Lucie et Raphaël

Raphaël a 90 ans, il est le doyen de ma synagogue, né dans le Mellah de Marakech. Chaque automne pendant mon enfance ma grand-mère Corse, m’envoyait un cédrat confit, qui m’a remis sur le chemin de ma judéité.

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Coïncidence, à cet instant même, mon ami Benny qui s’appelle Méir (du nom de son grand-père) comme moi, m’a téléphoné de Corse.

Les cédrats de Corse

A l’origine le cédratrier est un arbre des vallées méridionales de l’Himalaya. Il est acclimaté en Perse (Médie) durant la première moitié du premier millénaire avant notre ère (-1500, -500 avant notre ère). Il est probable que les Cédrats sont arrivés en Israël de Perse en contact permanent avec l’Inde via les caravanes à cette époque.

Le Cédrat de Corse est une variété très particulière (voir ici ), il est le seul à avoir une fleur blanche alors que celle des autres cédrats est violette. Il a été cultivé de manière intensive en Corse au XIXème siècle sous l’impulsion des rabbins ashkénazes de Lituanie comme je l’ai montré dans mes mémoires juives de Corse.

Le père de mes amis Guy et Benny Sabbagh et leur grand-père le rabbin Méir Toldéano zal liés à la famille Mattéi via Salomon Hassan allaient chaque année pour Souccot chercher les meilleurs fruits, gros, avec queue et pas bosselés dans l’exploitation des Mattéi grands distilleurs à Bastia.

Le cédrat symbolise la descendance du tsadik, du juste qui est lui-même un arbre.

« Le Juste est comme un arbre planté près d’un ruisseau qui donne du fruit en son temps et jamais son feuillage ne meurt » (Psaume 1)…

La Torah (Lévitique 23, 40) évoque le Cédrat pour la fête de Souccot comme פְּרִי עֵץ הָדָר « le fruit de l’arbre/ du bois de Hadar » hadar un mot qui veut dire (« éclat, splendeur » en hébreu). Le « fruit » c’est la descendance de l’arbre, c’est-à-dire les descendants des tsadikim (les « justes »), qui sont les bonnes actions et sont comme des arbres.

Pourquoi le cédratier, le « bel arbre » est-il « planté prés d’un cours d’eau » (Cf Psaume 1) car dit le Talmud Soucca 35a :

Ben ‘Azaï dit : Ne lis pas hadar (« beau »), mais hudör [qui en grec désigne l’eau, hudör a donné hydr- ou hydro-]. Et quelle espèce a besoin d’irrigation artificielle [et pas seulement d’eau de pluie] ? Dis c’ets le cédrat » (TB Soucca 35a)

La fête de Souccot est éternelle comme le symbolise le chiffre sept, celui de la plénitude : « Vous la fêterez, cette fête du Seigneur, sept jours chaque année, règle immuable pour vos générations;  c’est au septième mois que vous la solenniserez » (Lévitique 23, 41).

Les véritables « générations » laissées par les justes sont constituées par leurs bonnes œuvres (Beréchith raba 30, 6).

Le cédrat symbolise donc le fruit du Tsadik, juste non pas « de sa génération » comme Noah que nous avons écouté hier dans la Paracha de Noah : « Ceci est l’histoire de Noé. Noé fut un homme juste, irréprochable, entre ses contemporains; il se conduisit selon Dieu » – Gn 6, 9 ). Mais un juste pour toutes les générations de toute l’humanité comme Abraham. Un juste pour l’Eternité, qu’on ne voit pas et qui lui-même ne le sait pas.

 « Ce sont les générations de Noé » : Noé était un homme juste et parfait dans ses générations.  R. Johanan dit: « Dans ses générations », mais pas dans d’ autres générations ! (Tb Sanhédrin 108 a).

En clair, si Noé avait appartenu à la génération suivante, celle d’Abraham juste il n’aurait compté pour rien (Beréchith raba 30, 9). En effet Abraham est qualifié de tsadik par la Torah alors qu’il tente de sauver les justes de Sodome et Gomorrhe, ce qui n’est pas sauvable ! Sodome et Gomorrhe ! (Genèse 18,25). Un raisonnement à fortiori : Celui qui sauve ce qui est complètement perdu sauve forcément toute l’humanité et pour toujours.

Un de ces 36 justes qui sont générés par l’Éternel à chaque génération pour être les colonnes de l’humanité. Les Tsadikim Nistarim (צדיקים נסתרים), les « Justes cachés », ou encore les Lamed Vav Tsadikim (לו צדיקים). Lamed, vav = 36 de chaque génération, que rien ne distingue des auters hommes et qui eux-mêmes ne le savent pas et sans qui le monde serait détruit.

Le cédrat est le fruit de l’arbre, un fils des tsadikim.

« Selon Rabbi Méir un cédrat prélevé au titre de la seconde dîme ne ne saurait êter utilisé pour s’acquitter de l’obligation [de tenir en main les quatre espèces] le jour de la fête » (TB Soucca 35a).

