J’ai pris la photo de cet arbre cette semaine sans intention. Par un drôle de hasard, il m’a permis de comprendre la signification du bâton d’Aaron qui bourgeonne (voir à la fin de la Derasha du Rav Harboun + DL
Ce que dit le judaïsme c’est que toute existence se détermine de fait par rapport à un choix. L’homme choisit de fait de déterminer son existence soit par rapport à D.ieu soi par rapport à son environnement immédiat sous la main, les objets qui l’entourent. C’est ce rapport faussé à l’existence que le judaïsme nomme idolâtrie. Dans le second cas le monde qui m’entoure devient la mesure de mon existence, je deviens un objet de ce monde. Autrui devient un moyen et plus une fin. L’homme devient alors une fonction, dans un rapport de pouvoir par exemple où il est soit un esclave soit un maître omnipotent, un objet qui s’assimile au regard objectivant d’autrui.
Ainsi le regard que je porte sur ce monde, vivre devant D. ou devant les objets, des objets banals (les statues de bois de la Torah) ou raffinés: les habitudes sociales, la bien-pensance religieuse qui instrumentalise le spirituel à des fins de ce monde, les valeurs ou les rapports de pouvoir de mon époque… détermine le sens que je donne à ma propre existence. Je vais là où me mène mon pôle magnétique. Vers D. sous sa Torah pour vivre ou vers mes idoles illusoires qui conforte mon égo un moment mais qui finissent par s’évanouir en fumée, réduisant ma vocation d’homme au néant de l’oubli. Ce ‘est pas « mal », c’est juste un mode d’existence illusoire, « L’Eternel connait le chemin du tsadik » dit le psaume 1 et constate tristement : « Le chemin des méchants se perdra ». hevel havalim hakol hevel, cette « vanité » est comme un buée (c’est le sens du mot hével) du matin que le soleil efface. Buée des buées. Et c’est de l’idolâtrie du pouvoir que nous allons parler aujourd’hui. Lire la suite de « Korah, un autre pouvoir »→
Le commentaire de la Sidra par le Rav Haïm Harboun et DL
L’Éternel parla ainsi à Moïse: « Envoie toi-même des hommes pour explorer le pays de Canaan, que je destine aux enfants d’Israël » ( Nb 13, 1-2)
Dès le départ de cette paracha il y a un problème. Shelah Lékha, pourquoi « envoie toi-même » et pas « envoie », des explorateurs pour visiter le pays. C’est une manière pour l’Eternel de dire « Eh bien, puisque tu ne me crois pas… vérifie toi-même ». L’initiative du peuple déplait à l’Eternel. Elle n’arrive pas au hasard, mais longtemps après la promesse aux Patriraches, à Abraham, Isaac et Jacob de donner ce pays en héritage à leur descendance, cette terre, le pays de Canaan, qu’à maintes reprises L’Eternel avait qualifié de Erets Tova. Et au moment d’entrer, le simple fait d’aller vérifier montre qu’Israël doute de la promesse de l’Eternel.
Rachi commente :
« Envoie-toi », c’est à dire « À ton gré ». Quant à moi, je ne te l’ordonne pas. Si tu veux, envoie-les ! (Sota 34b). Israël est venu lui dire : « Envoyons des hommes devant nous » (Devarim 1, 22), ainsi qu’il est écrit : « Vous vous êtes tous approchés de moi » (ibid.). Mochè est alors allé prendre conseil auprès de la Shékhina. Celle-ci lui a répondu : « Je leur ai affirmé quant à moi que le pays est bon, comme il est écrit : “J’ai dit : Je vous ferai monter de la pauvreté de l’Égypte…” (Shemoth 3, 17). Par leur vie ! Je ne leur fournirai pas l’occasion de se tromper à la suite du rapport des explorateurs au point de ne pas en hériter (Midrach Tan‘houma).
Le commentaire de la sidra par le Rav Harboun et DL. Dédicacé à Sarah et Raphaël (ci dessous)
Musée de la Diaspora- Tel Aviv, photo DL, copie de l’Arc de Titus à Rome. On voit les esclaves juifs et des soldats brandissant les objets sacrés du Temple: la Ménorah (chandelier à 7 branches), la table des pains de proposition… Ils défilent au cours du triomphe de Titus à Rome suite à sa prise de Jérusalem en l’an 70 de notre ère et au massacre de 500 000 juifs.
La Paracha de Beaalote ‘ha commence par :
L’Éternel parla à Moïse en ces termes: « Parle à Aaron et dis-lui: Quand tu disposeras les lampes, c’est vis-à-vis de la face du candélabre que les sept lampes doivent projeter la lumière. » Ainsi fit Aaron: c’est vis-à-vis de la face du candélabre qu’il en disposa les lampes, comme l’Éternel l’avait ordonné à Moïse. Quant à la confection du candélabre, il était tout d’une pièce, en or; jusqu’à sa base, jusqu’à ses fleurs, c’était une seule pièce. D’après la forme que l’Éternel avait indiquée à Moïse, ainsi avait-on fabriqué le candélabre. (Nb 8, 1-4)
La Menorah était placée en dehors du Saint des Saints, dans le Heikhal (Saint), où se trouvait également la table des douze matsoth (pains de proposition) ainsi que l’autel des parfums. Le mot « Menorah » est composé du préfixe « Mé » indiquant la provenance d’une chose, associé à la racine hébraïque NouRaH, de NouR, (flamme, lumière) au féminin. MéNoRah signifie donc « qui provient de la lumière ». La Ménorah est décrite dans la livre de l’Exode :
« Tu, feras aussi un candélabre d’or pur. Ce candélabre, c’est-à-dire son pied et sa tige, sera fait tout d’une pièce; ses calices, ses boutons et ses fleurs feront corps avec lui. Six branches sortiront de ses côtés: trois branches du candélabre d’un côté et trois branches du candélabre de l’autre. Trois calices amygdaloïdes à l’une des branches, avec bouton et fleur et trois calices amygdaloïdës, avec bouton et fleur à l’autre branche; ainsi pour les six branches qui sailliront du candélabre. Le fût du candélabre portera quatre calices amygdaloïdes, avec ses boutons et ses fleurs; savoir, un bouton à l’origine d’une de ses paires de branches, un bouton à l’origine de sa seconde paire de branches, un bouton à l’origine de la troisième: ils répondront aux six branches partant du candélabre. Boutons et branches feront corps avec lui; le tout sera fait d’un seul lingot d’or pur. Puis tu feras ses lampes au nombre de sept; quand on disposera ces lampes, on en dirigera la lumière du côté de sa face. Puis, ses mouchettes et ses godets, en or pur. Un kikkar d’or pur sera employé pour le candélabre, y compris tous ces accessoires. Médite et exécute, selon le plan qui t’est indiqué sur cette montagne. » (Ex 25, 31-40)
La Ménorah est composée d’une branche centrale et six branches parallèles : trois à droite et trois à gauche. Les trois lumières de droite étaient inclinées vers la gauche et donc vers la branche centrale et que les trois lumières de gauche étaient inclinées vers la droite et la branche centrale. Lire la suite de « Beaalote ‘ha, La Menorah et l’Eternité d’Israël »→
La deracha du Rav Harboun commentée avec des recherches dans Talmud Sota de DL.
« Tout le problème de l’homme est qu’il passe sa vie à réparer ses parents et son enfance. » (Rav Haïm Harboun)
La Paracha de Nasso est la plus longue avec 176 versets. Alors les Hakhamim (les Sages d’Israël) se sont posé la question. Pourquoi 176 et pas 175 ou 177 ?
Et ils ont aussi remarqué que le plus long des Tehillim, le Psaume 119, possède lui aussi 176 versets. Vous pouvez compter, c’est un psaume alphabétique comportant les 22 lettres de l’alphabet hébraïque multipliées par 8 versets soit 176 versets. 8 représentant la finition parfaite (Exemples : la circoncision au 8ème jour, le symbole de l’ère messianique). Et ça tombe bien ce psaume est un psaume qui chante les louanges de la Torah en commençant par la lettre Aleph :
Ashrei témimei derekh aolékhim betorath adonaï
Heureux ceux dont la voie est intègre, qui suivent la Loi de l’Eternel!
Heureux ceux qui respectent ses statuts, le recherchent de tout leur cœur,
qui, se gardant bien de commettre aucune injustice, marchent dans ses voies (derekh)!
Tu as promulgué (tsiouta – mitsvah) tes ordonnances, pour qu’on les observe (lishmor) strictement.
Ah! puissent mes pas être fermes, pour que j’observe (lishmor) tes préceptes!
Alors, je ne serai point déçu, en portant mes regards sur tous tes commandements (mitsvoteikha).
Je te rendrai grâce en toute droiture de cœur, en m’instruisant des règles de ta justice.
Tes statuts, je les observerai (eshmor): ne m’abandonne en aucun temps.
Le commentaire de la parasha Emor du Rav Haïm Harboun ce Shabbat enrichie de pièces d’époque.
