Yitro, Entendre et voir la parole

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Vayichma Yitro. La Paracha de Yitro commence par « Yitro entendit » et Rachi pose la question « Quelle nouvelle entendit-il ? ». Il répond : « la partition [du chant] de la mer des joncs et la guerre d’Amalek.»
Le verbe  lichmoa signifie « écouter, entendre » comme dans le Chema  ou lehakchiv lemichèhou « écouter quelqu’un » mais aussi « comprendre » et « obéir ». Le mot Vayichma Yitro au début de notre Paracha indique donc un niveau de compréhension qui dépasse la simple écoute.
L’écoute et la vision sont mélées, le Prophète Yirmayaou (23, 18) le souligne :

Qui donc [parmi eux] a assisté au conseil de l’Eternel, de manière à voir, de manière à entendre sa parole? (veyéiré veyishma et devaro) Qui a pu tendre l’oreille à ses discours et les recueillir (mi ikchiv devaro vayichma) ?

Là encore « obéir », accomplir, réaliser… c’est « ob-ouïr », ouïr, écouter. Lire la suite de « Yitro, Entendre et voir la parole »

VAYECHEV : La beauté de Joseph

La paracha de ce shabbat, raconte l’histoire de Joseph. Etrange récit que le récit Biblique où c’est un homme qui refuse de « coucher » pour monter et non pas une femme comme l’auditeur moderne l’attend. Je propose ici de relire quelques lignes du livre « Faut-il être beau pour réussir ? » de Marie-Pierre Samitier et du docteur Sylvie Poignonec sur cet épisode. De quelle beauté parle-t-on ?

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Marc Chagall, Joseph et la femme de Potiphar, Haggerty Museum, 1957

«  La manière dont les autres nous regardent nous rassure sur nous-même. La chirurgie esthétique est donc devenue un recours familier pour retrouver confiance et estime de soi à travers le regard d’autrui… Il faut être beau pour réussir. C’est un dogme dans une société abreuvée d’images où la beauté est une valeur garantissant la réussite sociale et affective. Le Beau est-il le bien ? Ou bien, pour le dire autrement la beauté physique conduit-elle au bonheur ?

Le beau est selon la formule platonicienne le Bien suprême. Mais de quel « beau » s’agit-il ?

En réalité, le monde occidental où nous vivons vit avec une conception de la beauté issue de ses deux foyers culturels Athènes et Jérusalem. Cette histoire des mentalités ne fait pas partie de la préhistoire mais de nos histoires personnelles. Ces deux conceptions imprègnent notre culture, elles forment la trame mentale des idées que nous nous faisons de ce qui est beau ou pas, bien ou pas.

La beauté à Athènes et à Jérusalem

Les grecs pensaient que la beauté physique était l’expression du Bien moral. L’esthétique était pour eux une éthique. Le corps faisait l’objet d’un véritable culte. Le gymnase était le haut lieu du culte du corps huilé où les éphèbes s’entrainaient. Les Jeux olympiques montraient à tous la perfection des corps, image de la Beauté divine. Olympie était, pour la durée des Jeux un territoire neutre, interdit à toute armée, un espace et un temps sacrés dont la paix ne pouvait être violé. La statuaire figeait le mouvement des corps et célébrait la juste proportion image de la beauté divine. A Delphes, comme dans la plupart des cités grecques, une monumentale statue d’Apollon, dieu de la beauté et divinité morale, était érigée dans le sanctuaire sacré du dieu. Un Apollon qui s’affaire.  Il s’occupe de la santé morale autant que de la santé du corps des citoyens. (…)

A Jérusalem l’éthique de comportement, la morale envers autrui et « l’amour du prochain » ainsi que l’exprime le code Lévitique, fondé sur l’amour et le respect d’un dieu unique, est le critère ultime de la conduite humaine. Il n’est dans ce monde d’esthétique que d’éthique. Le visage d’autrui nous convoque non pas en tant que beauté solaire ou proportion parfaite, microcosme renvoyant à la course parfaite du macrocosme des astres, mais en tant que fragilité, dont  chacun a  la responsabilité selon la parole de Dieu à Caïn « Qu’as-tu fait de ton frère ». (…)

La beauté de Joseph

Le livre de la Genèse rapporte que le jeune Joseph, fils de Jacob-Israël, vendu par ses frères et emmené en esclavage au pays d’Egypte était beau. Le Livre de la Genèse constate : « Or, Joseph était beau de taille et beau de visage.» (Genèse 39, 6). C’est pour cela que la femme de Putiphar, son maître qui a « abandonné tous ses intérêts entre les mains de Joseph » veut coucher avec lui et l’accuse de viol après qu’il se fut enfui. Lire la suite de « VAYECHEV : La beauté de Joseph »

Hayé Sarah : « On peut traverser sa vie comme une mouche »

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Le commentaire de la paracha par le Rav Haïm Harboun et quelques réflexions personnelles.