Pourquoi cette obligation de posséder le cédrat ? à cause du « vous prendrez pour vous du fruit du bel arbre » (Lv. 23, 40). La seconde dîme selon Rabbi Méir est un bien sacré dont le propriétaire ne peut disposer à sa guise. L’idée est que la mitsva ne fonctionne que si elle est entièrement généreuse.

Genèse : d’où viennent la parole et le Nom ?

Dans la Sidra Bereshit, on découvre un D-ieu très étrange qui crée l’Univers en 10 paroles comme en écho aux dix paroles/ commandements du Sinaï. Ce que D-ieu dit jailli immédiatement dans l’être. Ensuite, l’Eternel crée l’homme a son image… ce qui de prime abord pourrait sembler une projection idolâtrique dans le divin de la finitude humaine et de nos frustrations. Paradoxe étrange. Car si D-ieu était absolument incompréhensible à l’homme ou définissable uniquement parce qu’il n’est pas (apophatie) nous ne pourrions rien en dire et pas même le prier (en quel langage ?). Pourtant, et c’est un paradoxe, dans la Torah D-ieu est décrit dans des termes humains. Trop humains ? 

Je voudrais par ces quelques notes de recherche interroger la tradition juive sur ce rapport complexe de la créature avec son Créateur et la manière dont Celui-ci se révèle à l’homme. Des notes en bas de page de la Sidra Berechit.

Le noeud des tefilins

«  »Et je retirerai ma paume et tu verras mes traces » – Rav ‘Hana bar Bizna dit, Rabbi Chim’on le Pieux a dit : Cela nous enseigne que le Saint béni soit-Il a montré à Moïse le nœud des tefillin» (TB Berakhot 7a, v.15).

Dans ce célèbre passage, le Talmud avec une sorte de naïveté seconde s’interroge sur le fait que Moïse ait demandé à D. de voir sa face, que l’Éternel ait laissé passer sa gloire (kavod) et l’ai protégé de sa main caché au creux du rocher : « Tu ne saurais voir ma face; car nul homme ne peut me voir et vivre […] Alors je retirerai ma main et tu me verras par derrière; mais ma face ne peut être vue »(Ex 33, 20-23)…

Le Talmud imagine l’Éternel en train de prier avec ses téfilin ! dont Moïse n’aurait vu que le nœud derrière la tête et pas son visage [1].

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Le noeud la tefila sur la nuque (photo DL)

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Le chin dela tefila de la tête (photo DL)

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Le Chin de la mezouza. (photo DL)
Pour le Midrach, Chaddaï est l’acrostiche de CHomer Dlatot Israel (Celui qui garde les Portes d’Israël). 

Pourquoi ? Parce que l’homme ne peut voir D. dans sa puissance : Chaddaï (le D. Tout Puissant). La lettre Chin marquée sur la tefila du front et sur la nuque -sous la forme d’un Dalet à l’envers, mais aussi sur les mezouzot à l’entrée des maisons, symbolise le D. qui dit Daï (« ça suffit! »), la limite de l’homme en ce monde. Selon le Talmud  (Haguiga, 14b), Chaddaï signifie « qui dit à Son monde assez! » (sheamar le’olamo daï).Cette limite qui fait que nous ne sommes qu’un parmi d’autres rend possible l’éthique, la fraternité des humains.

El Chaddaï est un des noms de D., mais il y en a beaucoup d’autres : El Elyon (le Très-Haut), El Olam (l’Eternel), El Gibbor (Le Puissant). Et bien sur les 13 attributs divin de ses Noms que D. déroule devant Moïse : Rahoum (Celui qui prend en pitié, cf Rakhem !), Hannoun (Celui qui fait « Grâce »), Tsaddiq (le Juste), Dayan (le Juge) Ces mots sont comme le doigt qui désigne la lune, ils  signifient ce que nous ressentons et désignent de loin mais ne peuvent être confondus avec le signifiant ultime. On remarque bien que dans la Sidra Bereshit D. parle à l’homme mais il parle aussi aux cieux et à la terre, aux animaux ou aux pierres les maintenant dans l’existence limitée liée au langage telle que nous la comprenons, et dans une langue qu’eux seuls connaissent…

Dans les Pirqé de Rabbi Eléiézer un très ancien Midrash, au chapitre 3 il dit :

« Avant la Création de l’Univers il n’existait que le Saint béni soit-Il et son Nom seul »

Ce que dit la Torah à l’homme c’est donc que l’Eternel se révèle dans le langage, au fond de son inconscient, pas parce que le langage serait sacré mais parce que celui-ci est le lieu d’émergence et la condition de possibilité pour que D. appelle l’homme de son néant, son Tohu.