Du Kiddoush Hashem et du ‘Hilloul Hashem
La mort de Rabbi Akiba en 135 est le prototype du Kiddoush Hashem pour le judaïsme, Le midrash des dix martyrs (Asseret Harouguei Malkhout ) se fait l’écho de la mort de dix rabbins aprés la destruction du Second Temple de Jérusalem en 70, mis à mort de manière cruelle et spectaculaire, brulé vif dans des rouleaux de Torah comme Rabbi Hanina ben Teradion ou écorché vif comme Rabbi Akiba :
« Quand on fit sortir Rabbi Akiva pour le mettre à mort, c’était l’heure de lire le Shema. On lui déchirait la chair avec des peignes de fer et lui, il recevait le joug du Royaume des Cieux. Ses disciples lui dirent : ‘Ô notre Maître ! Jusqu’à ce point !’ Il leur dit : ‘Tous les jours de ma vie j’ai été préoccupé par ce verset : ‘de toute mon âme’ qui signifie ‘même s’il te prend ton âme’. Je me disais : ‘quand parviendrai-je à l’accomplir(’aqayyemennu)[1] ? Et maintenant que cela m’est donné, je ne l’accomplirais pas !’ Il prolongea le mot ‘Un’ jusqu’à ce qu’il rendit l’âme. Une voix céleste se fit entendre et dit : ‘Heureux es-tu Akiva, dont l’âme est sortie en disant : Un (ehad) » (TB Berakhot 61b)
La Parasha de ce Shabbat nous parle du Kiddoush Hashem et du ‘Hilloul Hashem qui est le témoignage rendu à la souveraineté de D. en ce monde. Son contraire, le ‘Hilloul Hashem compromet la conscience positive de D. dans ce monde. Dans chacun de ces cas, nous le verrons, il s’agit d’exemplarité publique d’Israël par rapport au peuple ou par rapport aux Nations. A commencer par les Cohanim qui représentent la sainteté à l’intérieur du peuple Saint, c’est-à-dire « particularisé », symbolique, comme nous l’avons vu la semaine dernière.
Ainsi les cohanim « doivent rester saints pour leur Dieu, et ne pas profaner le nom de leur Dieu » (Lv 21, 6). Du prêtre, la Torah dit : « Tiens-le pour saint, car c’est lui qui offre le pain de ton Dieu; qu’il soit saint pour toi, parce que je suis saint, moi l’Éternel, qui vous sanctifie. » (Lv 21, 8) ; « Il ne quittera point le sanctuaire, pour ne pas ravaler le sanctuaire de son Dieu, car il porte le sacre de l’huile d’onction de son Dieu: je suis l’Éternel. » (Lv 21, 12) ; D. prévient : « Aaron et ses fils d’être circonspects à l’égard des saintetés des enfants d’Israël, pour ne pas profaner mon saint nom en profanant ce que ceux-ci me consacrent: je suis l’Éternel.» (Lv 22, 2) ; « Qu’ils respectent mon observance et ne s’exposent pas, à cause d’elle, à un péché, car ils mourraient pour l’avoir violée: je suis l’Éternel qui les sanctifie. » (Lv 22, 9) ; « Gardez mes commandements et pratiquez-les: je suis l’Éternel. 32 Ne déshonorez point mon saint nom, afin que je sois sanctifié au milieu des enfants d’Israël, moi, l’Éternel, qui vous sanctifie, 33 qui vous ai fait sortir du pays d’Egypte pour devenir votre Dieu: je suis l’Éternel. » » (Lv 22, 31). Cette interdiction du ‘Hilloul Hashem vaut aussi pour le peuple comme l’épisode du malheureux fils de Shelomit (la prostituée qui se dissout en suivant tous ceux qui passent, celle qui dit « shalom ! » – bonjour, à tout le monde !) à la fin de la Parasha nous le rappelle : « Parle aussi aux enfants d’Israël en ces termes: quiconque outrage son Dieu portera la peine de son crime. Pour celui qui blasphème nominativement l’Éternel, il doit être mis à mort, toute la communauté devra le lapider; étranger comme indigène, s’il a blasphémé nominativement, il sera puni de mort. » (Lv 24, 15-16). Une sanction qui ne doit pas être lue comme à postériori mais à priori : celui qui pratique le ‘Hilloul Hashem est en réalité déjà mort. Sa personnalité se dissout, n’existe plus. Renonçant à sa particularisation il se dissout parmi les nations et n’existe plus comme juif. Il disparaît de la place publique.
Lorsque quelqu’un préfère mourir plutôt que de violer les trois commandements qui ne peuvent en aucun cas être transgressés : ne pas profaner le Nom, ne pas tuer, ne pas commettre l’adultère, il réalise le Kiddoush Hashem, littéralement la « sanctification du Nom », proclamant ainsi la gloire de D.
al Kiddoush Hashem
En quel cas doit-on pratiquer le Kiddoush Hashem ?
Johanan dit au nom de R. Simeon b. Jéhotsadak: Par un vote à la majorité, il a été résolu dans la chambre haute de la maison de Nitza à lod – concernant toutes les interdictions de la Torah si une personne dit : « Transgresse telle et telle interdiction et tu ne seras pas tué (mais si tu refuses, tu seras tué) », il peut transgresser et ne pas souffrir la mort, à l’exception de l’idolâtrie, de l’inceste, [qui comprend l’adultère] et du meurtre.
Maintenant est-ce que l’idolâtrie ne doit-elle ne pas être pratiquée [dans de telles circonstances]? Il a été enseigné : R. Ismaël dit : où savons-nous que si on ordonne à un homme : « pratique l’idolâtrie et sauve ta vie », qu’il devrait faire ainsi, et ne pas être tué ? De ce verset : « Vous observerez donc mes lois et mes statuts, parce que l’homme qui les pratique obtient, par eux, la vie: je suis l’Éternel.» (Lv 18, 5). Il doit donc vivre par eux et ne pas mourir par eux. Je pourrais penser que cela peut être pratiqué ouvertement, mais l’Ecriture enseigne, « Ne déshonorez point mon saint nom, afin que je sois sanctifié au milieu des enfants d’Israël, moi, l’Éternel, qui vous sanctifie » (Lv 22, 32) (Nde : Le principe de sanctification du Nom qui rentre en concurrence avec celui de la préservation de la vie –piqqouah nèfesh le surpasse)
On a retenu l’avis de R. Eliezer. Car il a été enseigné, Rabbi Eliézer dit: « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur et de toute ton âme, et de toute ta force » (Dt 6, 5) Si on commence par « de toute ton âme », pourquoi « de toute ta force » suit-il ? Ou si il est écrit «de toute ta force » pourquoi est-il écrit aussi : « de toute ton âme » ? Pour l’homme à qui la vie est plus précieuse que la richesse, il est écrit « de toute ton âme » alors que celui pour qui la richesse est plus précieuse que la vie est convié à aimer, « de toute ta force ». Inceste et assassinat ne peuvent pas être pratiqués pour sauver sa vie. (TB Sanhédrin 74 a)
Le martyre n’est pas recherché dans le judaïsme car selon l’adage talmudique : On doit vivre par la Torah et non mourir par elle. Cependant comme le montre un commentaire de Maïmonide, si le Kiddouch Hachem est au-dessus de toutes les mitsvot c’est parce que c’est un témoignage public :
« Celui qui doit donner sa vie plutôt que de transgresser, et qui ne transgresse pas [et choisit de donner sa vie] – il a sanctifié le Nom de D. Et si cela eut lieu devant dix Juifs, il aura sanctifié le nom de D. en public comme… Rabbi Akiva et les autres. Ces hommes sont des martyres d’une grandeur inégalée. » (Rambam, Hilkhot Yésodé HaTorah 5, 4)
Rambam soutient que l’on doit donner sa vie plutôt que d’enfreindre l’une des mitsvot de la Torah en présence de dix Juifs. Là encore, il y a là une idée d’exemplarité du témoignage pour ou contre D., un juif ne peut témoigner contre D. sans cesser de l’être.
De plus le Kiddoush Hashem tient compte de la volonté consciente de transgresser, de son exemplarité directe ou indirecte :
Rava dit : « Un idolâtre qui dit à un Juif le Shabbat : ‘Coupe de l’herbe [et en cela il profane le Shabbat] et donne la aux animaux, ou je te tuerai’, il doit couper [l’herbe] plutôt que d’être tué. S’il dit : ‘Coupe l’herbe et jette la dans la rivière’, il doit se laisser tuer plutôt que de [la] couper. Pourquoi en est-il ainsi ? Car son intention est de faire transgresser le Juif. » (TB, Sanhedrin 74a).
Il y a là encore une idée d’exemplarité. Le persécuteur instrumentalise le juif qui doit refuser de transgresser pour abaisser D.
De grandes figures exemplaires de la Torah résument par leur comportement cette sanctification du Nom :
Rabbi Chim’one ‘Hassida enseignait : « Yossef (Joseph), qui sanctifia le nom de D. en privé [lorsqu’il résista aux avances de la femme de Potifar – Rachi, Sotah 36b], fut récompensé par l’ajout d’une lettre du nom de D. à son nom. [On le retrouve dans Téhilim/Les psaumes 81 : 6, où le nom de Yossef apparaît avec un héh supplémentaire] ».