Qu’est-ce qu’une vie réussie ?

Cette Paracha est en réalité une réflexion sur le temps tel que le comprends le judaïsme.

Le titre de cette Paracha est « Hayé Sarah », on s’attend donc à ce que l’on nous parle de la vie de Sarah et… on nous annonce non seulement sa mort, mais aussi celle d’Abraham après elle.

La Torah nous dit : « La vie de Sara fut de cent vingt-sept ans; telle fut la durée de sa vie », elle l’exprime de manière curieuse en disant : Méa shana, veémshrim shana, veshava shanim, que commentent Rachi et le Talmud :

« Pourquoi le mot « an » est-il répété à trois reprises ? C’est pour te dire que chaque nombre exige une explication : à cent ans, elle était comme à vingt, sans péché. De même qu’elle était sans péché à vingt ans, parce qu’irresponsable de ses actes, de même l’était-elle à cent ans. Et à vingt ans, elle était aussi belle qu’à sept (Beréchith raba 58). »

Le temps n’a donc pas de prise sur Sarah. Il n’a plus de prise sur elle en ce jour de sa mort.

Puis la Torah nous dit d’Abraham, veélé iomeï sheneï haïé avraham asher ‘hai, « Et ceux-ci sont les jours des années de la vie d’Abraham »

Abraham n’a pas eu une vie remplie d’années mais une vie « remplie de jours ». En effet, d’un nourrisson on dit qu’il n’a que quelques heures ou quelques jours, puis on compte en semaine, puis dix-huit mois par exemple. Comme si au fur et à mesure que la naissance s’éloignait la mesure du temps s’allongeait comme si un jour de nourrisson valait une année d’adulte. Les enfants comptent leur âge par demi-année : « j’ai six ans… et demi ! ». Les adultes comptent en années : « c’était en telle année… l’année de notre mariage… l’année de la naissance de notre second fils… de la mort de mon père » etc..

Par contre la Torah nous dit : Shené ‘hayé Ishmaël : « Et ce sont les années de la vie d’Ishmaël ». En clair la vie d’Ismaël se compte en années, c’est une vie entièrement profane sans prise de conscience de la valeur de la vie. Celui qui vit comme cela traverse sa vie comme une mouche.

Pourquoi Sarah est-elle morte ? Rachi commente « Abraham vint pour dire sur Sara les paroles funèbres et pour la pleurer. » (Gn 23, 2) en disant :

« Le récit de la mort de Sara fait immédiatement suite à celui du sacrifice de Yits‘haq. Lorsqu’elle a appris que son fils avait été ligoté sur l’autel, prêt à être égorgé, et qu’il s’en était fallu de peu qu’il fût immolé, elle en a subi un grand choc et elle est morte (Pirqé deRabi Eli‘èzèr 32). »

La raison de la mort de Sarah est celle de l’amour qu’elle porte à son fils. Même dans sa mort elle est tournée vers autrui, elle aime.

Voilà ce qu’est la vie juive, une vie sur laquelle le temps des hommes n’a pas de prise, un temps dont chaque minute est une plénitude d’amour. Non pas un temps qui fuit, mais un instant conscientisé, sanctifié, lieu d’irruption de la vie rapporté à sa source spirituelle la plus profonde.

A l’heure de notre mort

Le juif qui a vécu selon la Halakha n’a pas peur de la mort, tout simplement parce que chaque instant de sa vie, une vie difficile, de combat permanent, de désir frustré par le mitsvah à chacun de ces instants, qui ont été transformés en étincelles de vie, un temps plein, un temps mémorisé qui accède à l’avenir de la mémoire. L’inverse d’une vie d’ennui, vécue à « tuer le temps » pour oublier la mort menaçante comme une épée de Damoclès, comme une menace angoissante à la hauteur de l’intensité des moments de vie. Pour le Juif, la création n’est pas un point originel de l’histoire. Elle continue de se faire. Les Mitsvoth ont pour fonction de fixer le temps ; sans les mitsvoth, toute action de l’homme ne laisserait aucune trace. Pour nous juifs, chaque instant a une portée éternelle. Celui d’une décision.