Car quel est le contraire du langage ?  Le silence ? La Torah dit que ce néant est désigné par le « Tohu Bohu » en Gn 1,2 : « La terre n’était que « solitude et chaos » (Tohu vavoou, ). Ce terme Tohu n’existe que deux fois dans la Torah. On le retrouve en Dt 32, 10 :  « Il le rencontre dans une région déserte, dans les solitudes (tohu) aux hurlements sauvages; il le protège, il veille sur lui, le garde comme la prunelle de son œil. » Le tohu c’est ce cauchemar de l’homme où le langage ne signifie plus rien, devient insignifiant, quand on en peut plus se parler, le début de la haine . Nous serions donctirés de notre chaos mental et spirituel par la Parole de D-ieu, Son souffle (ruah’) qui nous appelle par notre nom que lui seul connait, tirés de la terre où nous retourneront inévitablement comme dit Bereshit à propos de la création d’Adam. La femme, elle-aussi sort de la torpeur, du sommeil d’Adam, comme dit Bereshit à propos de la création de la femme. Et c’est seulement à partir de ce moment qu’ils sont ish et isha (féminin et masculin), des mots en miroir, en rapport, formant dans le couple humain un seul être parlant (ehad) à l’image du D. UNqui leur a parlé le premier dans son infinie générosité, par amour.

Comme si le langage humain, proféré par le souffle de l’Eternel puis en interactions entre l’homme et la femme appelait l’être humain et chacun de nous à notre vocation spirituelle d’être enfin un peu humain, détachait l’homme de la terre pour l’inscrire dans la position verticale de la Amida, debout entre ciel et terre, avec ses tefilins.

On sait à quel point en psychologie moderne la nomination est importante dans la construction psychologique de l’enfant. Le nom inscrit l’enfant dans le champs du langage et établit un rapport entre le signifiant et le signifié fondateur de toute parole et du rapport à la vérité ou au mensonge. Le nom comme le souligne le Talmud Berakhot semble contenir un héritage de mérites ou de mauvaises actions. Le Talmud Berakhot 7b le souligne.

D’où savons nous que le nom est déterminant ? Rabbi Eliézer dit : « Car  le verset a dit :« Allez, regardez les oeuvres de l’Eternel qui a mis des ruines sur la terre » (Ps 46, 9), ne lis pas « ruines » (chamot) mais des « noms » (chémot) ». Et  Rabbi Yo’hanan dit au Nom de Rabbi Chim’on ben Yo’haï : « La mauvaise éducation dans sa maison est plus dure pour un homme que la guerre de Gog et Magog »

Mais le Talmud souligne aussi que l’héritage psychique ne conditionne que partiellement le destin d’un enfant et des générations. Opposant le : « Il sanctionne la faute des pères sur les enfants » (Ex 34, 7) à « Les enfants ne mourront pas à cause des pères » (Dt 26,6)  et résolvant cette contradiction en disant que « le second verset [promet la vie sauve] à ceux qui abandonnent les voies tortueuses de leurs pères ». (TB Berakhot 7a)

« Faisons l’homme à notre image »

Maïmonide au Moyen-Age explique ce mystère du fait que le langage humain est utilisé par la Thora pour décrire l’Eternel de manière apparemment naïve, dans sa discussion sur les  attributs divins dés le début de son Guide des égarés (écrit en arabe avec des lettres hébraïques). Il est bien sûr en discussion, à partir des concepts Aristote avec les philosophes arabes et chrétiens. Relisant le Naassé Adam Betsléémnou, « Faisons l’homme à notre image » (Berechit 1,26), il évite d’emblée la vision naïve, créationniste qui projette la réalité humaine dans le Divin.

 » II y a eu des gens, qui croyaient que tcélem, dans la langue hébraïque, désignait la figure d’une chose et ses linéaments, et ceci a conduit à la pure corporification (de D-ieu), parce qu’il est dit (dans les Ecritures) : « Faisons un homme à notre image (betçalmenou) selon notre ressemblance (Genèse 1, 26). Ils croyaient donc que D-ieu avait la forme d’un homme, c’est-à-dire sa figure et ses linéaments, et il en résultait pour eux la corporification pure qu’ils admettaient comme croyance, en pensant que, s’ils s’écartaient de cette croyance, ils nieraient le texte (de l’Ecriture) ou même qu’ils nieraient l’existence de D-ieu s’il n’était pas (pour eux) un corps ayant un visage et des mains semblables aux leurs en figure et en linéaments »

(Guide des égarés I, 1, « L’homonymie de Tcélem », traduction de l’arabe de Salomon Munk, pg. 29).

et il dit plus loin :

Quand nous disons de D-ieu qu’il est la forme dernière du monde, ce n’est pas comme la forme ayant matière est une forme pour cette matière, de sorte que D-ieu soit une forme pour un corps. Ce n’est pas ainsi qu’il faut l’entendre, mais de la manière que voici : de même que le forme est ce qui constitue le véritable être de tout ce qui a forme, de sorte que, la forme périssant, l’être périt également, de même D-ieu se trouve dans un rapport absolument semblable avec tous les principes de l’être les plus éloignés; car c’est par l’existence du Créateur que tout existe, et c’est lui qui en perpétue la durée par quelque chose qu’on nomme l' »épanchement » […]. Si donc la non-existence du Créateur était inadmissible, l’univers entier n’existerait plus, car ce qui constitue ses causes éloignées disparaîtrait, ainsi que les derniers effets de ce qui est intermédiaire; et, par conséquent, D-ieu est à l’univers ce qu’est la forme à la chose qui a forme et par là est ce qu’elle est, la forme constituant son véritable être. Tel est donc le rapport de D-ieu au monde, et c’est à ce point de vue qu’on a dit de lui qu’il est la forme dernière et la forme des formes; ce qui veut dire qu’il est celui sur lequel s’appuie ne dernier lieu l’existence et le maintien de toutes les formes dans monde, et c’est par lui qu’elles subsistent, de même que les choses douées de forme subsistent par leurs formes. Et c’est à cause de cela qu’il a été appelé dans noter langue, hay âolamim, ce qui signifie qu’il est « la vie du monde ».