« Yéhouda (Juda), qui sanctifia le nom de D. en public [lorsqu’il sauva Tamar et ses deux enfants en admettant son rôle], fut récompensé en étant appelé totalement par le nom de D. [Les lettres du nom Yéhouda comportent les quatre lettres du Saint Nom] ». (TB, Sotah 10b)
Cette mistva a donc valeur d’exemplarité liée à l’existence même du juif comme juif c’est à dire comme signifiant de l’alliance de D. avec l’humanité en ce monde: séparé des nations, particularisé, symbole de comportement éthique visible par tous :
« L’essence de cette mitsva est qu’il nous est commandé de publier cette foi véridique dans le monde, et que nous ne devons pas craindre que quiconque nous fasse du mal. Et même si quelqu’un vient nous forcer à renier D., nous ne l’écouterons pas, mais nous sacrifierons nos vies plutôt que de le laisser croire qu’il nous a fait abandonner notre foi, même si nous croyions toujours en D. en nos cœurs. C’est la mitsva de Kiddoush Hashem à laquelle tout le Klal Israël est contraint : donner sa vie par amour pour Lui et fidélité à son Unicité… » (Rambam, Sefer Hamitzvot, Mitsva 9)
Le psalmiste exprime en une sentence ramassée ce qu’il en coûte d’être juif :
« Mais pour toi nous subissons chaque jour la mort; on nous considère comme des brebis destinées à l’abattoir » (Ps 44, 23)
Le Kiddoush Ashem dans l’histoire
Si de nombreux juifs insignifiants remplissent les bottins mondains, et ce, depuis Rome -assimilés au culte de la force de la culture ambiante gréco-romaine ou chrétienne ; de nombreux héros de l’ordinaire, le plus souvent de parfaits inconnus dont l’histoire a oublié le nom sont pour nous de puissants symboles de résistance à l’assimilation dans la vacuité ambiante du « on » qui va à ses idoles en méprisant la singularité de la parole Sinaï. Qui sont : « Ces hommes sont des martyres d’une grandeur inégalée » dont nous parle le Rambam (Maïmonide, Hilkhot Yésodé HaTorah 5, 4) et dont Rabbi Akiba écorché vif proclamant le Shema alors que les peignes de fer de Rome lui arrachaient la peau est le chef de file et le prototype ?
On ne saurait ici évoquer tous les Kiddoush Ashem de ces enfants, de ces femmes et de ces hommes que notre peuple a subis. Que leur souvenir soit une bénédiction.
Assassinat de juifs dans la région d’Ivangorod-Estonie (1942)
Un exemple récent est celui de cette femme qui a peine accouché est emmenée en train vers les camps de la mort. « Sélectionnée » à la sortie des wagons à bestiaux où ces misérables nazis mais aussi de nombreux fonctionnaires français ont volontairement et symboliquement emportés les juifs comme de bêtes vers l’abattoir (c’est dans cette volonté symbolique exemplaire que réside de le ‘Hilloul Hashem). Avant d’entre dans le four cette femme s’est saisie d’un couteau et elle a circoncis son fils :
« Ce fils que tu m’as donné, Eternel ! Moi je te le rends, Juif ! »
Faisant cela elle sanctifiait le Nom devant les officiers allemands, leurs kapos et leurs chiens.
Rabbin Moshe Hagerman, ZAL, le Rabbi et dayan (juge rabbinique) de Olkusz en Pologne. Il a été amené le 31 juin 1940 sur la place centrale de la ville pour y être exécuté. Avant d’être tué , il a demandé qu’on le laisse réciter le Kadish pour ses frères assassinés. Les soldats allemands ont ri en le laissant faire et l’ont tué. Des 4097 juifs d’Olkuz listés par les nazis on pense que 250 ont survécu.
Rabbi Moshe ben Yitshak Hagerman (photo Yad Vashem)
On se rappelle que les nazis disaient aux juifs en arrivant à Auschwitz : « D’ici on ne sort que par la cheminée ». Le feu des cheminées allemandes eut une répétition générale : le feu des autodafés d’Espagne en 1492 (du portugais « auto da fé » — « acte de foi »). J’ai raconté toute cette histoire en traduisant des documents de l’époque dans mon livre Au temps des buchers.
A l’époque de l’Inquisition, des chrétiens, au nom de leur foi ont donc été brûlés des juifs pour des raisons politiques (il fallait purifier l’Espagne de ses minorités), économiques (il s’agissait de ne pas payer les créanciers de la guerre, au premier rang desquels tous les préteurs juifs à qui l’Eglise n’avait donné de droit d’exercer que ce métier pour vivre, les rabbins Abraham Senior ou Isaac Abravanel, avaient pourtant fait beaucoup pour la Reconquista en récoltant de l’argent pour la couronne d’Espagne), de sécurité d’Etat (Les juifs étaient soit-disant les amis du Grand Turc chef de l’islam qui s’opposait à la Chrétienté d’alors… qui les accueillait à bras ouverts), des raisons religieuses enfin (Pour les chrétiens, les juifs avaient tué D., « tué le Christ », la purification de l’Espagne préparait le soit-disant « deuxième avènement du christ »). En Espagne mais aussi en Italie, des juifs ont donc pratiqué le Kiddoush Hashem. Le spectacle était public et organisé comme une cérémonie religieuse.
Après des années passées dans des geôles, où le présumé coupable était régulièrement torturé pour lui arracher des aveux, sans qu’on annonce au prévenu les charges portées contre lui commençait le procès d’Inquisition. Un procès uniquement à charge qui visait l’aveu de la pratique du judaïsme en secret. On possède de multiples documents de l’époque qui ont enregistré cela.
Ainsi, à Cordoue, la ville de Maïmonide, où l’inquisiteur Diego Rodriguez Lucero accumule des fausses preuves, arrache des témoignages sous la torture, emprisonne des centaines de personnes et condamne à mort, entre 1504 et 1505, 134 conversos. Il fait passer sur le bûcher une femme qui refuse ses faveurs. Dés 1495, l’inquisiteur Pedro Guiral son prédécesseur impose, de plus, des taxes exorbitantes aux condamnés. Plus de 4 000 personnes périssent à Séville où sévit un moine fanatique, Martinez de Ecija.
Tout cela est parfaitement documenté :
Actes d’accusation , condamnation et pièces juridiques. Photo Olivier Long, Casa de sefarad, Cordoue.
Les condamnés étaient donc menés dans les rues de la ville, pieds-nus, vêtus du sanbénito une sorte de pagne stipulant leur nom et leur condamnation. Ils portaient un chapeau pointu et tenaient un grand cierge à la main. La foule était au spectacle.
San bénito, Casa de Sefarad, Cordoba, photo Olivier Long
Au mieux le condamné était condamné à porter pendant des années le sanbénito, cet habit qui stigmatisait les crypto-juifs (conversos) et les désignait à la vindicte populaire ; au pire ils étaient livrés au bras séculier qui les brûlait sur un bûcher . Ceux qui abjuraient avant le bûcher étaient étranglés avec un lacet puis étaient brûlés avec les autres, qui eux étaient brûlés vifs (ils portaient alors le sanbénito avec des flammes, photo). On entendait le Shema sortir des flammes. Tout cela est parfaitement documenté. Voilà ce qu’est le Kiddoush Hashem.
Femme et homme juifs condamnés à mort par l’Inquisition portant le sanbenito
On rapporte (Roth) l’histoire des moines zélés qui se promenait dans la foule sur le port de Gênes « parmi les squelettes ambulants » et proposaient des miches de pain contre le baptême aux parents et aux enfants affamés. Un chroniqueur de l’époque, je l’ai traduit dans Au temps des buchers, raconte comment les juifs arrivaient dans le port de Gênes après avoir été rançonnés par les passeurs, jetés à l’eau, survivants d’une longue traversée en mer où beaucoup étaient morts, émaciés comme des cadavres vivants, les femmes portant au sein des enfants morts. Le chroniqueur raconte comment certaines se jetaient à l’eau avec leurs enfants de désespoir et comment la peste se déclencha sur la peau des juifs parqués sur le port et ne s’arrêta plus, contaminant toute la ville. Lisez ce livre !
Tous ces antisémites présentaient les juifs comme des personnes congénitalement fourbes et perverses pour mieux projeter sur ces innocents leur cruauté sans limite excitée par ces familles démunies. Comme les nazis, ils se méfiaient de « l’ennemi de l’intérieur ». La très catholique Isabelle de Castille et le Roi Ferdinand d’Aragon étaient le bras armé de l’Eglise et de ces massacres publics organisés au nom de D. Voilà ce qu’est le ‘Hilloul Hashem !