Le ol (joug) des mitsvots (préceptes) n’a de sens que dans son lien avec le ol malkhout, la mise en lien de l’instant présent avec l’éternité du Maître du monde dans la mitsvah. Toute mistsvah est une manière de sanctifier le temps, c’est à dire de la faire échapper au cycle mortel de l’oubli. Il n’y a rien  chercher ailleurs. L’obéissance sans retour pour le Nom (lishma)  est ce que l’homme peut espérer de plus haut en ce monde. L’acte croyant généreux se suffit en lui-même.

Le Qohélet qui a beaucoup médité sur ce temps qui passe comme une buée (evel avalim, vanité des vanités, « buée des buées » litt.) nous avertit : « Une bonne réputation est préférable à un parfum agréable et le jour de la mort à celui de la naissance » (Qo 7, 1)

« L’instant de mort est pour meilleur que celui de la naissance » nous dit la prière des morts, non pas parce que la mort serait meilleure que la vie mais parce que l’instant de la mort résume une vie et toute sa plénitude d’existence. Le midrash l’explique ainsi :

« Lorsqu’une personne naît, elle est destinée à mourir, mais lorsqu’elle meurt elle est destinée à vivre dans l’éternité. Quand une personne naît, chacun se réjouit, lorsqu’elle meurt, chacun s’afflige. Il ne devrait pas en être ainsi. Car lorsque quelqu’un naît, nul ne peut prédire quelle sera sa vie, s’il sera méritant ou pas, bon ou mauvais. En revanche, lorsque quelqu’un meurt, il y a matière à se réjouir de son départ s’il laisse derrière lui une bonne réputation et quitte paisiblement le monde » (Midrash rabba Qo 7, 4)

Le Midrash raconte une parabole qui illustre que « Le jour de la mort est préférable au jour de la naissance » :

« Imaginons le trajet de deux navires : l’un quitte le port et l’autre le rejoint. Lorsque le premier navire, qui s’apprête à traverser les océans, quitte le port, tout le monde se réjouit alors que lorsque l’autre navire, qui vient de traverser les océans et qui rentre au port, ne suscite aucune joie. Un homme avisé se tenait sur le port et dit aux personnes présentes : « Je ne suis pas en accord avec vous ! Il n’y a aucune raison de se réjouir pour le navire qui quitte le port car personne ne peut prédire quel sera son destin. Il peut rencontrer des océans déchaînés et des tempêtes, alors que vous auriez tous des raisons de vous réjouir de voir le navire qui entre en sécurité dans le port » (Midrash Rabba Qo 7, 4)

Pour le judaïsme la vraie mort n’est pas la fin de la vie biologique mais l’oubli. Est véritablement mort celui dont on ne rappelle plus le nom. C’est pour cela que le midrash affirme que Jacob est vivant.

« Les Justes après leur mort sont appelés ‘‘vivants’’ » (TB Berakhot 18a)

… nous dit le Talmud.

Comme vous le savez, la mort de Jacob, devenu Israël, n’est pas racontée dans la Torah. Car selon l’adage maassé Avot siman levanim, « les actes des pères sont un signe pour les enfants » Jacob est vivant en Israël. Le combat d’Israël est son combat, l’errance d’Israël est son errance, l’histoire de Jacob est celle de chaque fils d’Israël. C’est le sens profond de ce qu’on appelle la tradition. Chacun transmet une sorte d’ADN de mémoire qui doit être réactivé dans les actes et décisions pour ou contre la Torah de chaque génération. C’est la même chose pour Sarah ou Abraham.

Ce que nous voyons

La réflexion sur le temps est fascinante. Comme vous le savez, on pensait depuis Newton que le temps était une réalité absolue, hors depuis Einstein on a compris que le temps était relatif. Si, de manière hypothétique, on prenait la montre d’un observateur à l’arrêt et qu’on mettait la même montre dans un avion lancé à une vitesse approchant la vitesse de la lumière puis qu’on rapprochait les deux montres, sur celle qui aurait été dans l’avion se serait écoulé moins de temps. Le temps se dilate à l’approche de la vitesse de la lumière. Les scientifiques diraient d’ailleurs cela bien mieux que nous et les hommes de la Torah n’avaient sans doute pas la prétention d’écrire un traité de physique théorique.