(Guide des égarés I, 69, « La Cause première », traduction de l’arabe de Salomon Munk, pp. 167-168).

On le comprend pour Maïmonide, D. n’est pas le plus haut ou le plus puissant des étants mais la condition même de possibilité de ceux-ci. Et cet à-priori du monde phénoménal ou plutôt de la vie (hay âolamim), et là Maïmonide quitte le registre de l’ontologie (la science de l’Etre, avec des échos dans le אֶהְיֶה אֲשֶׁר אֶהְיֶה Eyé acher Eyé « Je suis qui je suis/ serai » car ces mots  indiquent une action inaccomplie, en devenir) aristotélicienne  pour parler en terme de vie.

Note [1]: on peut noter que quelques versets avant il est dit que « l’Éternel s’entretenait avec Moïse face à face (panim al panim), comme un homme s’entretient avec un autre » (Ex 33, 11)

Chabbat Chouva Chalom !

Le Chabbat entre Roch Hachana et Kippour s’appelle Chabbat Chouva, le Chabbat de la Techouva.

Le mot Chouv signifie le « retour » ou la « réponse », il s’agit de répondre à une convocation, une question au fond de nous à un point du chemin auquel on se serait égaré. La techouva est aussi le retour de la diaspora, la « dispersion » en grec vers Jérusalem. un retour physique et spirituel d’Israël vers l’Eternel, son berger. C’est aussi un retour vers soi-même, vers qui nous sommes en vérité. « La techouva a été créé avant la création du monde » nous dit le Talmud. Comme si le lieu de notre re-création était ce pardon que nous nous devons les uns aux autres.

Le Traité Berakhot du Talmud dés le début quand il commente la première Michna : « Méémataï… » « Jusqu’à quand… [peut-on dire le Chema du soir] « … nous dit ensuite que la miséricorde de D-ieu dépasse toujours son jugement. C’est pour cela que la techouva est créé avant le temps de l’homme.

Et si l’on demande : Le Saint béni soit-il se laisserait-il aller à sa colère ? C’est bien le cas car une baraïta rapporte « Dieu fulmine chaque jour » (Ps 7,12). Quelle est la durée de la colère divines ? – Un instant [CF Ps 30, 6 : « Car sa colère ne dure qu’un instant, mais sa bienveillance est pour la vie; le soir dominent les pleurs, le matin, c’est l’allégresse »]. Et plus précisément? Un cinquante-huit millième et huit cent quatre-vingt-huitième d’heure. (TB Berakhot 7a)

C’est le sens des 10 Jours redoutables (yamim noraïm) qui vont de Roch Hachana à Kippour, de la sonnerie du shofar du yom teroua (le jour de la sonnerie) à celle qui clos Kippour, mercredi prochain.

Entre temps, le livre de vie est ouvert et D. est patient avec l’homme.

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Cette obligation de la Techouva nous vient de la Torah :

« Tu retourneras (וְשַׁבְתָּ) vers l’Eternel ton D-ieu et tu écouteras (וְשָׁמַעְתָּ) sa voix » (Deutéronome 30, 2)

La Haftarah de Chabbat Chouva (Osée 14) insiste sur la Techouva  :

ב שׁוּבָה, יִשְׂרָאֵל, עַד, יְהוָה אֱלֹהֶיךָ:  כִּי כָשַׁלְתָּ, בַּעֲו‍ֹנֶךָ. 2 Reviens (Chouva), Israël, jusqu’à l’Eternel, ton Dieu; car tu n’es tombé que par ton péché.
ג קְחוּ עִמָּכֶם דְּבָרִים, וְשׁוּבוּ אֶל-יְהוָה; אִמְרוּ אֵלָיו, כָּל-תִּשָּׂא עָו‍ֹן וְקַח-טוֹב, וּנְשַׁלְּמָה פָרִים, שְׂפָתֵינוּ. 3 Armez-vous de paroles [suppliantes] et revenez au Seigneur! Dites-lui: « Fais grâce entière à la faute, agrée la réparation nous voulons remplacer les taureaux par cette promesse de nos lèvres.