Le Rabbi Rabbi Joseph HaCohen (5256-5337 ; 1496-1577) écrit à l’époque dans son « Emek Habakhah », « la Vallée des Pleurs » :
« Mon D., nous ne t’avons pas oublié, ni trahi ton alliance. Mais à présent, hâte-toi de nous secourir, car c’est pour toi qu’on nous égorge tous les jours et qu’on nous considère comme des brebis destinées à la boucherie. Accours à notre aide, Dieu de notre salut, soutiens notre cause et sauve-nous pour l’amour de ton nom ! »
Cordoue, Rue des juifs, photo OL
Dans son testament poignant rapporté dans Au temps de buchers Anton de Montoro, juif converti et poète qui habitait le quartier juif de Cordoue et a réchappé au pogrom de Cordoue raconte :
« Ils ne reculèrent pas devant les massacres, les vols et l’exil… Parceque notre destruction par le vol, le sang et le feu… Et malgré nos pertes et nos cruelles tribulations, nos injures et bannissements, nous aurions été contents si l’on nous avait pardonné. Car nous voulons payer des impôts, être esclaves et servir, pauvres, malheureux et vifs, mais vivre au moins… Moi le malheureux j’ai été la première victime du forgeron : moi le bon , le sage, je reste mourant de faim, nu, pauvre, malheureux et infirme »
Dans son testament il s’adresse à Isabelle la Catholique :
« J’ai dit le credo, j’ai adoré des marmites pleines de gros lard, j’ai entendu des messes, j’ai prié, j’ai fait le signe de croix et pourtnat je n’ai jamais pu tuer ce visage de juif converti… J’ai compté avec grande dévotion et j’ai prié le chapelet de la Passion… en pensant effacer ma faute, mais je n’ai jamais pu perdre le nom de vieux, de vil, de juif… »
De nombreux juifs ont vécu le Kiddoush Hashem par amour du Nom dans l’histoire et grâce à leur courage sans faille, nous sommes toujours là.
A l’opposé du Kiddoush Hashem se tient le ‘Hilloul Hashem, la profanation du Nom de D.
Le ‘Hilloul Hachem
Le ‘Hilloul Hachem signifie « la profanation du Nom de D.ieu » et recouvre tout ce qui amène, ‘Has véchalom, le mépris du Nom de D. Par exemple, celui qui ment au nom de D. pratique le Hilloul haShem. Le Hilloul Hashem comme le Kiddoush Hashem est exemplaire. L’immoral qui le pratique ne commet pas seulement une faute, il la présente comme un exemple à suivre. Non seulement il bafoue par sa vie l’amour de D. et du prochain mais il nie la possibilité même de la spiritualité. Pas de retour possible donc.
Pour nos Sages, comme la faute de Amalekh qui massacre des femmes et des enfants fuyant l’Egypte laissant leur corps morts sous le soleil comme l’ont fait les misérables nazis, le Hilloul Hashem est inexpiable en cette vie : il faudra faire Téchouva, vivre le jour de Kippour, vivre des souffrances et passer par la mort… Maïmonide le souligne :
Concernant quoi cela [l’ordre d’expiation] est-il dit ? Concernant celui qui n’a pas profané le nom de D. en fautant. Mais une personne qui profane effectivement le Nom de D., même s’il s’est repenti, que Yom Kippour est passé et qu’il est fort de son repentir, et qu’il a subit des souffrances – [néanmoins,] il n’obtient pas d’expiation complète jusqu’à ce qu’il décède. (Maïmonide, Hilkhot Téchouva « Les lois du repentir » 1, 4)
Il reprend en cela la tradition talmudique. Faute Inexpiable donc sauf par son seul antidote : le Kidoush hashem. En diffusant la gloire du Nom on annule sa profanation c’est à dire le mépris de D. :
Rabbénou Ba’hya dit : Le ‘Hilloul Hachem est pire que l’idolâtrie. Cependant, il peut être corrigé en accomplissant un Kiddouch Hachem dans la même situation où un ‘Hilloul Hashem avait été autrefois accompli. « Ne profanez pas Mon saint Nom, afin que Je sois sanctifié au milieu des Enfants d’Israël. » [Vayikra 22, 32] – Le ‘Hilloul Hashem est une transgression très grave. [Par exemple] D. pardonna la faute de servir les idoles, mais pas celle de profaner Son nom, comme le dit le prophète : « Pour vous, Maison d’Israël, que chacun aille donc adorer ses idoles, et vous ne profanerez plus Mon saint Nom » (Yé’hezkel/ Ezékiel 20, 39) … Cependant, nous avons trouvé un moyen de réparer la transgression de ‘Hilloul Hashem en sanctifiant Son nom dans les mêmes circonstances dans lesquelles on l’avait autrefois profané. Et c’est pourquoi les mots « afin que Je sois sanctifié » sont juxtaposés [aux mots « Ne profanez pas Mon saint Nom »]. (TB Vayikra 22, 32)
Le Hilloul Hashem est encore plus fort symboliquement quand il est accompli par une femme ou un homme qui prétend mener les autres souligne le Rambam :
Il y a d’autres choses inclues dans la transgression de ‘Hilloul Hachem lorsqu’il est commis par quelqu’un de grand en Torah et connu pour sa piété, dont les autres parleront négativement. Bien qu’elles ne soient pas des transgressions, il a cependant profané le Nom de D. Voici quelques exemples de cette forme de ‘Hilloul Hachem : celui qui achète quelque chose et ne paye pas immédiatement, bien qu’il ait l’argent, et attend que le vendeur le lui réclame ; ou celui qui se laisse aller à la frivolité ou à manger et boire avec des personnes manquant de raffinement ; ou celui qui parle de manière désagréable aux gens et ne les salue pas de manière plaisante, mais qui est au contraire une personne querelleuse et coléreuse ; etc. Selon sa stature, une personne se doit d’être très exigeante d’elle-même et aller au-delà de la stricte lettre de la loi. (Rambam, Hilkhot Yésodé HaTorah « Lois des fondements de la Torah », 5, 11)
« La Haine de soi et le refus d’être juif » sur le chemin du ‘Hilloul Hashem
La haine de soi ou la honte d’être juif est la porte ouverte au ‘Hilloul Hashem. Celui qui se méprise comme juif et enseigne le mépris de ce que signifie le judaïsme, c’est-à-dire d’être le signe de l’alliance de D. avec Israël au bénéfice de toute l’humanité, le signe de la Gloire divine, est en bonne voie vers le Hilloul haShem.
Il faut relire La Haine de soi : le refus d’être juif (Der jüdische Selbsthaß), de Théodor Lessing écrit en 1930, trois ans avant l’accession d’Hitler au pouvoir et trois ans avant l’assassinat de Lessing le 31 août 1933 à Marienbad par des Allemands des Sudètes, par des sympathisants nazis.
Pour Lessing qui écrit à la veille de la Shoah, l’âme juive a cédé son identité contre le plat de lentilles de la culture européenne. Les juifs ont refusé la mission de Jonas pour devenir banquiers, artistes, metteurs en scène, hommes de théâtre…dans le but de se faire accepter d’une Cité qui ne voulait de toute manière pas d’eux. Dans cette assimilation a péri l’âme juive comme signifiant de la présence de D. en ce monde. Theodor lessing écrit :
« On fait généralement grand cas des bienfaits mutuels pour l’Europe et pour le juif lorsque ce dernier s’est inséré dans la culture du continent. Mais on ne voit pas ou en tout cas on ne dit que très bas le prix qu’il fallut payer pour l’obtention de cette citoyenneté : il fallut trahir les espoirs de nos visionnaires, sacrifier leurs rêves éternels. Aujourd’hui ce ne sont plus nos pieux Sages, mais des juristes et de grands avocats qui dirigent notre peuple. (…) Il eut mieux valu avoir honte de ceux qui ont ainsi dilapidé la richesse de notre peuple. Car ils ne furent peut-être que l’éclat phosphorescent d’un organe en proie au déclin… Ils furent un bref laps de temps au soleil de l’Europe ou notre noblesse s’est brûlée. »
Gustav Mahler, juif assimilé, n’écrivait-il pas à son épouse Alma en découvrant la misère et la crasse des pauvres juifs de l’est (Ostjuden) : « Quand je pense que je suis en famille avec ces gens ! ». La haine de soi est banale. Les juifs assimilés de l’époque de Freud à Vienne, une période violemment antisémite, après mille efforts d’assimilation n’avaient aucune envie d’être assimilés aux misérables à caftans qui débarquaient dans les rues de Vienne, venus de Galicie ou de Russie chassés par les pogroms avaient pratiqué le Kiddoush Hashem.
Ces juifs pouilleux des ghettos, Lessing les avait rencontrés lors de sa visite des communautés juives de Pologne, de Galicie et de Russie. Il s’en fera finalement solidaire jusque dans le Kiddoush Hashem, constatant que la religion universelle de la raison des Lumières censée réunir tous les peuples avait certes fait tomber les murs du ghetto et amélioré le sort des Juifs mais qu’elle avait, dans le même temps, anéanti le judaïsme : « le droit talmudique n’intéressa plus que les érudits et les petits-fils de Moïse Mendelssohn n’étaient plus juifs. » constate-t-il.