Plus nous vieillissons plus nos années nous semblent courtes une fois écoulée… puisqu’elles représentent une durée de moins en moins longue à l’échelle de notre vie. A un an une année est toute notre vie à 100 ans, un centième…

Le premier mot de la première mishna du Talmud est Meematai qui signifie « Jusqu’à quand ? » (voir en encadré au haut, au centre de la page) . La question est la suivante : A partir de quand dit-on la prière [lit-on le chema] du soir? C’est la première mishna de la première page du questionnement infini qu’est le Talmud et la vie finalement, et la première question que se pose un juif.

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En réalité ce que dit le judaïsme c’est que ce que nous voyons compte peu. Nous voyons des réalités de l’espace qui nous impressionnent : la grandeur d’un édifice, la hauteur d’une tour, l’immensité d’une ville. Le judaïsme n’est pas une religion de l’espace, qui aurait laissé derrière lui des pyramides immenses ou des grandes cathédrales. Comme l’a montré Abraham Heschel, le judaïsme considère que la porte d’entrée pour comprendra la nature profonde de l’existence est le temps et non l’espace : le Shabbat, les fêtes réglées par le calendrier luni-solaire, les Rosh Hodesh de nouvelle lune, toutes les prières quotidienne à heure fixe, le cycle lunaire de la femme… sanctifient le temps.

Les grecs pensaient en termes de Cosmos et d’espace. Nous pensons en termes de temps.

Ce que nous voyons compte peu. Prenons un exemple. Si quelqu’un tourne autour de moi. Imaginons qu’il puisse accélérer sa vitesse de plus en plus vite. A une certaine vitesse il disparaîtra de mon regard. Pourtant il tournera encore autour de moi, même si moi je ne le vois pas. C’est le temps qui façonne notre perception. Le temps précède donc l’espace, ce que nous voyons dans l’ordre des réalités. En réalité la vue nous trompe, nous devons croire nos oreilles, notre mémoire. Il en est de même pour ceux qui ont disparu de notre regard.

Le D. d’Israël est le D. des événements. La porte de la conscience humaine juive est liée au temps et non pas à l’espace. Les événements dont est issue la doctrine d’Israël, les moments particuliers du temps où D. et l’homme se sont rencontrés, sont aussi fondamentaux pour le Judaïsme que le principe de l’éternité, de la justice et de la miséricorde divine ou que celui de la relation essentielle de D. et de l’homme.

Le Judaïsme est la spiritualité du temps.

L’enfantement du temps

La prière juive dit à chaque début de fête : « Béni soi Tu qui m’a fait arriver jusqu’à cet instant ».

«Barou’h Ata Ado-naï Elo-hénou Mélè’h Haolam Chéhé’héyanou Vekiyemanou Vehigianou Lizmane Hazé» Béni sois-Tu Eternel notre D.ieu Roi du monde qui nous a fait vivre, exister et arriver à cet instant.

Le temps se dit zémane, il est sanctifié sur la coupe de vin à Pessah: «temps de notre liberté» ; à Chavouoth: «Temps du don de notre Torah» ; à Souccoth: «Temps de notre joie. » Ce zémane est fixé par l’homme, en l’occurrence le Sanhédrin, qui, décidant de la néoménie oblige en quelque sorte le temps objectif.

La science du calendrier se dit en hébreu ‘Ibbour Hachana « l’année en gestation », l’année enceinte, comme l’année embolismique (année de 13 mois ; 7 fois tous les 19 ans) se dit chana méoubereth, «année enceinte ». Le Judaïsme est la doctrine du temps. Il est créateur, et en marche, en permanence, comme s’il était « enceinte ».

Vayera : D-ieu demande le cœur

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En levant les yeux Abraham aperçoit un bélier dont les cornes sont enchevêtrées dans un buisson qui sera offert à la place d’Isaac. Le Chofar en corne de bélier (ici le mien) sonné a Roch Hachana et Kippour rappelle les cornes de ce bélier.

« Le Miséricordieux demande le cœur » Rahamana liba baé.

Ce matin, le Rav Harboun a commenté la hakéda (ligature) d’Isaac.