La Haftarah du  Chabbat qui précède Chouva nous redit l’amour de Sion et la Techouva :

א לְמַעַן צִיּוֹן לֹא אֶחֱשֶׁה, וּלְמַעַן יְרוּשָׁלִַם לֹא אֶשְׁקוֹט, עַד-יֵצֵא כַנֹּגַהּ צִדְקָהּ, וִישׁוּעָתָהּ כְּלַפִּיד יִבְעָר. 1 Pour l’amour de Sion, je ne garderai pas le silence, pour Jérusalem je n’aurai point de repos, que son salut n’ait éclaté comme un jet de lumière, et sa victoire comme une torche allumée
ו עַל-חוֹמֹתַיִךְ יְרוּשָׁלִַם, הִפְקַדְתִּי שֹׁמְרִים–כָּל-הַיּוֹם וְכָל-הַלַּיְלָה תָּמִיד, לֹא יֶחֱשׁוּ; הַמַּזְכִּרִים, אֶת-יְהוָה–אַל-דֳּמִי, לָכֶם. 6 Sur tes remparts,  Jérusalem, j’ai posté des guetteurs, ni de jour ni de nuit ils ne doivent se taire : « O vous qui invoquez souvenir de l’Eternel, ne prenez aucun répit!
יא הִנֵּה יְהוָה, הִשְׁמִיעַ אֶל-קְצֵה הָאָרֶץ, אִמְרוּ לְבַת-צִיּוֹן, הִנֵּה יִשְׁעֵךְ בָּא; הִנֵּה שְׂכָרוֹ אִתּוֹ, וּפְעֻלָּתוֹ לְפָנָיו. 11 Voilà que l’Eternel fait entendre son appel jusqu’aux confins de la terre: « Dites à la fille de Sion: Voici ton salut qui vient! Voici Il arrive, escorté de son salaire, devancé par sa rémunération! »
יב וְקָרְאוּ לָהֶם עַם-הַקֹּדֶשׁ, גְּאוּלֵי יְהוָה; וְלָךְ יִקָּרֵא דְרוּשָׁה, עִיר לֹא נֶעֱזָבָה.  {ס} 12 Et on les appellera le peuple saint, les affranchis de l’Eternel; et toi Jérusalem, tu auras nom la Recherchée, la Ville qui n’a pas été abandonnée.

« La techouva a été créé avant la création du monde » 

Une Baraïta* enseigne : Sept choses ont été créées avant que le monde fût créé , à savoir : la Torah, la techouva, le Jardin d’Eden, la Géhenne, le Trône de la Majesté Divine, le Temple, et le nom du Messie. Pour le nom du Messie il est écrit : son nom demeurera éternellement, tout comme son nom a fleuri avant le soleil (Ps 72,17) – TB Pessa’him 54a

Et le Midrach ajoute :

Rabbi Ahava fils de Rabbi Zeira dit : la Techouva (repentance) aussi [précède la Création], ainsi qu’il est dit « avant que les montagnes fussent nées, avant que fussent créés la terre et le monde, de toute éternité, tu étais le D-ieu puissant » (Ps 90, 2) et au même moment « tu réduis le faible mortel en poussière »(Ps 90, 3) – Midrach Bereshit Rabba 1,4

* Baraïta signifie « dehors » en araméen. Les baraitot consignent les enseignements des Hakhamim qui n’ont pas été retenus par le corps du Talmud mais qui ont été conservés « au cas ou ». « Dehors » car ce sont les enseignements des ceux qui sont restés « dehors » quand les académies talmudiques de Tibériade ou de Babylonie ont décidé.

« Rée » à Bastia

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Mon commentaire lors de ce Chabbat à Bastia

 

Je voudrais d’abord vous prévenir que les mots que je vais vous dire sont seulement quelques étincelles arrachées au feu de l’enseignement de mon maître le Rabbin Harboun que beaucoup ici connaissent, qui sont Torah Lemoche Mi Sinaï et qui sont eux-mêmes une étincelle de l’Incendie allumé par l’Eternel au Sinaï.

J’ai ouvert les yeux ce matin à Bastia, et en disant le Modé Ani, j’ai vu sur le mur devant mes yeux le portrait de mon grand-père disparu il y a très longtemps, j’ai pensé à ma grand-mère qui ouvrait ses yeux ici, mon arrière grand-mère aussi… j’ai repensé à cet étrange sentiment que j’ai eu il y a moins d’un mois à Gérone en Espagne alors que je marchais dans les rues. La nuit tombait, j’avais été attiré dans cette ville comme par un aimant spirituel et je ressentais que les neshamot étaient là. Comme si les amis de Nahmanide me regardaient avec bienveillance dans l’ombre avec tendresse.

L’Eternel, le vivant est capable de nous arracher à la mort de la nuit, du malheur et de rendre notre âme. Les Neshamot sont unes dans le Melekh Hey Aolamim, le Roi Vivant pour qui « mille ans sont comme un jour une heure dans la nuit » (Tehilim).

En réalité tout cela est la vraie réalité qui apparait avec une sorte d’évidence à certains instants, mais la plupart du temps nos yeux sont aveugles. Aors qu’il suffirait simplement de voir « Reé », simplement : regarde.

On dirait que la Paracha de ce Chabbat a été écrite pour nous qui venons ou revenons dans notre Ile, pour cette synagogue qui passe de la mort à la vie en ce Chabbat où vous tous êtes venus très nombreux et de très loin pour la faire vivre, pour nous qui passons sans cesse du chemin de la mort à celui de la vie.