Le juif qui, porté par des générations de shomer mitsvot courageux renonce à sa particularité signifiante, perd l’estime de lui-même. Il tente alors de devenir le plus insignifiant possible mais accumule une culpabilité qui va se retourner contre lui et parfois contre tout Israël. Combien les changements de nom dans l’histoire juive, par peur ; Et ce n’est pas facile de s’appeler Lévy dans la cour de récréation ! ont-il produit de psychotiques en seconde ou troisième génération ? ou tout simplement de juifs qui haïssent Israël ? Comment voulez-vous qu’un enfant arrive à vivre si vous ne lui transmettez pas votre nom qui résume toute une identité, une histoire, un patrimoine d’amour ? Mais vaut-il mieux être montré du doigt ou amputé de son patrimoine psychique vital ? Pour les nations, un bon juif c’est un juif qui rase les murs, pas pour celui qui pratique le Kiddoush Hashem.
Emor, « Parle… et dis leur » commence notre Parasha. Rashi commente : « Dis […] tu leur diras » : pour que les adultes en avertissent les enfants (Yevamoth 114a). ». Nous devons prévenir nos enfants.
La culpabilité, la haine de soi-même et le refus d’être juif sont une forme banale sur le chemin du Hilloul Hashem.
« Quiconque donne au pauvre est considéré comme s’il avait construit le Temple »
Notre parasha se termine par les convocations saintes, c’est à dire les fêtes et solennités du judaïsme, Pessah, Chavouot , Soukkot, Kippour… tout ce qui définit l’identité juive comme une sanctification du temps, une signification de la souveraineté de HaKaddosh Barouk Hou, le Saint béni soit-Il, sur ce monde.
« L’Éternel parla ainsi à Moïse: « Parle aux enfants d’Israël et dis-leur les solennités de l’Éternel, que vous devez célébrer comme convocations saintes. Les voici, mes solennités :… Voici les solennités de l’Éternel, convocations saintes, que vous célébrerez en leur saison…. Le premier jour, il y aura pour vous convocation sainte: vous ne ferez aucune œuvre servile. » (Lv 23, 1. 4)
Une curieuse mitsva est introduite au milieu de la discussion sur les fêtes. En effet, celles-ci sont comprises à partir de la moisson, du grain et du pain : les pains azymes de Pessah (Lv 23, 6), les prémices de la moisson offerts (Lv 23, 10), les pains de balancement (Lv 23, 17. 20), les pains de proposition du Temple (Lv 24, 9)… Cette mitsva est la suivante :
« Et quand vous ferez la moisson dans votre pays, tu laisseras la tienne inachevée au bout de ton champ, et tu ne ramasseras point les glanes de ta moisson. Abandonne-les au pauvre et à l’étranger: je suis l’Éternel votre Dieu. » » (Lv 23, 22).
Que fait-elle là ?
C’est Rachi qui nous en donne la clé :
« Et quand vous moissonnez Cette prescription est répétée ici une seconde fois (après supra 19, 9) pour faire de sa transgression une double infraction. Rabi Avdimi fils de Rabi Yossef a enseigné : Pour quelle raison le texte l’a-t-il insérée au milieu des fêtes, Pessa‘h et Chavou‘oth d’un côté, Roch hachana, Yom Kippour et Soukoth de l’autre ? Pour t’apprendre que quiconque donne au pauvre, comme il convient, lèqet, chikh‘ha et péa est considéré comme s’il avait construit le Temple et comme s’il y avait présenté des offrandes ».
On le voit la sainteté dont il est question ici, le Kiddoush ou le ‘Hilloul n’est pas de l’ordre du sacré païen et de ses fastes et processions qui éblouissent le chaland mais un comportement éthique qui trahit la contagieuse disposition intime de l’âme. Rien ne sert de célébrer les fêtes si cela ne correspond pas à un comportement, un travail d’éthique et de justice sociale, dont les mitsvot sont le sens profond.
« Quiconque donne au pauvre est considéré comme s’il avait construit le Temple. », al kiddoush Hachem.
[1] Dans l’exégèse des Hakhamim le mot « Accomplir », a plusieurs profondeurs de sens :
– « Accomplir » c’est d’abord découvrir par le midrash des Sages l’interprétation autorisée des Ecritures ;
– « Accomplir », c’est aussi agir conformément au sens des Ecritures découvert par le midrash des Sages ;
– « Accomplir », c’est enfin réaliser les promesses de la Torah et des Prophètes. La Tradition rabbinique n’envisage ce troisième niveau d’accomplissement que sur la base des deux autres, celui de l’exégèse et celui de l’action.
Une anecdote bien connue du début du premier siècle résume toute la Torah et ce que nous ordonne la Sidra Kedochim en détail sur la manière d’aimer notre prochain.
Une autre fois, un païen se présenta devant Shammaï et lui dit: « Je suis prêt à me convertir au judaïsme, à condition que tu m’enseignes toute la Torah pendant que je me tiens sur un seul pied. » Shammaï le renvoya en le frappant à l’aide d’un règle d’arpenteur qu’il tenait dans ses mains.
Ce païen s’en vint adresser la même demande à Hillel, qui lui répondit : « Ce qui est détestable à tes yeux, ne le fais pas à autrui. C’est là toute la Torah, le reste n’est que commentaire. Maintenant, va et étudie. »
Talmud de Babylone, Shabbat 31a
Nous lisons aujourd’hui deux paracha A’harei mot et Kedoshim. Ces deux Sidroth constituent le fondement de toute la morale juive. La Sidra de Kedoshim commence ainsi résumant toute l’éthique juive
« L’Éternel parla à Moïse en ces termes: « Parle à toute la communauté des enfants d’Israël et dis-leur: Soyez saints! Car je suis saint, moi l’Éternel, votre Dieu. » (Lv 19, 1-2)
Sanctifiez-vous et soyez saints, car je suis l’Éternel votre Dieu. Observez mes lois et les exécutez: je suis l’Éternel qui vous sanctifie. (Lv 20, 7-8)
Le qédoshim tiyou « Vous serez saints » résume tous les préceptes. Que signifie cette sainteté juive ?
Kadosh en hébreu se dit « saint » en français. Ce terme n’a rien avec une élévation ou une pureté quelconque. Kadosh veut dire « particulariser ». Quand je prends la coupe le vendredi soir et que je la bénis ( Kiddoush) , en disant : « Baroukh ata adonaï élohénou mélekh ha’olam boré péri haGuefen » « Bénis Seigneur notre Dieu, Roi de l’Univers pour l’Eternité qui a créé le fruit de la vigne » je particularise cette partie de la récolte. Je signifie la plénitudede l’ensemble de la récolte et je la rapporte à l’Eternité. Dans la mitsvah je particularise cet instant précis je rapporte cet intant de l’histoire des hommes à l’Eternel. Le Kiddoushin, (de kadosh) le mariage juif signifie que je choisis cette personne. Je particularise. Personne n’est saint dans le judaïsme que l’Eternel, a kadosh ou baroukh ou, le Saint, béni soit-Il, séparé de ce monde. Le Kadosh spécifie Israël comme un exemple moral pour les nations.
Je prendrai quelques exemples de ce chapitre 19 du Lévitique et son commentaire par Rachi qui sont autant de conseils de vie magnifique :
« Quand vous moissonnerez la récolte de votre pays, tu laisseras la moisson inachevée au bout de ton champ, et tu ne ramasseras point la glanure de ta moisson. Tu ne grappilleras point dans ta vigne, et tu ne recueilleras point les grains épars de ta vigne. Abandonne-les au pauvre et à l’étranger: je suis l’Éternel votre Dieu. » (Lv 19, 9-10)
Je suis Hachem, votre Éloqim Le juge qui punira et qui ne réclamera de vous rien moins que vos âmes, comme il est écrit : « Ne dépouille pas le pauvre […] car Hachem combattra leur combat » (Michei 22, 22 et 23).
Vous ne commettrez point de vol, point de dénégation ni de fraude au préjudice de votre prochain. Vous ne jurerez point par mon nom à l’appui du mensonge, ce serait profaner le nom de ton Dieu: je suis l’Éternel. (Lv 19, 11-12)
Vous ne volerez pas, et vous ne nierez pas et vous ne mentirez pas, […] et vous ne jurerez pas par mon nom Si tu voles, un jour viendra où tu nieras, un jour viendra où tu mentiras, un jour viendra où tu jureras mensongèrement.
Ne commets point d’extorsion sur ton prochain, point de rapine; que le salaire du journalier ne reste point par devers toi jusqu’au lendemain. N’insulte pas un sourd, et ne place pas d’obstacle sur le chemin d’un aveugle: redoute ton Dieu! Je suis l’Éternel. (Lv 19, 13-14)
Jusqu’au matin Le texte parle ici du salarié de jour, de celui qui s’en va au coucher du soleil. C’est pourquoi le délai de paiement de son salaire dure toute la nuit. Tandis qu’il sera écrit plus loin : « En son jour, tu lui donneras son salaire, et le soleil ne se couchera pas sur lui… » (Devarim 24, 15). Il est question là-bas du salarié de nuit, de celui qui achève son travail au lever du soleil. C’est pourquoi le délai de paiement de son salaire dure toute la journée, la Tora ayant laissé à l’employeur un délai pour se procurer l’argent (Baba Metsi‘a 110b).