Il arriva, après ces faits, que Dieu éprouva Abraham. Il lui dit: « Abraham! » Il répondit: « Me voici. » Il reprit « Prends ton fils, ton fils unique, celui que tu aimes, Isaac; achemine-toi vers la terre de Moria et là offre-le en holocauste sur une montagne que je te désignerai. » Abraham se leva de bonne heure, sangla son âne, emmena ses deux serviteurs et Isaac, son fils et ayant fendu le bois du sacrifice, il se mit en chemin pour le lieu que lui avait indiqué le Seigneur. (Gn 22 1-3)

N’importe quel homme, si on lui demande de sacrifier son fils refuse. Surtout son fils unique ! C’est du simple bon sens ! Alors pourquoi Abraham a-t-il pris son âne, ses deux serviteurs et du bois pour partit vers le lieu que D. lui indiquerai après s’être levé « de bon matin »…imaginez… on vous demande de sacrifier votre fils… vous ne vous levez pas « de bon matin »… ça peut attendre !

Il n’y a évidement pas de réponse simple à cela et nos Sages ont réfléchit.

Les uns ont dit que dans les pays de collines des cananéens la coutume religieuse locale d’adoration du Baal exigeait le sacrifice d’une jeune-fille chaque semaine. D’autres, que le dieu-idole Moloch demandait lui-aussi des sacrifices d’enfants. Donc que la hakeda et la délivrance d’Isaac signifient dans un contexte historique particulier où l’on sacrifiait des enfants l’interdiction de ceux-ci par la Torah. Première explication.

Pour Maïmonide  « Abraham s’empressa de sacrifier Isaac, non pas par peur d’un châtiment, mais parce qu’il comprenait son devoir par rapport a l’amour de Dieu, sans récompense ni punition. C’est ainsi que l’ange lui a dit : « Je sais que tu crains Dieu. » (Genèse 12, 12) »

La deuxième leçon du sacrifice d’Isaac, selon Maimonide, est de nous apprendre : « Combien est véridique la vision divine pour les prophètes et que personne ne croie que ce n’est pas le cas vu qu’elle vient a travers l’imagination. Mais au contraire tout ce que voit le prophète dans sa vision est authentique. »

Ailleurs Maïmonide dit qu’Abraham aurait mal compris la demande de Dieu, « Prends ton fils, ton fils unique, celui que tu aimes, Isaac; achemine-toi vers la terre de Moria et là offre-le en holocauste (ôla) sur une montagne que je te désignerai. », car le sens primitif de ce mot désignait une ascension, une élévation (d’où ensuite l’idée d’offrande à Dieu et de sacrifice). Abraham a interprété littéralement la demande de Dieu alors qu’elle était symbolique :

Dieu lui demandait une élévation, un degré plus haut de la relation avec son fils (la symbolique de la montagne), un amour désintéressé et non pas qu’il le sacrifie.

Une autre explication s’interroge : Si la réponse d’Abraham est la réponse à une question de D.ieu, quelle est la question ? Bereshit Rabba, commente que D-ieu n’a « jamais envisagé de dire à Abraham d’égorger Isaac ».

Le Talmud (Mo‘èd qatan 18a) [1] affirme qu’Abraham n’avait lui-même jamais envisagé de sacrifier son fils  remarquent que dans Genèse 22, 5 Abraham dit à ses serviteurs «Tenez-vous ici avec l’âne; moi et le jeune homme nous irons jusque là-bas, nous nous prosternerons et nous reviendrons vers vous.» Pourquoi « nous » et pas « je » reviendrai vers vous. C’est l’indice qui montre qu’Abraham pensait avec son fils que l’enfant ne serait pas sacrifié. Selon cette interprétation la perspective est inversée, ce n’est plus Abraham qui est mis à l’épreuve mais c’est Abraham qui met D-ieu à l’épreuve : « Jusqu’où iras-Tu ? »

D’autres commentateurs affirment qu’Abraham n’avait jamais envisagé de sacrifier son fils car il savait que D-ieu ne tue pas les enfants (mais n’importe quel père sait cela, inutile d’aller chercher Abraham pour le démontrer !)…

D’autres enfin ont dit que les deux serviteurs restés au pied du Mont Moryiah étaient le peuple juif au pied de la montagne et que certains restaient au pied du Sinaï avec les ânes… bref.

Rembrandt,1655.
Rembrandt,1655.

Une dernière explication a retenu mon attention. Elle vient de la tradition ashkénaze.