« Choisis la vie ! »

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Voyez, je vous propose en ce jour, d’une part, la bénédiction, la malédiction de l’autre: la bénédiction, quand vous obéirez aux commandements de l’Éternel, votre Dieu, que je vous impose aujourd’hui; et la malédiction, si vous n’obéissez pas aux commandements de l’Éternel, votre Dieu, si vous quittez la voie que je vous trace aujourd’hui, pour suivre des dieux étrangers, que vous ne connaissez point. (Dt 11, 26-28)

Aujourd’hui l’Eternel nous propose la Bénédiction et la malédiction. La Vie et la mort.
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Rachi sur Ekev : « D-ieu est généreux pour que tu sois généreux »

On lit des perles dans Rachi quand il commente Ekek. Le maître champenois du 12 ème siècle semble en permanence non seulement essayer comprendre le texte avec sollicitude et affection… mais aussi ses semblables, trois millénaires auparavant et probablement son entourage médiéval:

« Ton vêtement ne s’est pas usé sur toi et ton pied n’a pas gonflé, ce la fait quarante ans «  (Dt 8,4)

et Rachi commente « Les nuées de Gloire nettoyaient leur vêtements et les pressaient (pour leur donner) l’apparence de vêtements (fraîchement) repassés et même pour leur petits (enfants) au fur et à mesure qu’ils grandissaient leurs vêtements grandissaient avec eux comme ce vêtement (la coquille) de l’escargot qui grandit avec lui (voir Yalkout 850b) »

et plus loin :

Je vous ordonne pour le faire (observer les commandements du Chema cité avant) d’aimer l’Eternel, de marcher dans tous ses chemins.(Dt 11, 22)

Rachi s’empare de sa plume pour commenter « dans tous ses chemins » en disant :

« Ou Rakhoum  veata te Rakhoum : (D-ieu) est misééricordieux pour que tu sois miséricordieux

Ou gomell Hassadim veata tigmol hassadim : Lui (D-ieu) est généreux, et toi, sois généreux »

… et il y a plein de perles comme cela chez Rachi qui permette de passer du texte à l’action.

Ma femme a été faire un tour à Troyes où vivaient ses ancêtres bonnetiers : Beck (inventeurs du bas couture!) et Picard. Elle a rapporté ces photos de la maison de Rachi :

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Fronton de la Synagogue de Troyes

Maison de Rachi

Rachi à Troyes sur le blog de Marie-Pierre Samitier 

 

 

 

Kedochim : « Ne suis pas le troupeau ! Aime ton prochain comme toi-même ! »

La derasha du rabbin Harboun à Chabbat et quelques recherches…

Qu’est-ce qu’un juif ? Quelqu’un qui ne suit pas le troupeau !

kadoshLa Paracha de Kédochim résume la vie juive. Sur 63 traités du Talmud 43 lui sont consacrées. Elle commence par la phrase fameuse : Veamarta Kedochim tiyou

« Parle à toute la communauté des enfants d’Israël et dis-leur: Soyez saints! Car je suis saint, moi l’Éternel. » (Lv 19, 2)

Et la Paracha continue Veitkadochetem viitem:

« Sanctifiez-vous et soyez saints, car je suis l’Éternel votre Dieu. » (Lv 20, 7)

Puis Ani Adonaï Mekadisherem :

« Observez mes lois et les exécutez: je suis l’Éternel qui vous sanctifie. » (Lv 20,8)

Et la Paracha se conclut ainsi Vieytem li kédochim :

« Soyez saints pour moi, car je suis saint, moi l’Éternel, et je vous ai séparés d’avec les peuples pour que vous soyez à moi. » (Lv 20, 26)

Lire la suite de « Kedochim : « Ne suis pas le troupeau ! Aime ton prochain comme toi-même ! » »

Tsav : Guérir de sa culpabilité

On trouvera ici la derasha du Rabbin Haïm Harboun ce Chabbat et quelques compléments tirés de mon étude.

Maïmonide dit : « Qu’est-ce qui a permis à Israël de continuer de vivre après le séjour au désert ? Les korbanot (les sacrifices du Temples selon un mot qui signifie « s’approcher »). Pour comprendre en quoi consistait le service du Temple de Jérusalem et de ses sacrifices nous devons en réalité comprendre comment fonctionne la psyché humaine. Car le Temple de Jérusalem était en réalité non pas seulement un lieu de culte mais de guérison profonde de ceux qui venaient offrir un sacrifice devant le prêtre, sorte de médecin des âmes bien avant l’heure.

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La puissance de la culpabilité : serial killers, kamikazes et autres « prophètes »…

Un péché ne survient jamais seul, celui qui a tué par exemple ou menti ou volé –et le judaïsme considère cela comme possible, il n’est pas un idéalisme angélique !  Celui  qui a fait cela n’est pas indemne de son acte. Le fait de vouloir l’oublier ne résout rien. Car ce souvenir insupportable s’enfouit dans la profondeur du psychisme et c’est à ce moment qu’il devient actif à l’insu de son auteur. Il s’est seulement transformé en culpabilité refoulée qui agit dans le sujet à son insu toujours prête à passer à l’action.  La culpabilité fragilise la personne et la rend vulnérable à toutes les addictions ou aux manipulations venues de l’extérieur. Elle fragilise l’estime de soi et la reconnaissance narcissique, mais, même si elle s’efface pour au niveau conscient, elle ne disparaît pas.