N’insulte pas un sourd, et ne place pas d’obstacle sur le chemin d’un aveugle: redoute ton Dieu! Je suis l’Éternel. (Lv 19, 14)
Tu ne maudiras pas un sourd Il n’est ici question que d’un sourd. D’où sait-on que l’interdiction comprend tous les hommes ? Des mots : « … et n’outrage pas un prince “dans ton peuple” » (Chemoth 22, 27). Dans ce cas, pourquoi est-il ici question d’un « sourd » ? Le sourd a ceci de spécifique qu’il est en vie [malgré son infirmité]. La règle concerne donc toute personne en vie, à l’exclusion d’un mort, lequel n’est plus en vie (Torath kohanim).
Et devant un aveugle tu ne donneras pas d’achoppement À celui qui est « aveugle » dans un domaine quelconque, ne donne pas un conseil qui ne lui soit pas approprié. Ne lui dis pas : « Vends ton champ et achète-toi un âne ! », pour aller ensuite l’abuser et le lui prendre (Torath kohanim).
Ne prévariquez point dans l’exercice de la justice; ne montre ni ménagement au faible, ni faveur au puissant: juge ton semblable avec impartialité. Ne va point colportant le mal parmi les tiens, ne sois pas indifférent au danger de ton prochain: je suis l’Éternel. (Lv 19, 15-16)
Tu n’élèveras pas la face de l’indigent Ne te dis pas : « Celui-ci est pauvre, et le riche est tenu de le nourrir ! Je vais donc lui donner raison, de sorte qu’il sera nourri dans la dignité » (Torath kohanim).
Et tu ne favoriseras pas la face du grand Ne te dis pas : « Celui-ci est riche ! » ou bien : « Ses parents sont des nobles ! Comment pourrais-je lui infliger une honte et assister à son humiliation ? Cela risque de me causer du tort. » Voilà pourquoi il est écrit : « Et tu ne porteras pas faveur au grand. »
Tu jugeras ton semblable avec justesse À prendre au sens littéral. Autre explication : Juge ton semblable en lui accordant un préjugé indulgent (Sanhèdrin 32a).
Ne va point colportant le mal parmi les tiens, ne sois pas indifférent au danger de ton prochain: je suis l’Éternel. (Lv 19, 16)
Tu n’iras pas colportant À mon avis, c’est parce que ceux qui sèment la discorde et qui profèrent des paroles de médisance se rendent tous dans les maisons des autres pour épier ce qu’ils y voient ou ce qu’ils entendent de mauvais pour aller ensuite le raconter dans la rue, que l’on dit d’eux qu’ils « vont colportant » ou qu’ils « vont espionnant » – en français médiéval : « espiement ». La preuve de ce que j’avance est que l’on ne trouve pas le terme de « colportage » sans qu’il soit associé au verbe « aller », comme dans : « tu n’“iras” pas colportant », ou : « ceux qui “vont” colportant comme le cuivre et le fer » (Yirmeya 6, 28). […] À mon avis, cette expression tient à ce qu’on avait coutume de prendre une collation dans la maison de celui qui accueillait ses paroles, en gage de sincérité et de vérité de ses propos, cette collation ayant pour nom : « manger le morceau », expression analogue au « clignement des yeux » (Michei 6, 13) du dépravé. Car les colporteurs ont tous l’habitude de cligner des yeux et de ne suggérer leurs calomnies que sous forme d’allusions afin que les tierces personnes qui écoutent ne comprennent pas.
Tu ne te tiendras pas sur le sang de ton prochain En le regardant mourir, alors que tu peux le sauver, comme dans le cas d’un homme sur le point de se noyer dans une rivière ou qui est attaqué par des brigands.
Ne hais point ton frère en ton cœur: reprends ton prochain, et tu n’assumeras pas de péché à cause de lui. Ne te venge ni ne garde rancune aux enfants de ton peuple, mais aime ton prochain comme toi-même: je suis l’Éternel. (Lv 19, 17-18)
Et tu ne porteras pas de péché sur lui Tu ne le feras pas pâlir de honte en public (‘Arkhin 16b).
Tu ne te vengeras pas On lui demande de lui prêter sa faucille, et il refuse. Le lendemain, l’auteur du refus lui demande de lui prêter sa hache. « Je ne te la prêterai pas, répond-il, tout comme toi-même m’as refusé un prêt ! » C’est là de la vengeance. Et qu’est-ce que la rancune ? On lui demande de lui prêter sa hache, et il refuse. Le lendemain, l’auteur du refus lui demande de lui prêter sa faucille. « La voici, répond-il. Je ne suis pas comme toi qui ne m’as pas prêté ! » C’est là de la rancune : on conserve de la haine dans son cœur nonobstant l’absence de vengeance (Yoma 23a).
Tu aimeras ton prochain comme toi-même Rabi ‘Aqiva a enseigné : C’est là un principe fondamental dans la Tora (Torath kohanim).
Lève-toi à l’aspect d’une tête blanche, et honore la personne du vieillard: crains ton Dieu! Je suis l’Éternel. (Lv 19, 32)
Tu respecteras la face du vieillard En quoi consiste ce « respect » ? À ne pas s’asseoir à sa place, et à ne pas le contredire. J’aurais pu penser que l’on eût le droit de détourner ses yeux comme si on ne le voyait pas. Aussi est-il écrit : « Tu auras la crainte de ton Éloqim ». Car la chose est laissée à la discrétion de celui qui la fait, et lui seul en connaît les motifs. Dans tous les cas où les motivations d’un acte sont du ressort exclusif du cœur de celui qui agit, il est écrit : « Tu auras la crainte de ton Éloqim ».
Si un étranger vient séjourner avec toi, dans votre pays, ne le molestez point. Il sera pour vous comme un de vos compatriotes, l’étranger qui séjourne avec vous, et tu l’aimeras comme toi-même, car vous avez été étrangers dans le pays d’Egypte je suis l’Éternel votre Dieu. (Lv 19, 33-35)
Vous ne le léserez pas Il s’agit de l’offense par des paroles. Ne lui dis pas : « Toi qui étais hier un païen, tu viens aujourd’hui apprendre la Tora qui a été donnée par la bouche du Tout-Puissant ! »
Car vous avez été étrangers Le défaut dont tu es affligé, n’en fais pas reproche à autrui (Baba Metsi‘a 59b).
Je suis Hachem, votre Éloqim Je suis ton Éloqim et le sien.
Ne commettez pas d’iniquité en fait de jugements, de poids et de mesures. Ayez des balances exactes, des poids exacts, une épha exacte, un men exact: Je suis l’Éternel votre Dieu, qui vous ai fait sortir du pays d’Egypte. (Lv 10, 35-36)
Vous ne ferez pas d’iniquité dans la justice S’il s’agit du domaine judiciaire, il a déjà été écrit : « Vous ne ferez pas d’iniquité dans la justice… » (verset 15). De quelle « justice » est-il question ici pour la seconde fois ? Celle dans la mesure, le poids et la capacité. Cela nous apprend que celui qui mesure est appelé un « juge », car frauder dans une mesure est comme frauder en justice. Le fraudeur est appelé « inique », « détestable », « exécrable », « proscrit » et « abominable », et il est la cause de cinq conséquences mentionnées à propos du juge : Il rend le pays impur, il profane le nom de Hachem, il éloigne la chekhina, il fait succomber Israël par l’épée et il le fait exiler de son pays.
Que signifie la série de mises à mort qui suivent « tout homme qui aura maudit son père ou sa mère, doit être mis à mort » (Lv 20, 9)… mis à mort pour l’adultère l’incestueux, celui qui couche avec un animal… ? Cela signifie simplement que celui qui commet cela est rongé par la culpabilité et alors sa personnalité est dissoute, détruite. Cette mort n’a rien d’une sentence capitale.
Observez donc toutes mes lois et tous mes statuts, et vous les accomplirez, afin et elle ne vous vomira pas, la terre où je vous amène pour y résider. (Lv 20, 22)
Rachi souligne que la terre vomit comme un roi vomit un met avarié.
La récompense de l’accomplissement de la Torah par l’étude et le comportement est donc la terre. Celle-ci vomira Israël tout comme elle a vomi les cananéens qui offraient leurs enfants en sacrifices au dieu Molok si il ne s’y comporte pas bien et ne suit pas ce que nous venons de lire qui n’est rien d’autre que l’éthique juive.
Le traité Avot est le neuvième et avant-dernier traité de l’ordre de la Mishna Nezikin (les préjudices). Dans ces traités (baba kama, baba metsia, baba bathra, Sanhédrin…), le Talmud prend au sérieux l’éthique toraïque envers le prochain et précise donc les multiples situations de préjudice et de dégâts qui peuvent lui être fait et la manière de les réparer. Ces sentences morales à la fin d’un code juridique scrupuleux visent dont à préciser l’état d’esprit que doivent avoir les dayan-juges au moment de juger. Car si l’éthique d’un individu affecte son comportement et son entourage, celle du juge affecte toute la communauté de manière exemplaire. Il s’agit donc de chercher la hassidout c’est-à-dire l’intégrité morale dans la décision de justice comme chaque juif recherche cette hassidout dans sa propre vie personnelle et l’accomplissement désintéressé de la mitsvah par amour.