Comme vous le savez le Becht (Le Rebbé Baal Shem Tov, 1698-1760, fondateur de la dynastie hassidique) accueillait tous les juifs sans exception avec bonté comme si c’était à chaque instant la prière de Neila. Au nom du principe que tous peuvent faire teshouva.

Un jour il fallut choisir qui serait le le Tokéa’ (Celui qui sonne le Chofar) à Kippour. Tous ses disciples se pressaient vers lui, vantant qu’ils avaient étudié les kavvanot (intentions) attribuées au Chofar et que leur cœur était prédisposé à être orienté vers D. à ce moment là. Nille n’ignorait qu’on payait une petite somme à celui qui serait chargé de cette tâche sublime qui clôture les dix jours redoutable et la sainte journée du Kippour.

Un pauvre homme se présenta. C’était un Am-haaretz (un paysan inculte). Cet homme voulait marier sa fille et, désespéré demandait à sonner le Chofar simplement pour avoir quelques pièces pour le faire. Le cœur brisé il en fit la demande au Baal Shem Tov.

A la surprise de l’assemblée des talmidé hahamim (disciples) le Becht lui confia le soin de sonner du Chofar pour toute l’assemblée exprimant en cette heure du retour (teshouva), lui seul le méritait.

C’est la morale de notre histoire, la raison profonde de l’attitude d’Abraham. Il est comme cet homme qui ne pouvait se prévaloir de rien et n’avait rien d’autre que son cœur à donner.

Parfois certaines personnes ont tellement de foi comme cet homme qui ne pensait qu’ à marier sa fille avec le cœur brisé au point de ne plus penser qu’à cela, que ces personnes semblent naïves au point de ne pas remettre en cause ce que D-ieu leur demande, même si cela est de toute évidence absurde. C’est ce qu’a fait Abraham Avinou. (notre père).

La vie n’est pas affaire de savoir ou d’intelligence mais de cœur.Rahamana liba baé  (« Le Miséricordieux demande le cœur » en araméen) « D-ieu demande le cœur ». (TB Sanhédrin 106 b, Zohar II 162b, III 181b)

Le Saint, béni soit-Il, demande le cœur, ainsi qu’il est dit (I Samuel XVI, 7) : « (Car l’homme considère l’apparence), mais l’Éternel considère le cœur. (TB Sanhédrin 106 b)

Téna béni livkha li « Mon fils, donne-moi ton cœur » dit la Torah (Proverbes 23, 6). Celui qui fait preuve d’empathie et de compassion, qui sait se mettre à la place de l’autre, qui a le cœur humble… force la porte des cieux.

La Akeda est le modèle par excellence du service de D-ieu lishma (« pour le Nom », désintéressé). Abraham comme Job est l’archétype du croyant désintéressé. D.ieu ne demande que le cœur. La Akeda est le symbole de la mise de toutes ses forces humaines au service de l’Eternel. « De tout ton cœur » dit le Shema. La corne du bélier du Shofar, ce bélier aux cornes justement empêtrées dans un buisson en est le symbole.

C’est ce que je voulais vous dire aujourd’hui.

Shofar Didier Long

[1] Et nous reviendrons Il a prophétisé qu’ils reviendraient tous les deux (Mo‘èd qatan 18a).

Ki-Tetsé : face à nos pulsions

Le commentaire de la Sidra par le Rabbin Harboun et DL

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Quand tu entreras dans la vigne de ton prochain, tu pourras manger des raisins à ton appétit, jusqu’à t’en rassasier; mais tu n’en mettras point dans ton panier. (Dt 23, 25) Quand tu vendangeras ta vigne, n’y grappille pas après coup; ce sera pour l’étranger, pour l’orphelin, pour la veuve. (Dt 24, 21).

Le combat contre les pulsions et la vraie guerre

La sidra Ki-tetsé commence ainsi : Ki Tétsé lamiléama, quand tu partiras en guerre. Pourquoi : quand « TU » ? ». Pourquoi pas Ki-Tétséou : quand VOUS partirez à la guerre ? A-t-on déjà vu un homme partir seul à la guerre ?