Qu’on ne se méprenne pas, toute culpabilité n’est pas négative. Bien au contraire, le « sentiment de culpabilité » est bon. Cette petite voix qui me parle à l’oreille et me rappelle la Torah de mes parents apprise pendant l’enfance et qui me dit : « ce que tu as fait là ce n’est pas bien, répare ! »… est à la base de toute morale. Le fait de ne pas éprouver de culpabilité après un crime ou de ne  pas ressentir d’affect devant la souffrance infligée à autrui est pathologique. Ce qui est mauvais c’est la culpabilité comme refoulement de la faute qui va désormais fragiliser la personne en profondeur la rendant vulnérable à toutes les sollicitations de son désir sans qu’elle puisse y résister, abdiquant sa liberté à ce mentor caché et renonçant finalement au bonheur pour céder à toutes les addictions.

Le refoulement de la culpabilité, la mémoire des traumas est structurante pour la formation de la personnalité psychique. Elle commence très tôt. C’est pour cela qu’un enfant frappé ou abusé dans l’enfance peut devenir un père violent ou violeur plus facilement, qu’un enfant dont on a annihilé la personnalité puis qui a piétiné toute humanité dans la guerre, devient facilement manipulable et va se transformer comme « naturellement » en kamikaze. Par ce coup de force la personne  complètement anéantie se donne l’illusion dans un acte désespéré et vain d’exister enfin, alors qu’elle confond la mort et la vie. Elle croit enfin accéder à sa liberté au moment même où elle l’anéantit. « Je ne suis rien…mais demain tout le monde connaîtra mon nom… ». C’est ce qui explique pourquoi son passage à l’acte de décompensation semble normal à ce sujet. Il passe à l’acte au nom d’un dieu qui n’est autre que sa petite personne anéantie et manipulée soudain survalorisée de manière illusoire dans le suicide, le meurtre de masse et son amplification médiatique. Ce refoulé qui agit en lui à son insu et que manipulent des personnes en Syrie ou ailleurs (il ne faut pas minimiser la structuration en système social de ce nouveau totalitarisme qui prétend régner sur tous les esprits !), explique que cet acte horrible semble « naturel » à ces gens-là et attire de nouveaux candidats au moment même où, la civilisation humaine est sidérée par cette barbarie infra humaine.

C’est ce qui explique que les serial killers sont « les plus discrets voisins du monde »… «  On n’entendait jamais parler de lui… », «  Un élève normal, on ne le voyait pas… »… et c’est bien cela le problème. On a affaire à des gens inexistants en réalité, effacés, détruits dans l’estime d’eux-mêmes et qui apparaissent comme socialement parfaitement intégrés alors que ce sont des bombes à retardement de culpabilité. Ceci se joint à des problèmes sociaux plus complexes. Dans le monde arabo-musulman où j’ai vécu la femme est dévalorisée ou survalorisée (ce qui revient au même), le père absent. Comme la structuration psychique se fait dans un premier temps pas imitation de la mère l’enfant peut alors facilement être « néantisé ». l’absence des pères ajoute à ce déficit de structuration symbolique. Le déracinement social fait le reste.

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Le Kiyor dans Vayakel, réflexion sur le narcissisme féminin

Rachi commente Exode 38,8 : « Il fabriqua la cuve en cuivre et son support de même, au moyen des miroirs des femmes qui s’étaient attroupées à l’entrée de la Tente d’assignation.  » et il nous livre ce commentaire merveilleux à propos du kiyor, le bassin qui était utilisé pour l’ablution des mains et des pieds des prêtres lorsqu’ils servaient dans le Temple. On prenait de l’eau de ce bassin pour faire boire la Sotah, c’est à dire celle dont le mari était malade de jalousie ! Il s’agissait alors de rétablir a paix du couple par une forme de dialogue avec un tiers, le cohen gadol et un rituel d’ordalie. Rachi nous livre de précieuses indications sur le narcissisme féminin oblatif et son rapport au sacré :

« Avec les miroirs des attroupées (hatsoveoth) » Les femmes d’Israël possédaient des miroirs dans lesquels elles se regardaient lorsqu’elles se faisaient belles. Et même ces miroirs, elles n’ont pas hésité à les offrir pour la construction du tabernacle. Mochè répugnait à les accepter, car ils ont pour vocation d’encourager le penchant au mal. Le Saint béni soit-Il lui a dit : « Accepte-les ! il n’y a rien de plus précieux pour moi, car c’est grâce à eux que les femmes ont donné le jour à des armées (tsevaoth) d’enfants en Egypte ! » Quand leurs maris étaient épuisés par leur dur travail, elles allaient leur apporter nourriture et boissons. Elles leur donnaient à manger puis elles prenaient leurs miroirs. Chacune se regardait dans le miroir avec son mari, et elle lui disait tendrement : « Je suis plus belle que toi ! » Elles éveillaient ainsi le désir chez leurs maris, elles s’unissaient à eux, devenaient enceintes et accouchaient, comme il est écrit : « Sous le pommier je t’ai éveillé » (Chir hachirim 8, 5).