On trouve dans le commentaire des Pirké Avot par Maïmonide une analytique du désir spirituel et de sa pédagogie extrêmement fines. Le médecin des corps de Cordoue connaissait aussi parfaitement le fonctionnement des âmes. En ces jours où nous lisons les Pirké Avot, il vaut la peine de relire ces lignes d’une précision inégalée.
Il m’a semblé bon de montrer l’ambiance dans laquelle vécut Maïmonide à Cordoue en Andalousie avant de commencer une vie d’errance et de misère qui le ramena au Maroc et en Egypte où il mourut. Photos d’Olivier Long.
« Supposons qu’un jeune enfant soit confié à un éducateur pour qu’il lui enseigne la Torah. C’est là un grand bien pour lui du fait des perfections qu’il en tirera, mais sa jeunesse et son manque de discernement font qu’il ne saurait appréhender la valeur de ce bien, ni ce qu’il en tirera pour son perfectionnement. La nécessité conduit ainsi l’éducateur qui le gouverne à le pousser à étudier grâce à une chose désirable pour lui, en fonction de son âge. Il lui dit donc : Étudie et je te donnerai des noix et des figues, ou bien une sucrerie. L’enfant se met alors à étudier, et il fait des efforts, non pour l’étude elle-même, puisqu’il n’en sait pas la valeur, mais dans le but d’obtenir une friandise. Et la consommation de cette friandise est pour lui plus importante et elle représente un bien plus grand que l’étude, sans le moindre doute. Il pense donc que l’étude, ainsi que la peine et l’effort qu’elle coûte, sont le moyen d’atteindre le but qu’il désire, une noix ou une sucrerie. Puis, lorsqu’il grandit et que son entendement s’affermit, la chose à laquelle il accordait tant d’importance par le passé devient négligeable à ses yeux, et il valorise alors d’autres objets. On l’encourage donc à l’aide du nouvel objet devenu le plus important à ses yeux, et son enseignant lui dit donc : Étudie et je t’achèterai de belles chaussures ou un habit de telle forme. Cette fois encore, il ne fait pas d’effort pour l’étude elle-même, mais pour obtenir cet habit puisque celui-ci est plus important pour lui que l’étude et qu’il en est la fin. Lorsque son esprit devient plus parfait et que cette chose devient à son tour négligeable à ses yeux, on l’encourage par quelque chose de plus et on lui dit : Étudie cette section de la Torah ou ce chapitre, et l’on te donnera un ou deux dinars. Il étudie et fait effort pour recevoir lesdites pièces et celles-ci lui sont encore une fois plus précieuses que l’étude, puisque la promesse de ces pièces est pour lui la fin visée par l’étude. Puis, devenant plus mûr, cette chose-là aussi se fait négligeable à ses yeux et il en connaît le peu de valeur ; on l’encourage donc à l’aide d’une chose plus importante que celle-là et on lui dit : Etudie afin de devenir rav ou juge, pour que les gens te respectent, qu’ils se lèvent en ta présence, qu’ils accomplissent tes paroles et que ton nom se répande parmi les hommes pendant ta vie et après ta mort, à l’image d’un tel et d’un tel. Il étudie alors et fait des efforts pour atteindre un tel niveau, et la fin de son étude est que les hommes l’honorent, qu’ils l’élèvent et le louent.
Tout cela est évidemment répugnant, mais est rendu indispensable du fait de la pauvreté d’esprit de l’homme qui fait de la fin de l’étude de la sagesse autre chose que la sagesse elle-même. Et si on lui demandait la raison pour laquelle il étudie, il lui faudrait répondre que c’est la poursuite d’une illusion. Ce comportement, les sages l’ont défini en ces termes : « ne pas accomplir une chose pour elle-même », c’est-à-dire apprendre les commandements et les appliquer, étudier la Torah et faire effort, non pour la chose elle-même mais pour autre chose qu’elle. Et les sages nous ont mis en garde contre cette manière d’agir en disant : « Ne fais pas de la Torah une couronne pour t’ennoblir, ni une pioche pour creuser « (Pírqé Avot, chap. 4, michna 5), ce qui fait allusion à ce que je t’ai expliqué, à savoir de ne pas assigner pour fin à l’étude de la sagesse le respect des hommes ni l’acquisition de richesses ; ne fais pas de la Torah de D.ieu un moyen de subsistance. Mais que la fin de l’étude ne soit pour toi que la seule Connaissance de Dieu, et de même que la fin de la vérité n’est que d’être connue comme vraie, puisque les commandements sont vrais, leur fin n’est que d’être accomplis. Et il est interdit à un homme probe de se dire : Si j’ai accompli ces bienfaits et si me suis retenu de mal agir comme Dieu le commande quelle sera ma récompense ? Car c’est comme lorsqu’un enfant demande : Que me donneras-tu si j’étudie ? Et on lui répond qu’on lui donnera telle ou telle chose, car on sait que son manque de maturité l’empêche de considérer la valeur de la chose qu’il réalise et lui fait rechercher une fin à ce qui est déjà en soi une fin. On lui répond donc en fonction de l’étendue de sa stupidité, « réponds au sot selon sa sottise » (Prov. 26, 5). Et nos sages nous ont déjà avertis de ne pas poser comme fin et but de notre service et de notre accomplissement des commandements une autre chose qu’eux, quelle qu’elle soit, et c’est le sens du propos de cet homme parfaitement intègre, qui parvint au vrai, Antigone de Sokho : « Ne soyez pas comme des serviteurs qui servent le maître à condition de recevoir une gratification, mais soyez comme des serviteurs qui servent le maître à condition de ne pas recevoir de gratification » (Pirqé Avot, chap. 1, michna 3). Ce qui signifie qu’il faut croire en la vérité pour ce qu’elle a de vrai et c’est cela que l’on appelle “ servir par amour ”. Et les sages ont dit qu’il est écrit : « Heureux l’homme qui craint l’Éternel et qui désire ardemment ses commandements » (Ps. 111, 1) -Rabbi Elazar dit : Ses commandements et non le salaire des commandements (A.Z. 19a). N’est-ce pas la meilleure et la plus claire des preuves de tout ce que nous avons avancé ?
Mais il en est une plus grande encore, ils ont dit dans le Sifrí (paracha Eqev, Deut. 11, 13) : « De peur que tu ne dises je vais étudier la Torah afin de devenir riche, ou afin d’être appelé Rabbi, ou afin de recevoir un salaire dans le monde à venir, l’Enseignement dit : Lorsque vous accepterez d’obéir au commandement que Je vous ordonne aujourd’hui, pour aimer l’Eternel votre Dieu (Deut. 11, 13) -tout ce que vous faites, ne le faites que par amour. ” Voilà la question expliquée et il est clair désormais qu’il s’agit là du but des commandements et du fondement de notre foi en les sages, et cela n’est masqué qu’aux sots et aux naïfs, que des hallucinations folles et de pauvres représentations imaginaires ont déjà ravagés. Telle était l’élévation d’Abraham notre père qui servait Dieu par amour (cf. Sota 31a) et c’est à cette voie qu’il faut aspirer. Or les sages connaissaient l’extrême difficulté de la question et savaient que tout homme n’est pas capable de la comprendre, et que même celui qui la saisirait la trouverait étrange au premier abord et ne croirait pas tenir avec cette idée la manière de penser véritable, car le chemin de l’homme est de n’agir que pour obtenir par le truchement de son acte un bénéfice ou pour éloigner un préjudice, et sans ces motifs son acte serait vain. Dès lors, comment dire à l’homme de Torah : Fais tel acte, mais ne le fais pas par peur du châtiment de Dieu, ni par espoir d’une récompense ? Une telle chose est extrêmement difficile, car tous les hommes ne comprennent pas la vérité au point de devenir semblables à Abraham notre père. C’est pourquoi ils permirent au peuple de poursuivre dans leur voie, de faire le bien dans l’espoir d’une récompense et de s’éloigner du mal par crainte du châtiment. Ils l’ont donc stimulé dans cette voie et ont affermi son état d’esprit, de sorte que celui qui comprend parvienne à connaître la vérité et à savoir quel est le chemin parfait, comme nous avons l’habitude d’agir avec un enfant lorsqu’il étudie, selon l’exemple rapporté précédemment. Et les sages n’ont guère apprécié l’attitude d’Antigone de Sokho qui a répandu parmi le peuple ce genre de conception et ils ont dit à ce sujet : « Sages, prenez garde à vos paroles, de peur que vous n’encouriez la peine de l’exil et que vous ne soyez déportés vers un lieu aux eaux mauvaises, et que les disciples qui vous suivent n’en boivent et n’en meurent, et que le nom des cieux ne soit profané « comme l’explique le traité Avot (chap. 1, michna 11). D’ailleurs, les hommes ne perdent pas totalement à ce jeu, en accomplissant les commandements par crainte des châtiments ou par espoir d’une récompense, mais ils demeurent dans un état d’inachèvement. Il vaut cependant mieux pour eux que les choses se passent ainsi et qu’ils acquièrent une disposition et une préparation convenant à l’accomplissement de la Torah, afin qu’ils puissent s’éveiller à la vérité et finissent par servir par amour. Tel est le sens de leur propos (cf. Pes. 50b, Naz. 23b, Sota 22b, etc.) : « Que l’homme s’affaire toujours à la Torah, même si ce n’est pas pour elle-même, car à partir de ce qui n’est pas une étude de la sagesse pour elle-même, il en viendra à l’étudier pour elle-même »
(Michna im Perouch Harambam, éd. Kappah, Jérusalem, 1963, vol. 2, p. 134-136, traduction Eric Smilévitch).