Cette formulation a interpellé nos Sages qui ont compris cette guerre comme une guerre très particulière, celle contre le monde des pulsions intérieures. En effet nos pulsions nous entrainent souvent bien loin d’où nous aurions voulu aller. Elles semblent parfois irrépressibles. Quand le monde de ses pulsions domine un individu c’est la définition même de l’addiction. La guerre dont il est parlé ici selon une première explication est celle contre un ennemi qu’on doit vaincre et pour rester maître chez soi. Cet ennemi à maîtriser ce sont les pulsions égoïstes qui nous dominent. Le Yotser hara désigne non pas le « mauvais » penchant comme certains traduisent –vous avez déjà vu quelqu’un pencher du mauvais côté et tomber ? mais plutôt nos pulsions profondes sans limites, nos appétits incontrôlés.

Autre explication de nos sages : il s’agit bien d’une guerre réelle.
Hors la première réaction de l’homme en guerre, c’est la peur de perdre sa vie. Fragilisé dans le cœur de ce qui fait l’estime de soi, cet homme va vouloir vivre à tout prix : « Mangeons et buvons car demain nous mourrons »[1] (Is 22, 13) devient sa devise comme l’expliquent nos Sages.
Alors dès qu’il voit la « belle captive », le premier réflexe de cet homme avide d’être, est de se servir en la violant… Puisqu’il n’a plus rien à perdre, autant en profiter ! C’est le début de notre Sidra. Et le début du désir humain. Lire la suite de « Ki-Tetsé : face à nos pulsions »

Choftim, « La justice, la Justice tu chercheras »

Commentaire du Rabbin Haïm Harboun et DL.

Moisson copie

« Des juges et des policiers »

La Sidra de choftim porte bien son nom, puisqu’elle traite principalement des questions de droit.

Elle débute en prescrivant la nomination de juges dans toutes les villes et la manière dont ils devront s’acquitter de leur charge : Choftim véchoterim titen lekha « Des juges et des policiers tu institueras dans toutes les villes que l’Eternel, ton Dieu te donnera selon les tributs et ils jugeront le peuple avec un jugement juste (Michpat tsédeq) ». Un ordre qui sera repris dans les versets suivants : chaque tribu devant avoir son tribunal. (Cf Paracha Matot)

A partir du moment où on institue un pouvoir judiciaire et une police qui en dépend la Sidra nous suggère que le régime politique à mettre en place est laissé à l’appréciation du peuple qui peut choisir le régime qu’il veut. Lire la suite de « Choftim, « La justice, la Justice tu chercheras » »

Rée, la sainteté d’Israël et l’écologie

Commentaire du rabbin Haïm Harboun et DL.Harvest

La liberté ou l’esclavage des idoles

Voyez, je vous propose en ce jour, d’une part, la bénédiction, la malédiction de l’autre: la bénédiction, quand vous obéirez aux commandements de l’Éternel, votre Dieu, que je vous impose aujourd’hui; et la malédiction, si vous n’obéissez pas aux commandements de l’Éternel, votre Dieu, si vous quittez la voie que je vous trace aujourd’hui, pour suivre des dieux étrangers, que vous ne connaissez point. (Dt 11, 26-28)

De là nous apprenons qu’il existe des commandements positif et des interdictions.

Rachi commente : « La bénédiction » en disant : « Afin que vous écoutiez », et il poursuit son commentaire: « Du chemin que je vous ordonne aujourd’hui, pour aller… en disant : « D’où l’on apprend que tout idolâtre se détourne de « tout » le chemin qu’Israël a reçu l’ordre de suivre. D’où l’enseignement : Celui qui légitime l’idolâtrie est comme s’il reniait toute la Tora dans son intégralité (Sifri). »

La paracha de ce jour est une invitation à la liberté. Soit l’homme est libre nous idt Moshé soit il est prisonnier de ses idoles. Et selon le Traité Meguila, être « juif » (yéhoudi) consiste en un seul principe : renier l’idolâtrie.

« Les familles se querellèrent l’une avec l’autre. La famille de Yehouda dit : C’est grâce à moi que Mordekhaï a pu naître, puisque David n’a pas tué Chim’i ben Guéra. Et la famillle de Binyamin dit : il vient de moi. […] Rabbi Yo’hanan dit : toujours il venait de Binyamin. Et pourquoi l’appelle-t-on yehoudi ? Parcequ’il a renié l’idolâtrie, car tout homme qui renie l’idolâtrie est appelé yehoudi (juif) » (Talmud de Babylone, Méguila 13 a)

Qu’est-ce que ça veut dire pour nous ? Aucun de nous n’adore de statues de bois ou de plâtre… Lire la suite de « Rée, la sainteté d’Israël et l’écologie »

Eqev : par amour

 

Commentaire du rabbin Haïm Harboun et DL.