Voilà ce que veut dire : « avec les miroirs des attroupées ». Ce sont ces miroirs-là qui ont servi à la fabrication de la cuve, dont la fonction est de rétablir la paix entre l’homme et sa femme, car c’est de l’eau qu’elle contient que l’on fait boire celle dont le mari est jaloux parce qu’elle s’est isolée (Bamidbar chap. 5). La preuve qu’il s’agit vraiment de miroirs, c’est qu’il est écrit : « Et le cuivre de l’offrande balancée était de soixante-dix kikar […] il en fit… » (infra 38, 29 et 30). Or, la cuve et son support ne sont pas mentionnés.

D’où l’on apprend que le cuivre qui a servi à la cuve ne venait pas de celui de cette offrande. C’est ce qui est expliqué dans le Midrach de rabi Tan‘houma (Midrach Tan‘houma parachath Peqoudei 9). Le Targoum Onqelos traduit le mot par : bemè‘hzeyath, terme équivalent à : « miredoirs » en français médiéval. Et nous trouvons la même traduction dans : « les miroirs (haguilyonim) » (Yecha’ya 3, 23), que le Targoum Onqelos rend par : ma‘hazitha.

Le Maharal, dans son explication sur la Torah, répond qu’une femme est, par sa nature même, plus proche de D. Ce qui n’est pas le cas de l’homme, qui a l’obligation de s’améliorer et de se purifier par la Torah.  Le Talmud brode à l’infini sur le fait que le corps de la femme est parfait (car lié au cycle lunaire et donc la vie et la mort) et n’a donc pas besoin de circoncision alors que l’homme a besoin de sanctifier le temps à heure fixe (ex : les prières) pour simplement prendre conscience de ce temps marqué par la mort dont il est comme absent. L’eau du Kyor dont la générosité des femmes est le contenant est comme qualifiée par la générosité des femmes. Toute la paracha de Vayakel insiste sur la générosité de ces femmes et de ces hommes au « coeur généreux » qui ont construit le mimshkane. Ce « un cœur généreux », (nediv lev) qualifie  l’artiste Betsalel [1] dont la Torah a retenu le nom.

miroir de cuivre égyptien, époque classique XVIIIème dynastie, ~ 1570 av. EC
miroir de cuivre égyptien, époque classique XVIIIème dynastie, ~ 1570 av. EC

Le don de leurs miroirs de cuivre venus d’Egypte (et de leurs bijoux en or pour construire le Beith Hamikdash) par les femmes est un renoncement narcissique.  « Il n’y a rien de plus précieux pour D. » dit Rachi. Il ne s’agit donc pas d’un vulgaire objet de coquetterie, mais d’un outil servant à susciter un désir sacré nous dit Rachi, celui de donner la vie. Comme si en renonçant à un narcissisme qui cherche son visage dans  le miroir, les femmes permettaient la mise en contact  panim el panim, « visage contre visage » avec le Saint, béni soit Il. Mystère de l’extériorité et de l’intériorité.

Cette utilisation des miroirs de cuivre des femmes pour construire la cuivre du Mishkane est bien évidement une réparation de l’acte d’utilisation des bijoux en or des femmes pour fondre le veau d’or.

On voit dans cette reconstitution le Kiyor.

La générosité féminine « contient » l’eau de de purification de la cuve qui permettraient d’enlever les obstacles à la rencontre  avec le Saint. Par  l’ablution des mains et des pieds, le grand prêtre se lavait les mains pour être au contact direct avec la bête du sacrifice elle même tamim (sans défaut). Il marchait pied nus contre le sol de pierre du temple. Elle est prescrite par la Torah :

L’Éternel parla ainsi à Moïse : « Tu feras une cuve de cuivre, avec son support en cuivre, pour les ablutions; tu la placeras entre la Tente d’assignation et l’autel et tu y mettras de l’eau. Aaron et ses fils y laveront leurs mains et leurs pieds. Pour entrer dans la Tente d’assignation, ils devront se laver de cette eau, afin de ne pas mourir; de même, lorsqu’ils approcheront de l’autel pour leurs fonctions, pour la combustion d’un sacrifice en l’honneur de l’Éternel,ils se laveront les mains et les pieds, pour ne pas mourir. Ce sera une règle constante pour lui et pour sa postérité, dans toutes leurs générations. » (Ex 30, 17-21)

 

L’ablation de la orla (le prépuce) dans la brit mila, de la orla de l’arbre, c’est à dire de qui fait obstacle au rapport avec le Saint, béni soit-Il, procèdent du même schéma.

On retrouve des éléments de cette purification (qui n’a donc rien d’un lavage) dans la bénédiction nétilat yadaim du matin et le bain rituel au mikvé, (tevilah) où l’eau doit couvrir toutes les parties du corps.

Cette terouma, ce don de soi fonde la avoda du Temple.   » Il n’y a rien de plus précieux pour moi  » dit l’Eternel. L’amour féminin oblatif est au coeur de la réconciliation du couple et du chalom baït nous dit Rachi.

[1] Ex 36, 2