Voilà ce qu’a dit le Rav Harboun ce Shabbat. Si des erreurs se sont glissées ce sont seulement des trous dans ma mémoire. Le talmid « est une citerne bien cimentée qui ne perd pas une goutte. Etc… » 🙂 (Pirké avot 2, 11)
Quand j’étais enfant au Mellah de Marrakech, arrivé à l’âge de 4 ans chaque famille choisissait pour son enfant un rabbin. Il y avait beaucoup de rabbins et chacun avait son petit heder (Heder ça veut dire chambre en hébreu). C’était la seule école. Il y avait donc une grande cérémonie à la synagogue et on remettait à l’enfant la planche, « La planche » louah (le bois) en hébreu comme en arabe. Le Rabbi nous remettait donc une petite planche de la grandeur d’un livre et le premier jour il collait sur sa surface une première feuille, comprenant les lettres manuscrites de l’alphabet hébraïque. On la répétait avec un autre enfant plus âgé, et, au fur et à mesure on apprenait par cœur non pas la Genèse ou l’Exode mais tout le livre du Lévitique. Pourquoi ? Parce que dans le Lévitique on a toutes les mitsvoth !
Nous voici donc dans la Lévitique avec la parasha de Chemini. Et la Paracha de Chemini se distingue de l’ensemble de ce livre car elle est moins halakhique, elle raconte une histoire pleine d’enseignements laquelle ?
Nadab et Abihou, un feu profane
Sur l’ordre de Moïse, Aaron et ses enfants préparent « un veau et un agneau âgés d’un an, sans défaut », plus, « un taureau et un bélier pour rémunératoire, à sacrifier en présence de l’Éternel ». Ils les immolent pour le sacrifice… et « Un feu s’élança de devant le Seigneur, et consuma, sur l’autel, l’holocauste et les graisses. A cette vue, tout le peuple jeta des cris de joie, et ils tombèrent sur leurs faces. » (Lv 9, 24) … jusque-là tout va bien ! Imaginez, c’est le grand jour, un immense rassemblement de dizaine de milliers de personnes. Tout le monde porte attention à Aaron le grand-prêtre. Et voilà que ses deux fils, les malheureux Nadab et Abihou, pris d’une frénésie sacrée « prenant chacun leur encensoir, y mirent du feu, sur lequel ils jetèrent de l’encens, et apportèrent devant le Seigneur un feu profane sans qu’il le leur eût commandé. ». Bref, ils mettent le feu… « Et un feu s’élança de devant le Seigneur et les dévora, et ils moururent devant le Seigneur. » (Lv 10, 1-2). Les deux malheureux périssent dans l’incendie. « Moïse dit à Aaron: « C’est là ce qu’avait déclaré l’Éternel en disant: Je veux être sanctifié par ceux qui m’approchent et glorifié à la face de tout le peuple! » »
Et la Torah nous dit : « Et Aaron garda le silence. ». Ce silence d’Aaron a fait couler beaucoup de salive et d’encre !
Que tu es belle, mon amie, que tu es belle!
Tes yeux comme des colombes. (Ct 1, 15)
Dans le Midrsah Rabba sur Shir hashirim au verset 1, 64 on peut lire ces lignes magiques :
COMME DES COLOMBES : Car de même que la colombe est innocente, de même Israël est innocent; et de même que la démarche de la colombe est gracieuse, ainsi sont les pas des enfants d’Israël quand ils montent célébrer les fêtes. De même que la colombe se distingue (par sa couleur), de même Israël se distingue par l’abstention de se raser les bords du visage, par la circoncision, par les franges. De même que la colombe est chaste, il en est de même pour Israël. De même que la colombe présente son cou pour l’abattage, il en est de même pour Israël, ainsi qu’il est écrit; C’est pour toi qu’on nous massacre tout le jour (Ps 44, 23). De même que le sacrifice d’une colombe permet d’expier ses péchés, ainsi Israël permet aux autres Nations d’expier leurs péchés, en effet les soixante-dix bœufs qu’on offre au Tabernacle représentent les soixante-dix Nations, ceci pour que le monde ne soit pas dévasté; ainsi qu’il est écrit: Pour prix de mon amitié, on m’accuse, et je ne suis que prière (Ps 109, 4). De même qu’une colombe, après avoir connu son compagnon, n’en change jamais pour d’autres, ainsi Israël, après avoir connu le Saint béni soit-il, ne l’a jamais échangé pour d’autres. De même que la colombe quand elle entre dans son nid, l’identifie ainsi que ses petits, et ses ouvertures, de même quand les disciples assis sur trois rangs siègent au Sanhédrin, chacun connaît sa place. De même qu’une colombe, même quand ses oisillons lui sont enlevés, n’abandonne jamais son nid, de même Israël bien que le Temple ait été détruit, n’abandonna pas la célébration des fêtes chaque année. De même que la colombe produit une nouvelle couvée chaque mois, de même Israël étudie chaque mois et fait de bonnes actions. De même que la colombe vole loin mais revient toujours vers son nid, ainsi fait Israël, ainsi qu’il est écrit: ils accourront de l’Égypte en tremblant comme un oiseau ceci se réfère à la génération du désert; comme une colombe, hors du pays d’Assyrie (Os 11) ceci se réfère aux Dix Tribus. Et à propos des deux autres Tribus, il est écrit: Et je les ferai habiter dans leurs maisons, Oracle de l’Éternel (ib.). Rabbi a dit: Quand une certaine variété de colombe est nourrie, les autres colombes sentent la nourriture et volent vers son nid. De même quand un Ancien s’assoit pour interpréter la Tora, beaucoup d’étrangers deviennent des prosélytes, comme Yithro et Rahab qui entendirent et vinrent. Ainsi par Hanania, Mishaël, et Azaria beaucoup sont devenus des prosélytes. Quelle en est la raison ? car lorsqu’il verra ses enfants… il sanctifiera mon nom… Les esprits égarés apprendront l’intelligence (Is 29, 23-24).
TES YEUX COMME DES COLOMBES : C’est-à-dire : comme des colombes, vos qualités sont celles de la Colombe : de même que la colombe apporta la lumière au monde, de même vous apporterez la lumière au monde, ainsi qu’il est écrit : Des nations marcheront à ta lumière (Is 60,3).
NB : En corse beaucoup de nos ‘cousines’ s’appellent Colomba, la tradition corse est pleine de proverbes magnifiant la colombe.
À l’altru mondu, canta un culombu è mi lamentu è mi ramentu.
Dans l’autre monde chante une colombe et je me languis et je me souviens.
« Qu’il me baise des baisers de sa bouche… » : dès le début le Cantique des Cantiques commence de manière torride… ce poème d’amour ne pouvait qu’ouvrir les bouches pour déclencher mille commentaires. Je reprends ici des éléments de la derasha de Jacob Ouanounou à notre communauté en ce jour exceptionnel où l’on sortait pour la seule fois de l’année trois sefer Torah, et y apporte mes propres recherches talmudiques.
On reviendra à la fin sur le fait que l’éclipse de pleine lune ce vendredi n’aie pas eu lieu le jour de Rosh Hodesh (la nouvelle pleine lune) de ce shabbat mais la veille. Pourquoi ? Mais POURQUOI se demandait Fabrice M. qui n’en dormait plus… explications à la fin de la règle du dehhia adu et des jours impossibles (ו,ד,א) …
Le Cantique des Cantiques est le Saint des saints (kodesh ahkodashim)
Le Cantique des Cantiques est un poème où s’entrecroisent les voix du bien-aimé et de la bien-aimée pour chanter leur amour et d’un chœur. Forcément ce statut un peu spécial ne pouvait que faire déclencher des discussions interminables…
« Rabbi Siméon ben Assay dit : J’ai reçu comme une tradition des soixante-douze anciens, quand ils donnèrent la présidence de l’Académie à R. Éléazar ben Azaria, que le Cantique et l’Ecclésiaste souillent les mains. – Rabbi Akiba dit: A Dieu ne plaise! Personne en Israël n’a contesté que le Cantique souille les mains; car le monde entier ne vaut pas le jour où le Cantique fut donné à Israël : tous les Écrits [= Hagiographes], en effet, sont saints (kodesh), mais le Cantique est le Saint des saints (Kodesh ah Kodashim)» (Mishna Yadaïm 3, 5).