Grenades copie

La Sidra commence par le rappel du lien qui unit la fidélité à la torah et la fécondité de la terre et des créatures, elle est parcourue par le leit motiv de l’amour que D. porte à Israël, à la veuve, à l’orphelin, à l’étranger, qui devient la source de l’amour que le juif doit porter à l’étranger :

Pour prix de votre obéissance (éqev) à ces lois et de votre fidélité à les accomplir, l’Éternel, votre Dieu, sera fidèle aussi au pacte de bienveillance qu’il a juré à vos pères. Il t’aimera, te bénira, te multipliera, il bénira le fruit de tes entrailles et le fruit de ton sol, ton blé, ton vin et ton huile, les produits de ton gros et de ton menu bétail, dans le pays qu’il a juré à tes pères de te donner. Tu seras béni entre tous les peuples; parmi toi comme parmi tes bêtes, aucun sexe ne sera stérile. (Dt 7, 12-14)

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Vahethanan, la terre est à D-ieu

Commentaire du rabbin Haïm Harboun et DL.vendanges 2

J’implorai l’Éternel à cette époque, en disant: « Seigneur Éternel déjà tu as rendu ton serviteur témoin de ta grandeur et de la force de ton bras; et quelle est la puissance, dans le ciel ou sur la terre, qui pourrait imiter tes œuvres et tes merveilles? Ah! Laisse-moi traverser, que je voie cet heureux pays qui est au-delà du Jourdain, cette belle montagne, et le Liban! » Mais l’Éternel, irrité contre moi à cause de vous, ne m’exauça point; et l’Éternel me dit: « Assez! Ne me parle pas davantage à ce sujet. Monte au sommet du Pisga, porte ta vue au couchant et au nord, au midi et à l’orient, et regarde de tes yeux; car tu ne passeras point ce Jourdain. Donne des instructions à Josué, exhorte-le au courage et à la résolution; car c’est lui qui marchera à la tête de ce peuple, lui qui les mettra en possession du pays que tu vas contempler. » (Dt 3, 23-28)

Ne jamais désespérer

Moïse implore la miséricorde de  D. pour pouvoir entrer  en Israël. L’emploi de ce terme Vaethanan qui signifie faire appel à la miséricorde de D. prouve que Moïse ne désespère pas de changer la sentence divine. A plusieurs reprises D. a fait savoir à Moïse qu’il ne rentrerait pas en Israël, Pourquoi donc Moïse insiste-t-il encore ? C’est la première leçon que nous tirons de cette sidra, que la désespérance n’a pas de place dans le judaïsme. A l’instar de Moïse un Juif ne dois jamais perdre l’espoir. Lire la suite de « Vahethanan, la terre est à D-ieu »

Devarim, les dernières paroles de Moïse

Commentaire du rabbin Haïm Harboun et DL.Vue du mont Nébo (2)

Vue du mont Nébo

Jérusalem vue du Mont Nébo

Jérusalem vue du mont Nébo

Elé ahdevarim asher diber moshe el kol  Israël« Voici les paroles qu’a dit Moïse à tout Israël ».

En général la Torah dit : « Moïse parla aux enfants d’Israël » Pourquoi ce « les paroles que Moïse a dit ». Le livre de Devarim (le Deutéronome) est aussi appelé Mishné Torah c’est-à-dire la répétition de la Torah. Moïse y répète à la première personne toutes les lois données jusqu’ici au Peuple juif.

Certains commentateurs ont pris Devarim pour un livre de morale. C’est exact et c’est faux. Exact car le livre de Devarim contient 77 commandements positifs et 50 interdictions. Faux car la vie juive n’est pas une succession de permis et de défendu.

Un livre de morale peut être lu alors dans le cas de Devarim, la morale est écoutée de la bouche de Moïse. Moïse ne rédige pas un traité d’éthique rationnelle. Il dit des paroles « à tout Israël ». Moïse parle avec son cœur inspiré par l’Eternel. Hors « ce qui sort du cœur pénètre dans le cœur » dit la Torah. Les parole de Moïse était inspirée par l’Eternel et donc pénétrait dans les cœurs. Lire la suite de « Devarim, les dernières paroles de Moïse »